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Je ne veux pas dormir (11) à suivre.

  • Ce sujet contient 0 réponse, 1 participant et a été mis à jour pour la dernière fois par Pierre Wattebled, le 17-02-2012 11:15.
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    Pierre Wattebled
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      Il se décida à relever sa boîte aux lettres. Comme cela était prévisible, elle débordait de prospectus publicitaires, ce qui l’agaçait toujours. Une gabegie de papier et une seule lettre. Il se surprit à protester à haute voix et, dans le même temps, il pensa que Monique ne supportait pas qu’il râlât à tout bout de champ. Monique, Monique, maugréa-t-il, ce n’est pas elle qui va me diriger. Je suis libre désormais. Jadis, maman avait aussi cette manie de me couver jusque tard dans mon adolescence ; une habitude qu’elle avait prise, une responsabilité double, car papa était trop souvent en déplacement : n’oublie pas ton cache-nez, sois correct, arrête de fumer, plus tard…ne te laisse pas entraîner à boire, tu pourrais bien faire ta chambre tout de même. Ces pensées là s’imposaient à toute vitesse. Depuis, elle était partie…au ciel ? Rien que pour elle, j’aimerais qu’il y en est vraiment un. Loin, pas vraiment, il suffisait de plonger la main dans la mémoire et les visages réapparaissaient. Un an plus tard, papa, aussi s’était absenté définitivement. On ne peut pas échapper à cette loi. Ce n’est sûrement pas la mer à boire, mais, toute de même, la mort vous fiche la trouille.

      Il se rendit directement aux poubelles pour y jeter les prospectus. Un des derniers qu’il jeta proposait de reprendre l’ensemble de vos crédits. Etrange proposition à s’endetter en cette période effroyable où l’Europe ne savait plus rembourser les siennes et qu’elle courait à sa perte, disait-on. Ce genre d’appel l’agaçait donc, l’indignait, l’écœurait même quand on savait qu’il contribuerait à la faillite de ses clients incapables de gérer ou soumis à des situations précaires intenables ; le monde lui semblait atteint d’une maladie incurable, une sorte folie qui le faisait marcher sur la tête. Certes, pour lui-même, le chômage amoindrissait ses possibilités, quelques mois devraient suffire à le maintenir à flots, après vogue la galère. A moins d’un miracle.

      Il s’était assis et tournait cette seule lettre entre ses doigts tremblants. Il eut honte de sa peur et adopta une attitude dédaigneuse à l’égard de cette missive. Après tout ce n’était pas la première fois qu’il se retrouvait dans cette situation : le couperet tranchait sans émotion et vous imposait une dure réalité. Parfois une issue heureuse mais c’était assez exceptionnel. Cette fois il refusa les règles de ce jeu : dorénavant c’est lui qui décidait et pas le couperet. Il déchira rageusement le courrier en morceaux en faire quasiment des confettis. N’ai-je pas aussi mon mot à dire, pensa-t-il. Cela évitera que Monique en sache davantage.

      Puis il alluma la télé sur la chaîne des news, deux journalistes se relayaient pour les gros titres, en bas de l’écran un bandeau affichait en boucle d’autres faits divers et ces actions simultanées lui fatiguaient la vue. Il fallait admettre que la situation de l’Europe allait de mal en pis et qu’on ne voyait guère qui serait capable de renverser cette situation qui n’avait renversé que quatre gouvernements dans la communauté européenne.
      La politique se trouvait désarmée face aux marchés financiers et subissait les effets négatifs de la spéculation. Deux catégories de métastases avaient envahi le système le rendant caduc. Le remède de cheval qui était envisagé n’allait-il tout détruire ? Merde à tous ceux qui tirent les ficelles, qui prennent les petites gens pour des marionnettes, qui ne savent pas endosser les responsabilités et continuent à vivre comme des princes en pressant le peuple comme un citron. Qui avait vécu au-dessus de ses moyens, le petit peuple? Si l’affaire n’était pas aussi grave, semblable hypothèse serait à mourir de rire.

      Il coupa court et s’installa à nouveau devant son pc, choisit une musique nostalgique et relaxante. Et les mots vinrent s’unissant les uns aux autres :

      A mourir de rire.

      On m’a glissé, un jour tu vas mourir
      Et j’ai ri mais ri, à mourir de rire.
      Avant d’admettre la réalité
      Il me faut donc préserver ma santé.

      C’est vrai, j’ai vu s’en aller chiens et chats
      Venus au monde pour passer à trépas ;
      Y a-t-il quelque part un paradis
      Sans laisse, ni collier, que des amis ?

      J’ai ouvert les yeux comme font les grands
      J’ai fermé mon cœur aux grands sentiments ;
      En chemin, cadré, pour leur ressembler
      J’ai admis qu’un animal doit crever.

      Et l’homme, oui pour l’homme qu’en est-il ?
      L’essentiel de la vie est son nombril
      L’idée, qu’il s’en fait, est sans avenir :
      Apprendra-t-il à ne plus se mentir ?

      On m’a glissé une peau de banane
      Depuis ce jour j’utilise une canne
      Pour surfer la mort sur les trottoirs :
      Mort de l’âme, des cœurs, sans espoir.

      Les carrosses seront les corbillards
      Des fortunes riches à milliards ;
      On m’a glissé, un jour tu vas mourir,
      Et j’ai ri, mais ri à mourir de rire.

      Pierre WATTEBLED.

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