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Sujet
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Dans l’escarcelle du souvenir
Je ne cherchais rien de précis ce jour-là. Juste à vider les poches d’un vieux manteau oublié au fond d’une armoire. Il avait cette odeur de temps long, de tissus imprégnés de jours passés. Et dans sa doublure intérieure, repliée en quatre, il y avait cette feuille. Fragile. Fripée. Conservée comme un secret trop longtemps retenu.
En la dépliant, j’ai senti ma gorge se serrer. Mon nom s’était effacé avec les années, mais pas le tien. Yemna.
Il m’est revenu comme un frisson dans le dos. Brut, intact. Ce nom, je l’avais tant de fois prononcé en silence, tant de fois noyé dans d’autres prénoms. Je l’avais soufflé dans des cheveux qui n’étaient pas les tiens. Murmuré dans des draps étrangers. Mais il revenait. Toujours. Fidèle, tenace, indélébile.
À l’époque, j’avais cru bon de t’écrire. C’était une nuit sans bruit. J’avais griffonné ces phrases pour ne pas hurler. Elles étaient maladroites, mais vraies. Je voulais les oublier en les couchant sur le papier. J’avais pensé que les enterrer suffirait. Que les mots tueraient le manque.
Tu étais l’aube. Et moi, l’homme pressé de vivre trop vite, trop tôt. J’étais ce coureur de midi, avide de lumière, affamé de chaleur. J’ai voulu goûter à toutes les vies, à toutes les femmes. J’ai ri fort, j’ai aimé vite. J’ai embrassé à m’en étourdir. Mais je me suis toujours réveillé avec une absence sur la peau. La tienne.
Il y a eu d’autres bouches, d’autres bras, des visages posés sur mes épaules. Certaines m’ont donné tendresse, d’autres passion. Mais aucune n’avait ta patience. Aucune ne savait habiter le silence comme toi. Je pensais parfois aimer plus fort. Je le disais. Je le croyais. Mais je mentais. Mal. À moi surtout.
Tu étais ce souffle qui manque dans toutes les chambres. Cette ombre douce qui manque à chaque matin. Tu étais là, même quand je te fuyais. Partout où je posais ma tête, tu laissais une trace.
Alors aujourd’hui, je relis cette page oubliée. Et je ne sais pas si je dois en rire ou en pleurer. Elle est là, devant moi, comme un miroir de tout ce que j’ai perdu. De tout ce que je n’ai jamais su retenir. Elle est la preuve que j’ai été vivant, un instant. Que je t’ai aimée, peut-être plus que je n’oserai jamais l’admettre.
Je replie doucement la feuille. Je la remets dans sa cachette. Non plus comme une tentative d’oubli, mais comme une offrande. Une manière de dire : je n’ai pas su, mais j’ai senti. Une manière de te dire que, quelque part, je suis encore debout. Peut-être pour ça. Peut-être pour rien.
Et j’attends.
Une faille.
Un signe.
Ou simplement… que ton nom, encore une fois, revienne.
Texte signé comme une main restée tendue vers l’absente.Charef Berkani
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