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HIATUS VINS 19
DERNIERS FRUITS DE L’AUTOMNE
Coté Professeur, les démarches engagées sont loin de faire avancer le schmilblick. Sa requête, dossiers à l’appui et malgré les recommandations du préfet, se heurte au zèle de fonctionnaires tatillons s’appuyant sur le maquis des réglementations diverses et avariées des services de l’Etat-civil et de l’Assistance publique.
Il veut bien admettre que c’est assez folklorique de classer « enfant trouvé » un adulte de trente ans. Mais, tout de même, puisque le Préfet … On devrait trouver ! Et chacun se renvoie le dossier avec plein de post-it, arguant de ceci et cela, article tartempion du code machin, et la loi du … Jurisprudence de février soixante quinze… Et maintenant l’écueil majeur : Comment peut-il affirmer que l’intéressé est bien de nationalité française ? Ce n’est qu’une supposition, motivée par ce qui transparaît de l’observation du sujet. Sans preuve formelle, il vaudrait mieux considérer un statut de sans-papier. Et son origine ? Ah oui, il est amnésique, médicalement reconnu ?
Ses activités sont largement perturbées par le suivi de la démarche, répondre à ceci, fournir telle pièce, expliquer, justifier; ça lui prend un temps fou.
S’il ne s’y était pas engagé devant Lucas, et pour lui s’engager ce ne sont pas que des paroles, il botterait en touche et laisserait pisser le mérinos, condamnant l’intéressé à demeurer interné, se consolant en se disant : j’ai tout essayé. Et il poursuit ses relances, obstiné, têtu. Non, mais, on ne va se laisser manger la laine sur le dos par des ronds-de-cuir . Il va pourtant la mettre en veilleuse pour quinze jours : les cours à la fac de Marseille, suivis d’un colloque important à Paris. Des contacts au plus haut niveau et sans doute une chaire offerte qu’il ne pourra refuser. Si rien n’a avancé, il sera nécessaire de remonter au Préfet.Les feuilles de platane tourbillonnent dans les allées sous un mistral aigre et froid. Elles s’accumulent en congères ocrées, collées aux murs abrités des pavillons. Les agents d’entretien s’échinent à les ramasser, sans conviction, dans une heure elles seront là de nouveau. Les nues effilochées persillent un ciel d’un bleu insolent. Pas grand monde dehors, juste quelques silhouettes pressées. L’horizon, au-delà des vignobles teintés de carmin, c’est la chaîne des Maures. Les sommets se détachent, clairs et nets. On dirait que Notre-Dame des Anges est à portée de main. L’automne a fait son œuvre. Edmond Dussarte se détourne de la croisée, le moral en berne.
Rien n’a avancé. Pourtant il s’est démené. Même une entrevue avec le chef de cabinet du Préfet n’a rien pu faire, à part lui donner la raison. Un agent de l’état-civil a jugé anormale la démarche en cours et alerté le Renseignement Intérieur. En retour, le Préfet s’est pris un soufflon et depuis tout est bloqué.
La mort dans l’âme, il va être obligé de jeter l’éponge. Enfin pas tout à fait, mais passer le bébé à son successeur, qu’il ne connaît pas encore. Sans trop d’illusions. Il n’a pas pu refuser le poste qu’on lui a offert avec une insistance telle que sa carrière aurait souffert d’un refus. D’ailleurs, professionnellement, une occasion pareille ne se représentera pas de sitôt : Exercer et enseigner au temple de la psychiatrie et des neurosciences, travailler avec le gotha de la spécialité. Il quittera le Centre Henri Guérin à la fin de l’année pour l’hôpital Sainte-Anne, à Paris. On s’occupe de lui trouver un logement à proximité.
C’est assez frustrant, car du coté Lucas tout se passe bien. Les échos qui lui parviennent montrent qu’après quatre mois, on peut considérer qu’il est presqu’à niveau. Au-delà de tout ce qu’on pouvait prévoir. Une capacité à digérer une masse d’informations et de notions nouvelles pour lui, tout à fait surprenante, témoignant d’une riche culture générale. Il est connu comme le loup blanc dans l’établissement où il bénéficie d’un capital sympathie indéniable.
Sociable, toujours prêt à rendre service, on a pu constater son influence bénéfique sur les autres pensionnaires du service. Aucune anomalie comportementale détectée. Aucun signe d’aliénation autre que son amnésie.
Il donne ponctuellement un coup de main à l’entretien, assez pour voir qu’il n’est pas manchot, loin de là. Certains agents disent qu’il sait conduire : on l’a surpris à manœuvrer la camionnette de fournitures aux cuisines, sur une méprise du chauffeur qui l’a pris pour l’un d’entre eux. Il serait temps maintenant de le confronter avec l’extérieur. On le prend bien de temps en temps pour des courses d’intendance vers Cuers. Faire plus est problématique: Question de disponibilité de personnel, et sans papiers d’identité… Difficile aussi de répondre à ses demandes pressantes vers les moyens informatiques actuels. Les PC, sa hantise. Qui aurait le temps de l’initier? Au dehors, mais avec quel financement ?
Un seul bémol : dans ce contexte favorable, il avait espéré que des bribes de souvenirs referaient surface, qui mèneraient à son identification. Mais rien. Ce qui s’appelle rien. Toujours les mêmes souvenirs de plus en plus diffus de ce passé impossible. Qu’est-ce qui pourrait bien déclencher le processus. Il ressent cela comme un défi.
Au point où en sont les choses, ça parait être la seule issue : que « Lucas » se souvienne… Un lieu, un nom, une date, une entrée où creuser. Il est totalement opposé au traitement par électrochocs, archaïque et dangereux. Alors quoi ?A suivre,
Alors Edmond : La question est poséeParceval
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