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Sujet
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L’Œil du Miroir
Il vit dans un monde où son ombre est la loi,
Il efface chaque cri, chaque regard en soi.
Mais le miroir dressé sur le mur du silence
Lui montre son reflet teinté de violence.
Il veut se renier, effacer sa figure,
Mais les yeux sont bien là, vifs comme une blessure.
Les visages passés, les mains qu’il refuse,
Le fixent sans colère, et leur pardon s’amuse.
Et seul face à lui-même, il perd la raison,
Non par haine, mais par l’éveil de la vision.
Car l’homme, en se voyant, dans sa propre laideur,
Devient enfin humain… par le poids de l’horreur.Charef Berkani
Prose
Il est un homme qui ne voit pas. Non qu’il soit aveugle de naissance, mais il s’est, depuis longtemps, arraché les yeux du cœur. Il juge, punit, condamne… en silence. Il vit dans une forteresse bâtie sur l’illusion de l’ordre. Il croit que le mal est toujours en face, jamais en lui. Alors, il avance, sûr de lui, et oublie ceux qu’il écrase.
Un soir, la ville l’égare. Il marche au hasard et entre dans une ruelle oubliée. Là, dressé comme un accusateur muet : un miroir. Ancien, fêlé, poussiéreux, mais étrangement vivant. Il s’arrête. Quelque chose le force à regarder.
Et il se voit.
Mais ce n’est pas lui, ou pas tout à fait. Son reflet le regarde avec des yeux qu’il n’a jamais croisés. Des yeux calmes et clairs, comme ceux d’un innocent. Et ce calme le terrifie. Car dans ce regard, le juge voit l’homme qu’il aurait pu être : humble, digne, respectueux de la vie.
Il recule. Le reflet, lui, reste immobile. Il ne mime pas ses gestes, il les juge.
Commence alors une lutte silencieuse. L’homme crie, mais le reflet se tait. Il l’accuse sans mot. L’homme veut briser le miroir, mais sa main s’arrête à quelques centimètres de la surface. Comme si une force en lui, un reste d’âme non souillée, le retenait.
— Tu n’es pas moi ! hurle-t-il.
Mais le miroir ne renvoie pas l’écho. Il absorbe le cri, le déforme, le retourne en murmure :
— C’est toi qui m’as trahi.
Alors il comprend. Le mal n’était pas l’autre, jamais. Le mal habitait en lui, tapi dans ses certitudes, nourri par ses privilèges, par son confort au-dessus des autres. Le bien, lui, était resté prisonnier, dans le fond du regard qu’il n’avait jamais voulu affronter.
Il tombe à genoux. Il pleure. Non par repentir, mais parce qu’il est fendu en deux. Le bourreau, en lui, veut vivre. L’humain, en lui, veut renaître. Et ces deux voix s’arrachent son âme.
Depuis ce jour il erre. Il tient toujours ce miroir contre lui, comme un frère ennemi. Il ne parle plus. Il écoute ses deux voix. Le bien en lui le relève. Le mal le tire vers l’oubli. Chaque jour, il choisit de continuer à voir. C’est là son seul salut.Charef Berkani
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