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OVNI SOIT QUI MALY PENSE

  • Ce sujet contient 2 réponses, 2 participants et a été mis à jour pour la dernière fois par Parceval, le 27-01-2022 07:05.
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    Parceval
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      OVNI SOIT QUI MAL Y PENSE
      ( Vins-sur Caramy. 1954)

      Marcelin Pignerol est un enfant du pays. Né en début de siècle, au village. Il réchappera à la grande guerre, la der des ders. Son certificat d’études lui permet de concourir et d’intégrer le glorieux corps des fonctionnaires de la Poste. Il sera facteur. Par quel miracle sera-t-il nommé à Vins ? Seuls deux députés, trois sénateurs et quatre maires pourraient nous informer, si tant est qu’ils soient encore de ce monde. Ses parents n’avaient rien négligé qui puisse y aider, notamment avec des paniers garnis de volailles bien grasses et charcutailles de sanglier diverses et variées, accompagnées du chant de la brosse à reluire. Avec succès. Ça fait un bail qu’il fait sa tournée, itinéraire et équipage invariable. Un vélocipède réglementaire garni de sacoches de cuir, double sur le porte-bagage, simple sur le guidon. Plus celle qu’il porte en bandoulière, celle des trucs importants : papiers administratifs, mandats et recommandés. Une autre en toile, gibecière, qui permet le ravitaillement en vol et la récupération d’éventuels produits de ses lacets braconniers… Casquette, vareuse et pantalons tenus par des pincettes. Voila le tableau. Il est célibataire, comme sa sœur aînée Camille chez qui il loge, partageant la maison de famille. Il n’a pas à rougir de ses actions pendant l’occupation. Avec son air con et sa vue basse, beaucoup lui sont redevables d’être encore là. Bref, c’est un mec bien. On pourrait peut-être lui reprocher un certain penchant pour la bouteille. Ses amis l’appellent Zé ; autant dire tout le monde.
      Aujourd’hui, mardi, il a presque terminé sa tournée. Il commence toujours par le bourg, descend par les Vignons et les Ravières quasiment jusqu’à la route du Val, au mas de Fouland. Il revient par la route de Cabasse et sert au passage les riverains des Horts. poursuit vers le site de la mine pour le courrier du gardien. Eh, oui ça fait deux ans que l’activité a été suspendue au profit de l’extraction de la bauxite en carrière ouverte, sur la route du Val. Le voilà qui revient et comme à l’habitude, s’arrête au banc de pierre sous le petit oratoire qui marque le début du chemin du Bosquet. Pour souffler un peu. Le soleil est voilé, mais il fait chaud. Il accote sa bécane, défait sa gibecière et en extrait une bouteille, genre limonade, emmitouflée de toile qui est censée garder un peu au frais son petit rosé…
      Il en déguste une lampée, s’essuie le front et soupire : « Vingt dieux que c’est bon ! » Et il remet ça en fermant les yeux. Tandis qu’il biberonne avec délectation, il perçoit comme un bourdonnement ; une vague lueur filtre à travers ses paupières. Le spectacle qu’il découvre ensuite le laisse pétrifié sur place, incapable de proférer un son. Dans un grand nuage de poussière dorée, Zé distingue de l’autre coté de la route, vers la passerelle de fer du canal dérivé, un objet pourpre qui flotte près du sol. Il irradie des rayons lumineux d’une blancheur aveuglante. Le bourdonnement gagne en intensité et vire à la stridence, tandis que le phénomène se rapproche. Ça lui fait penser immédiatement aux images pieuses représentant la gloire divine. Il tombe à genoux… La chose, vaguement conique, pointe en bas, se déplace en se dandinant, fait vibrer la passerelle en glissant dessus. 
      On dirait une grosse toupie en pleine action. Et toujours ces tigelles blanches qui semblent s’en échapper. Arrivé au niveau de la route, l’objet hésite puis rebrousse chemin, avant de s’élancer vers l’azur comme une fusée…Et disparaît dans le ciel.
      Notre facteur finit par sortir de sa transe, pousse un cri inarticulé, plante là son vélo et sa musette et s’enfuit en courant vers le village. Le village, c’est presque cinq cent mètres et le chemin du Bosquet, dans ce sens, c’est un raidillon. Il manque tomber en syncope une ou deux fois, repart ou plutôt se traîne, pitoyable. Enfin, le pigeonnier de Fernand. Et du monde. Amédée Fustier, le « châtelain » et Jules, le garde-champêtre, le voient arriver hors d’haleine, le teint rouge brique, faisant des moulinets avec les bras, essayant de crier des choses, avec le même succès qu’une carpe hors de l’eau. Juju se dit : « Mais qu’est-ce qu’il a, y va péter un plomb ! » Effectivement, pendant qu’ils accourent, Zé tourne de l’œil pour de bon.
      Lorsqu’il refait surface, il est affalé sur la banquette de moleskine du bistrot. Albert s’arrête de lui donner des baffes, et Josiane lui fait ingérer un sucre arrosé de Pipermint. Il découvre un cercle de visages inquiets dont celui de sa sœur Camille. Et tous en chœur :
      ? Qu’est-ce qui t’arrive, Zé, t’as des vapeurs ?
      Les poumons encore en feu après la course qu’il a fournie, il répond d’une voix entrecoupée par l’émotion :
      ? Qu’est-ce qui m’arrive ? Qu’est-ce qui m’arrive ?
      Et il commence à raconter son histoire, avec ses mots à lui, laborieusement. Pour l’encourager, on lui tend un verre ballon qu’il siffle sans barguigner. Mauvaise pioche : il s’étouffe, cramoisi, et ce n’est qu’après avoir bu un grand verre d’eau claire que son récit à des chances d’être entendu. Soudain, il s’interrompt, se lève brutalement en se frappant le front :
      ? Putain, mon vélo, le courrier, j’ai tout laissé là-bas !
      On le rassoit manu militari, on le calme, et après explications, on dépêche la petite Annette récupérer tout ça.
      Dédé, le secrétaire de mairie, est bien embêté. Le village est aux trois quarts vide, les vendanges ont commencé au Val. Et il semble bien qu’il se soit passé quelque chose de pas catholique, vu l’état du facteur Marcelin. Là, il faut agir ; et lui qui a envoyé la petite à l’oratoire ! S’il y avait danger ! Vite, il demande à Jules d’y courir aussi, et file à la mairie.
      Il alerte la gendarmerie de Brignoles et téléphone au Docteur Bredineau de venir dés qu’il peut. Il passe au presbytère avertir le Curé, il peut être de bon conseil.
      La gamine n’a pas mis longtemps pour arriver sur les lieux. Elle récupère le vélo, la musette et le flacon emmitouflé qui traîne par terre, vide. Elle enfourche la bécane et revient vers le village, pédalant avec entrain. Marrant le vélo du facteur, quand elle racontera ça aux copines ! Elle est presque rendue quand elle croise Jules, le Garde Champêtre.
      Zé a consenti à rentrer chez lui se reposer, rassuré. Le courrier est en sécurité à la poste. Camille tient à distance ses amis trop envahissants. Le fourgon des gendarmes se pointe une heure plus tard. Dédé les accompagne chez les Pignerol. Après avoir auditionné Marcelin, ils décident l’emmener sur place. Le garde champêtre et Dédé peuvent venir s’ils n’interfèrent pas. La Petite et le Curé observeront de loin, pas moyen de les en empêcher.
      Le fourgon est garé au croisement, près de l’oratoire, et les pandores reconstituent les faits, méticuleusement. Zé reprend point par point son récit. Ponctué des questions et précisions demandées. Ils déplorent qu’on ait enlevé le vélo. C’est allé jusqu’à la route ? Oui, là. La chose est repartie par la passerelle. Oui, et après, elle s’est envolée comme une fusée. Ils mesurent, examinent. Le brigadier fait la remarque : « Chef vous voyez, on dirait qu’on a tout balayé dans le secteur indiqué. C’est bien délimité. » Le chef s’approche, opine et suit le chemin. Lorsqu’il franchit la passerelle, son bracelet-montre se colle à la rambarde métallique. Il retire la main en tirant vigoureusement : on dirait que c’est aimanté et fortement. C’est curieux. Tout est noté conformément à la procédure. Ils ne font aucune remarque. Tout le monde revient à la mairie. Pas d’autres témoins ? Non. Le brigadier-chef passe un coup de fil à la caserne pour un rapport oral succinct. Le héros de l’affaire doit passer une visite médicale. Parfait, c’est prévu. Le fourgon repart à Brignoles.
      Effectivement, le Toubib passe à cinq heures. Constate que Pignerol porte les traces d’une forte émotion, sans plus. Il lui refile des cachets de sédatifs, et lui conseille de s’abstenir quelques temps de courtiser sa bouteille. Une ordonnance et une lettre pour les gendarmes. Le village récupère ses vendangeurs et son maire à la nuit tombante. L’aventure de Zé est l’objet de toutes les conversations. Il va devoir la raconter cinquante fois. Chacun va y aller de son avis. Et lui, avec les cachets et les apéros, il est rond comme une queue de pelle.
      L’abbé Comtal est perplexe : certes, le paroissien n’est pas très tempérant, mais enfin ? Se pourrait-il qu’il y ait eu apparition !
      Dans un autre registre, le garde et Dédé Foulques sont troublés, après ce qu’ils ont vu sur place. Surtout que le lendemain, deux fonctionnaires de la préfecture sont venus effectuer des mesures sur la passerelle. Passage discret. Mais ils peinent à convaincre Pascal Alberti, le maire, qu’il y a un mystère. Il a d’autres chats à fouetter et tourne l’évènement à la galéjade.
      Et c’est là que les ennuis de notre facteur vont commencer.

      Un document de synthèse sera versé un peu plus tard aux dossiers « spéciaux » de la préfecture, en complément du rapport de gendarmerie. Il reprendra les faits, dates, lieux, intervenants, témoins, constatations, et indiquera en substance :

      Nous sommes en présence d’un phénomène atmosphérique de type mini tornade, extrêmement localisé et parfaitement possible en cette saison. La poussière rouge de bauxite soulevée, éclairée par le soleil en contrejour, a pu abuser le témoin et lui faire croire à une apparition surnaturelle.
      Nous rappelons que l’enquête de voisinage décrit celui-ci comme une personne simple, sans histoires, estimée de tous, et qui affiche un certain penchant pour la bouteille. Il a déclaré en être à la fin de sa tournée, assez fatigué et qu’il était en train de se désaltérer (de vin) lorsque c’est arrivé. Vu son état de légère ébriété, il a très bien pu imaginer un objet conique au sein du tourbillon et délirer là-dessus.
      Les constatations du brigadier et les mesures au magnétomètre effectuées le lendemain par nos services confirment une aimantation rémanente importante des éléments métalliques de la passerelle du canal dérivé. Celle-ci est encore perceptible à ce jour, au bout d’une semaine. Là aussi, il est possible de l’expliquer par la présence de particules ferriques dans la poussière, associée à l’effet tourbillonnaire de la tornade. L’ensemble aurait provoqué un effet « dynamo » théoriquement envisageable mais jamais constaté.
      En conclusion, nous restons sur un phénomène météo rarissime observé par un témoin sous l’effet de l’alcool, ce qui a induit une vision fantasmagorique des faits rapportés.
      Nous recommandons provisoirement de classer l’affaire « sans suite »
      Nonobstant, si d’autres éléments d’information étaient recueillis, il conviendrait de réexaminer le dossier.

      A Draguignan dans les bureaux de la préfecture, le fonctionnaire en charge de l’archivage est dubitatif. A la lecture de ces pièces, quelques questions se posent :
      – A l’heure dite (entre onze heure et midi) le soleil est presque au zénith, alors pas de contre-jour possible.
      – Les mini tornades dans le coin, on n’en a jamais vu. Dans le sud-ouest, oui, mais pas si mini… et en plaine uniquement.
      – L’histoire de la dynamo et de la poussière est plutôt fumeuse, d’ailleurs jamais reproduite en labo. Alors quid ?
      Et puis, lui, il le trouve plutôt crédible le facteur, trop précis dans sa description pour être délirant. Enfin, les consignes sont les consignes, et il n’est pas là pour faire du zèle. Il classe la chemise cartonnée dans le rayon OVNI, déjà pas mal garni.
      Nous sommes en 1954. Depuis deux ans la vague d’observation d’objets volants inconnus (UFO’s) déferle sur les USA et commence à déborder sérieusement sur l’Europe. On voit des soucoupes volantes partout et les petits hommes verts débarquent. Face à l’ampleur du phénomène et pour contenir la psychose qui se répand, les organismes officiels minimisent les faits, donnent des explications simplistes, discréditent les témoins, les faisant passer pour des illuminés ou carrément des fous. Tout en investiguant discrètement sur les observations les plus significatives. Des tas de spécialistes, experts et militaires, planchent là-dessus. Nous sommes en pleine guerre froide, ce qui n’arrange rien.
      L’affaire de Vins s’est ébruitée. Un petit entrefilet dans « Le Provençal » et « Le Petit Varois-La Marseillaise » à la rubrique locale relate : A Vins-sur-Caramy, le facteur aurait aperçu une toupie lumineuse près de la mine de bauxite. Après, la soucoupe de Trans-en- Provence, à quand le cigare volant et les martiens ?
      Marcelin a repris sa tournée, mais il ne passe plus à l’oratoire. Par contre, comme d’habitude, il s’arrête au Café des Amis avant d’aller casser la croûte. L’ambiance s’est modifiée : il se fait de plus en plus charrier par l’assistance sur son aventure. Il est vrai que le Maire s’est informé à la gendarmerie et diffuse largement la version tornade et délire éthylique. Gentiment, en plaisantant. Et puis il y a eu les journalistes, les vrais, ceux de la presse régionale, qui ont interviewé le facteur. Pas de quoi fouetter un chat : les quelques lignes citées plus haut. Un autre, un pisse-copie de la presse à sensation, a creusé le sujet, s’est dit passionné par l’affaire, baratiné si bien que Zé s’est senti l’étoffe d’un héros, a encore raconté, enjolivé. Tout ça dans la discrétion, à la maison, arrosé de pastaga fait maison.
      La semaine suivante dans l’hebdo « Le Détective » c’est une page entière illustrée, au titre racoleur qui lui est consacrée. On le représente en fuite, poursuivi par sa toupie, les traits marqués par l’épouvante, sa bouteille à la main. Ne parlons pas du texte. Il est ridiculisé, l’idiot du village, le facteur poivrot.
      Bien entendu, c’est cette feuille de chou qu’on lui présente en ricanant a son entrée au bistrot. Il ne comprend qu’après avoir lu la manière dont on l’a traité. L’assistance est hilare : c’est la folie, presque un bizuth de mauvais goût. Seul l’abbé lui montre de la compassion et l’aide à quitter les lieux dignement. Lui, l’entendra longuement et lui apportera du réconfort.
      Il ne remettra jamais les pieds au café des « Amis » et vivra en reclus avec sa sœur. Sa tournée, oui, mais sans un mot. Quelques-uns finiront par regretter, surtout après le sermon du père Comtal. Mais sa porte restera close. Définitivement.
      La vendange fut abondante, les cuves de la coopé du Val bien remplies d’un moût prometteur. La battue aux sangliers fructueuse. Il y a eu fête au village. La petite Annette est rentrée à Toulon, avec Titin et Emilienne, retrouvé ses parents. Bientôt la rentrée des classes. La vie continue.

      Parceval

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      • #3355454
        Sybilla
        Maître des clés
          • Sujet: 5464
          • Réponses: 79667

          Bonsoir Parceval,

          J’ai lu jusqu’au bout cette histoire très bien narrée par ta belle plume de conteur !
          Divers phénomènes ont en effet relatés dans pleins de lieux sur ce sujet mais personne n’en possède de preuves irréfutables !

          Belle soirée!
          Toutes mes amitiés
          Sybilla

          Le r?ve est le poumon de ma vie (Citation de Sybilla)
        • #3356429
          Parceval
            • Sujet: 1168
            • Réponses: 1943

            En son temps,
            je fis partie d’un groupe d’étude sur le sujet
            Et, de la lectures des rapports gendarmiques, de pilotes
            et témoignages divers, visites sur site , il reste
            pas mal de zones d’ombre qui interpellent…
            Toutes ces lectures et évaluations, si elles n’ont pas conduit
            à des éléments de connaissance, m’ont fait aimer les gens…
            Amitiés
            Parceval

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