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Deux mille douze, deux mille treize.

  • Ce sujet contient 0 réponse, 1 participant et a été mis à jour pour la dernière fois par Pierre Wattebled, le 07-01-2013 09:56.
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    Pierre Wattebled
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      Deux mille douze, deux mille treize.
      Quatre heures du mat, sortie de boîte, abasourdi, le jour titube dans la grisaille moite du boulevard que tamise un halot de brume. C’est un jour à boire à la santé des temps nouveaux accueillis par des flots de champagne ; c’est un jour commencé dans la nuit au milieu des agapes et qui souffre déjà d’une belle gueule de bois. A minuit tapant tout le monde a souhaité le meilleur à son prochain, mais les bonnes résolutions sont-elles promesses d’ivrogne ? Le jour n’a rien promis qui ne soit ordinaire : les heures qu’il vivra dans l’univers des hommes n’influeront en rien sur le cours des choses. Au clocher du beffroi le carillon assure l’ambiance musicale, tel un cœur inépuisable battant depuis toujours ; ce n’est pas le nouvel an qui pourrait le perturber : les marteaux frappent des notes métalliques et glaciales.
      Depuis le temps, le jour sait tout ça : la loterie se joue et les bénéficiaires ignorent ce qui leur est dévolu. Plus ou moins. Plus de bien, plus de mal, moins de bien ou moins de mal. Le jour s’en lave les mains, il n’a rien à voir avec cette distribution aveugle, et donc injuste ; d’ailleurs, le jour n’a pas de morale, pas même de compassion, dans un univers où ce qui apparaît comme injuste peut contribuer à l’équité. Alors l’équilibre est aussi aléatoire qu’insaisissable.
      Néanmoins, il ne s’agit pas de n’importe quel jour, fût-il ordinaire : il ne prend d’importance qu’à travers mon âme qui l’appréhende suivant son humeur ou le climat ambiant. L’un à l’autre intimement liés, nous ne pouvons nous séparer : quand l’un trébuche l’autre le soutient et nous supportons ensemble l’allégresse ou la tristesse ; la contribution s’arrête là, si tu venais à mourir, ton jour expirerait avec toi, clairement et sans l’ombre d’un doute.
      Alors, je m’applique un peu plus à chacun de mes pas. Mon futur se lie au prochain réverbère où je m’appuierai le temps d’une respiration, d’aspirer à une lueur d’espoir. J’entends ici et là que la fête se poursuit dans les foyers, derrière les fenêtres des cotillons sont lancés par-dessus têtes et des rires hystériques cognent les cloisons, les murs : l’intimité du nid devient une prison pernicieuse où l’alcool coule à flots devenant prétextes aux pires excès. Dans quelques heures…un autre mal cognera dans la tête…Le jour me confirme que l’aube arrivant, ils émergeront peu à peu de leur coma grognant contre la douleur qui leur prend la tête…de même que tout son temps. Je sens venir le mal.
      A deux pas, un couple regagne son véhicule en se jetant des noms d’oiseaux. Adieu l’ivresse de l’amour…les estomacs sont lourds, les idées plus très claires, et leur rancune se répand en vomissures putrides au milieu du boulevard. Puis les portières claquent, étouffent le pire qui vient de révéler sa vérité cruelle : ils ne fêteront plus leurs anniversaires. C’est un jour de rupture à peine éclos, dévasté, … un jour douloureux qui n’a que faire du temps qu’à tort les hommes s’accordent en bien propre.
      Deux mille douze, douze coups de minuit, c’est toujours le dernier qui compte qui ouvre l’an deux mille treize comme s’ouvre le rideau de la grande scène, où apparaissent le gentil, le méchant, le gendarme comme avec les Guignols du grand parc. Il faut dire que le bon effectué est fantastique, une année de plus, pour une de moins, ça change tout. C’est l’heure des grandes résolutions, des remises à zéro, et des décisions sensées résoudre les problèmes. Mais de fait l’heure charrie un flot d’utopies, j’ai envie de le gueuler de toutes mes forces, pour que ça atteigne au moins ma propre conscience ballotée au gré de quelques bulles, entre guirlandes et ruisseau.
      J’ai dû hurler quelques choses dans le genre car des volets s’éclairent de bonnets de nuit : des braves gens que l’âge maintient dans la sagesse, qui se préservent de jour en jour en des années de rémission. Je leur fais signe et dit : « tout va bien, bonne aaaaaaaannée ». Je trébuche. Trop loin le réverbère. Quelques secondes plus tard, je me retrouve assis les pieds dans le ruisseau. Même pas mal ! Les bonnets de nuit haussent les épaules, ferment les volets, et ce n’est plus qu’une façade sans regards qui me fait face. Quelque part en moi, une voix familière proteste, quel jour vraiment ! C’est un jour blême que l’aube jette sur le bord du trottoir. J’ose protester : « on ne laisse jamais tomber un ami ! ». Mais un jour, reste un jour, vingt quatre heures sur vingt quatre, comme avant, comme hier, l’année change mais pas la vie. Bientôt le boulevard s’enflera de sa rumeur coutumière à l’heure de la soupe à l’oignon ou des croissants. Question d’estomac ! Rien que d’y penser, ça me chavire. Je rentrerais bien chez moi mais je n’ai plus le courage de me relever. Il me semble être comme un jour qui ne s’en remettra jamais.
      Non, je n’ai pas demandé un taxi. Il est bizarre, celui-là. Un chauffeur portant livrée, non, ça ne peut pas être pour moi. Un type en descend qui me salue : « Monsieur, Gendarmerie nationale, il ne faut pas rester là… vous allez tomber malade ! ». Puis en voilà deux autres qui me redressent et m’entraînent avec ménagements vers leur carrosse.
      Entre deux flashes éclaboussant les façades, le jour déplore que rien n’ait changé. Sacrée gueule de bois.

      Pierre WATTEBLED- le 1-01.2013.

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