-
Sujet
-
HIATUS – VINS 49
A L’ENVERS DU PROBLÈME
Elle s’est raidie, complètement affolée :
― Mais qu’est-ce que tu racontes, c’est impossible, tu as été formellement identifié comme Luc Estrésiani.
― Ça ne me dérange pas de continuer à porter ce nom… Mais, au point où nous en sommes, j’aimerai savoir ce que tu en penses, avant de poursuivre, parce qu’on en est qu’au début.
― C’est de la folie furieuse, tout ce que tu racontes se tient. Ou c’est moi qui deviens gaga, ou tu es le plus grand escroc manipulateur que la terre ait jamais porté.
― Mais tout ce que je viens d’énoncer est vérifiable, mon ange, quand tu veux. In situ ou sous hypnose. Essaye de réfléchir autrement, par exemple de prendre le problème à l’envers, c’est-à-dire partir du postulat que tout ce j’ai dit, et à tout le monde, est vrai, sans te retrancher derrière ce que tu connais… Tu vois, je mets ma vie entre tes mains.
― Je veux bien essayer d’aligner deux idées cohérentes, mais seulement si tu m’amène un verre et la bouteille de cognac qui sont dans le bar…
― Bon, disons deux verres….
Elle aurait dû alerter la police ou au minimum son frère, au vu des implications qu’elle entrevoit. La discussion s’est poursuivie, ponctuée de « Mais alors… » Elle n’en fera rien, pour l’instant se dit-elle. Elle est en phase, et amoureuse, en plus. Elle avait bien senti que sa vie basculait.Une heure plus tard, Lucas use ses dernières forces pour la porter jusqu’à son lit. Oui, l’alcool et les anti-inflammatoires. Lui aussi est plutôt paf. Il se glisse à ses côtés et sombre rapidement dans le sommeil en espérant la rejoindre dans ses rêves. Au lit sans souper !
Cinq heures du matin. Elle émerge du sommeil avec un reliquat de gueule de bois, puis s’assied au bord du lit. Ah, il a eu la délicatesse de se placer à sa gauche et de la dévêtir du peu qu’elle portait. Lui pionce en liquette et ronfle en sourdine.
Elle le contemple, attendrie. Tout se bouscule dans sa tête avec en fond sonore un jingle insistant : Et si c’était vrai. Se pourrait-il qu’il ait été là, au mauvais endroit, au mauvais moment, victime d’une de ces failles dans le continuum spatio-temporel chères aux auteurs de SF et à quelques autres fanatiques des petits hommes verts ? Un saut dans le temps, rien que ça !
Lectrice abonnée à un magazine de vulgarisation de l’actualité et des perspectives scientifiques, elle se dit qu’après tout, en matière de physique et d’astrophysique, de l’infiniment petit à l’infiniment grand, les choses avancent vite, et ce qui paraissait hypothèses délirantes ou du moins hasardeuses, il y a seulement quelques années sont en train de prendre singulièrement consistance… Et si c’était vrai…
Une discrète protestation gastrique lui rappelle qu’elle n’a rien absorbé depuis hier midi. Alors qu’elle prend appui pour se lever et gagner la cuisine, son regard accroche celui du dormeur qui l’envisage, les yeux réduits à deux minces fentes, un demi-sourire aux lèvres. Le salaud, depuis quand fait-il semblant ? Tel qu’il est, c’est sans équivoque, et en retour, chez Sonia c’est l’incendie, attisé par la frustration de la veille. Bon sang, ce n’est pas une guibolle dans le plâtre qui va m’empêcher de… Les yeux grands ouverts, il lui tend les bras. Devinez : ils arriveront à ne se faire que du bien.Le temps de leurs ébats, ablutions et remake, c’est au jour naissant que nous les retrouvons, vêtus et attablés pour un solide petit déjeuner. Entre la diète de la veille et leur éveil ‘sauvage’, ils ont bien besoin de se refaire. Elle dit :
― Je vais annuler mes rendez-vous de l’après-midi, j’ai besoin de prendre du recul…
Lucas l’en dissuade :
― Surtout, ne change rien à tes habitudes. Je t’expliquerai pourquoi, enfin, si tu m’accordes quelque crédit.
― Mmmh… Ce qui me reste de raison me dit de prendre le temps de quelques vérifications. Tu l’as bien fait pour toi-même. Alors, j’ai bien droit aussi de dissiper les doutes. Mais on va continuer à faire comme si. Allons au bout de ce que tu veux me dire encore.
Le côté féminin pratique refait surface, facilement, vu le flot de chaudes ondes dans lequel ils baignent. On a beau nager dans le fantastique, les contingences matérielles, n’est-ce pas ?
― Bien, on prend la matinée pour que tu finisses le tour. Tu iras aux courses pendant mes consultations. Je n’ai plus rien et j’en ai marre des conserves. On en était que tu t’es convaincu d’être bien Lucas Kervelec, en ayant enquêté et recoupé tes propres souvenirs.
Mais comment peux-tu être aussi Luc Estrésiani ?
― Cool, ma belle, cool, tout viendra en son temps. Tu commences à penser que je ne suis pas un cadeau. Tu vas voir que ce n’est pas peu dire. Je vais essayer de prendre les choses dans l’ordre.
Conforté d’être moi, rassuré sur ma santé mentale, j’ai poursuivi mes recherches, poussé la conversation avec mes ‘témoins’, pensant trouver trace de ma disparition et de ses conséquences sur mes proches. Imagine le choc : après le 19 juin 66, j’ai continué ma petite existence. Je peux même te dire que j’ai fait un cabanon à Vins, bossé à l’Arsenal entre Toulon et l’île du Levant, fait deux bambins à ma chère Annette… Le bonheur, quoi ! Banal et merveilleux. J’ai démissionné quatre ans plus tard et nous sommes partis en Guyane pour vivre l’aventure spatiale. Là, on perd un peu ma trace, on sait que je vis quelque part en Bretagne. Quand on me l’avait dit, j’avais chassé cela comme un insecte importun, pensant qu’un mec usurpait mon identité. J’avais d’autres urgences.
Voilà, bonjour l’angoisse. Ce type existe, il n’est pas moi et je suis lui d’avant, le même et différent. Un cas d’ubiquité, à part que quarante ans nous séparent. Si je ne suis pas lui, alors qui suis-je ? Et surtout, que suis-je, avec ces facultés bizarres. Pas un simple voyageur involontaire naufragé du temps. Que suis-je Sonia, que suis-je ?Parceval
- Vous devez être connecté pour répondre à ce sujet.

