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Le dernier pâtre de Gondebaud (2è partie, suite et fin)

  • Ce sujet contient 0 réponse, 1 participant et a été mis à jour pour la dernière fois par septentrion, le 12-09-2011 14:27.
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    • #2617314
      septentrion
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        [u][b][size=medium]DEUXIEME PARTIE: Crépuscules d’une nuit[/size][/b][/u]

        (De lourdes poignes enserraient ses épaules.)

        -« Presave cumpainz!…L’ore est cuntez! »

        (La froideur des gantelets d’acier le tira promptement de sa torpeur. Ses paupières mi-closes captaient une lueur, la flamme mouvante d’une torche, prolongement d’une main, découvrant -épurée- la vision claire d’un jeune homme brun, vêtu d’une tunique d elin -élimée aux manches- et d’une cote de mailles rouillée, chaussé de croquenots finement lacés de cordelettes de chanvre.
        Visiblement décontenancé, il semblait en proie à un terrible affolement.)

        A grand-peine, le vieux entrouvrit les lèvres:
        -« Qui es-tu?…Qui…t’en…voie?…Où…som…mes nous? »
        (Son regard vide embrassa brièvement les limbes de la salle troglodyte, creusée dans le granit avec beaucoup d’art et d’élégance, et fermée par le haut; à l’exception d’un puits étroit remontant en surface, laissant passer -sporadiquement- des filets de lumière nocturne.)

        -« Aymeric Wulfgrab, vieil omne. Primer heraut du reialme des sep mons. Messire Gondebaud et ses gens se languissoient de vostre venue… »
        (Un cortège d’ombres s’approchait, dansant à la lueur des torches sur les parois suintantes d’un dôme cristallin attenant à la voûte.)

        Un colosse moustachu, aux longs cheveux tressés, paré de lourds attributs guerriers, s’avança d’un pas volontaire:
        -« La jouene Guingonde avoist raison! »
        Suivant ses pas, une Dame au port aristocratique ajouta avec mansuétude:
        -« Domnizelle alx ioes trespassez… »

        Survint un homme sans âge, aux traits d’une finesse équivoque, flottant dans une ample toge blanche; lequel reprit: (sur le ton d’un oracle)
        -« Ains don des cieulx l’advertist de nostre salut et lui fist recongnoistre l’estranger… »
        (Apparition d’un peuple émergeant lentement des profondeurs de la crypte.)

        S’en suit une immense clameur -vacarme assourdissant- Femmes et jeunes filles s’embrassent, échangent des couronnes de fleurs finement sculptées en écorce de frêne, les enfants hurlent -frappant gauchement dans leurs mains- tandis que les guerriers tambourinent sourdement leurs écus de leurs armes, vociférant « Victis honos…Nostre expiation prend fin! », repris par l’écho de milliers de bras et de gorges déployées…)

        Vêtu d’une pelisse d’hermine et d’un précieux bliaut grenat, un homme dont seules la retenue et la noble prestance purent trahir la noble lignée se démarquait par un net contraste de ses vis-à-vis.
        Plus introverti, le visage grave, il n’esquissait qu’un léger sourire.
        D’une main levée à la voûte, il imposa le silence.
        Rabaissant cette main d’un léger geste circulaire, il dispersa la foule.

        Sans mot dire, il jeta à ses pieds les morceaux d’un blason brisé.
        L’écu, tiercé en fasce d’azur, de gueules et de sinople, faisait apparaître en champagne six rochers sable sur fond sinople. En fasce sur fond de gueules s’élevait un septième rocher, surmonté d’une chapelle d’argent. Et surplombant le tout, en canton dextre du chef, une lune noire jouxtant sur fond azur les deux tiers restants du chef, parcourus d’une croix d’or fendue.

        Le regard embrumé de larmes, l’homme à la noble prestance se retira, laissant place au vieux prêtre -flottant dans une trop ample toge blanche- qui se présenta humblement:
        -« Loman, druide de l’aulnaie de Brennusyeuse. »
        (Interloqué, notre vieillard tenta une sortie; prématurément anticipée…)
        -« Inutile de t’affaiblir davantage!
        Nous avons lu dans tes yeux. »
        Toujours sans bouger les lèvres, le druide reprit:
        -« Nos divergences de langage n’ont que par trop entravé la juste effluve de nos pensées respectives. Concentre-toi et vois…. »
        (Il imposa ses mains d’une blancheur extrême sur le crâne de l’agonisant.)
        -« Au commencement, l’homme fut créé au terme d’un mélange alchimique de lumière; caractère spirituel de l’âme -pour certains d’essence divine- et d’obscurantisme, qui en serait l’envers bestial; aux racines solidement ancrées dans la terre, la tourbe, le sable et les eaux depuis des temps immémoriaux.
        Chaque lieu porte l’empreinte d’un sceau, témoin d’un héritage, balise des destinées.
        Notre territoire, royaume des sept collines, était jadis, comme bien d’autres lieux, peuplé de créatures merveilleuses.
        En ce monde fort ancien, la symbiose entretenue entre ces êtres de raison et les énergies cycliques de la nature en fit un paradis…Jusqu’au jour où les premiers hommes, avides de conquêtes et de terres fertiles vinrent à s’y établir.
        Aux premiers temps, mortels et créatures surent y cohabiter sans se voir autrement que d’un oeil timoré et méfiant.
        Pour ainsi dire, ils s’ignoraient.
        Suscitant plus de questions que de réponses claires, cette même ignorance a rapidement fait le lit de légendes et croyances que certains, avides de pouvoir, surent exploiter à leur profit; asseyant par l’usage du verbe la domination d’une caste d' »initiés » sur la majorité d’un peuple trop crédule.
        Des générations de ces prêtres païens, vaniteux et cruels, se sont succédé jusqu’à atteindre le summum de la décadence…Des jeunes gens sacrifiés dans la fleur de l’âge, sur l’autel d’une pierre…Creuse… »

        Marquant une courte pause, le vieux druide se saisit d’une brique de lave qu’il brisa violemment à ses pieds.
        Ses yeux brûlaient d’une flamme intense qu’attisait un volatil mélange de douleur, de révolte et de vaine amertume.
        -Scrutateur et interrogateur- L’expression de son regard se figea brusquement; se déclinant sur un désagréable ton inquisiteur:
        -« Qu’y vois-tu? »

        Fixant avec peine les débris de la géode de lave, le vieux répondit d’une voix mal assurée:
        -« Ri…en…le…v…vi…de… »

        (Avec condescendance)
        -« Je ne vois en toi qu’une victime de cette société déshumanisée à laquelle tu as cru échapper…Renoncer aux ultimes parcelles d’humanité pour créer des machines qui rêvent à votre place…Hérésie!
        Au nom du progrès et de la civilisation, que de crédulité et de lâches abandons!
        Même en nos temps que vous qualifiez de « barbares », nous savions rêver, aimer ou haïr d’une force que vous n’oseriez soupçonner…Nous étions encore ces êtres de sensations, de nuances et de paradoxes, dont les entrelacs complexes découvraient le miroir de l’âme…Tant de joyaux perdus!… »

        Tout en parlant, il continuait à désigner du regard les débris de lave, desquels semblait s’écouler un mince ruisselet de sang.
        Les parois de la crypte suintaient de la même substance, vibrant comme des entrailles humaines. Des tremblement se firent sentir; les convulsions d’un monde endogène…Des pans de roches se détachaient de la voûte -affaissée par endroits- tandis que le druide hurlait:
        -« Le sang des innocents!… »

        Les secousses avaient cessé dans un halo de poussière de gravats. Des morceaux de bas-reliefs et de statues jonchaient le sol, parmi lesquels:
        -« Vul…tra…de… »

        -« Vultrade pour toi, oréade puis vierge à l’enfant pour d’autres; une créature pleine de bontés…et de rancoeurs…Unique rescapée du terrible carnage orchestré par Borius, inquisiteur des premiers siècles, dont les sombres desseins firent périr par les flammes un microcosme ancien et ses innocentes créatures…Un monde qui fut le mien. »

        (Silence)

        « Assoiffée de vengeance, elle s’offrit à la lune, dansant nue sous l’astre clair, le buste noirci de cendres chaudes. Par compassion, la lune pleine porte depuis son masque de souffrance; et par douze fois à chaque année lui consent sa charrette de victimes: tous les noyés de la pleine lune! »

        (Silence)

        « Perpétuant l’adoration du Dieu unique et juste -que mon monde louait déjà sous une forme épurée- le christianisme a tout naturellement conquis moeurs et âmes de nos gens.
        Pour le meilleur et pour le pire, cette foi ardente a embrasé bien des coeurs; présente sur toutes les lèvres, source de bienfaisance à double tranchant; tribune rêvée des faux prophètes… »

        (Des scènes d’hérésie, projetées comme des diapositives, se heurtent dans la pénombre, tandis même que des ombres se meuvent sous la lumière d’un grand brasier…)

        Parait une Demoiselle au teint très pâle, marchant au bras du jeune Aymeric. Elle glissa à l’oreille de son guide quelques mots de remerciement, enluminés par un sourire discret qui semblait raviver la flamme de son regard absent.

        -« Approche-moi plus encore de lui; je veux sonder son âme… »
        (La jeune aveugle parcourt les traits tirés du visage de l’hôte, avec une minutie qu’efface vite la douceur caressante de ses fines mains blanches aux pouvoirs si étranges.)
        Elle lui murmure, d’un souffle mielleux et avenant: « La nymphe nous tient captifs des limbes de son temple, depuis plus de neuf siècles…Le froid intérieur des ténèbres…ma cécité…mes dons de clairvoyance…Nous vous attendions depuis si longtemps! Vous refermez la boucle de notre destinée…pour le meilleur ou pour le pire… »
        (Déposant un baiser sur le front du gisant)
        Au vieux druide:
        « Mes paumes et mon coeur l’ont clairement reconnu. »

        (Silence approbateur)

        -« J’ai bien tenté de transmettre mon secret; avant le grand départ…Des générations de camaldules -moines ermites- et par-chemins loqueteux en ont pieusement entretenu le souvenir, apaisant notre malheur, épanchant nos souffrances par des chapelets de prières.
        Mais le secret est devenu légende, condamnée -comme tant d’autres!- à s’éteindre avec ses derniers serviteurs.
        Seule l’obstination d’un jeune bénédictin, sensible à d’étranges appels, nous a extirpés de l’oubli. Il bâtit en ces terres sinistrées un monastère rayonnant qui attira sur nous la clémence du ciel… »

        (Aymeric)
        -« Messire Loman, la nouvelle aube va poindre! »

        (Le vieux druide)
        -« Les lambeaux d’un empire, la décadence et le déclin…Sous les ruines d’un secret perdu, nous restâmes captifs…Aux espoirs tortueux, pénitence troglodyte…Nous avons choisi un destin commun…Pour nous et l’Oréade…Un dezstin que ton innocence pourrait embellir…Si tu le veulx… »

        (Les mots et les images se mêlent, se brouillent et disparaissent.)

        Combien de temps avait duré cette lente agonie?
        Quelques minutes? Quelques heures? Plusieurs siècles?

        En surface gisait un corps usé, dans les sillons du ruisselet.
        Il n’était plus qu’une chrysalide aux doigts recroquevillés sur un éclat de bas-relief rappelant (Ô combien) les traits de la Belle tant aimée.
        En position foetale, une lueur s’éteignait, relayée avec ardeur par les premiers rayons du solei.
        Déjà son âme en survolait la source; s’élevant par delà les chênes, les monts et les collines, découvrant le réveil d’une contrée merveilleuse…(Les sillons de la terre, comme des fleurs magnifiques, s’entr’ouvraient à nouveau, fécondés à grand renfort de sueur de métayers au coeur déjà prêt à l’ouvrage.)
        Affairés au travail des friches, ces paysans d’un autre temps se découvraient humblement pour saluer son passage, tandis que le son du cor annonçait les premières chasses.
        Sept fois en sept endroits, sept cloches ont sonné.
        La joie du monde renaissait.
        C’était un beau pays.
        Son seul pays.
        Lui, le gardien posthume du domaine des premiers rois…

        ______________________________________________________________________________________________________

        « (…) Et librement il s’égare
        Dans la lumière connue et inconnaissable
        Du grand, du fabuleux, du cher Dieu.(…) »*

        * extrait de « Poem on his birthday » de Dylan Thomas

        [b][size=xx-large][font=Helvetica]FIN[/font][/size][/b]

        Po?te? Non, simple courant d?air, Des mots qui prendront la poussi?re, Des chateaux de sable, ?ph?m?res, Sans pr?tention, pos?s, offerts...
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