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Accouchement(dédiée à Calou pour son poème » Les premiers mois)

  • Ce sujet contient 5 réponses, 2 participants et a été mis à jour pour la dernière fois par mostafa HOUMIR, le 28-02-2010 13:18.
  • Créateur
    Sujet
  • #2610032
    Mascotte d'Oasis
    mostafa HOUMIR
      • Sujet: 1013
      • Réponses: 6978

      ACCOUCHEMENT

      L’aube. Une aube estivale. Il fait chaud. La ville dort encore. les petites maisons dorment aussi. Elles sont toutes basses, blanchies à la chaux. Les chiens du quartier populaire aboient à la lune pour prouver leur présence à l’univers dont les étoiles commencent à s’éteindre laissant la place à la lumière du jour pourvu qu’elle fasse mieux à cette vieille terre qui continue bêtement à tourner autour d’un soleil qui a très chaud en ce début de septembre et qui voudrait bien tout laisser tomber et aller se désaltérer ailleurs.
      Les petites maisons de ce quartier pauvre ronflent encore sauf une qui est restée éveillée toute la nuit. De loin on voit une lumière faible ; c’est la lueur d’une bougie ; cette petite flamme blanche qui fond silencieusement pour donner la vie à la chambre à coucher où une femme gémit… Un homme fort, jeune et beau, avec sa petite moustache, est là. Il va et vient comme une panthère dans sa cage.
      Il fait les cent pas, il est impatient, il a peur, il se mord la lèvre inférieure. Il a chaud, il prend son mouchoir, le trouve mouillé par la sueur, le remet dans sa poche puis continue son va et vient. Cet homme attend… Il n’a pas fermé l’œil de toute la nuit. A trois heures, il a pris son vélomoteur pour chercher le docteur. Pourquoi l’a-t-il dérangé à cette heure tardive de la nuit ? Il attend devant la porte de la chambre. Dans cette chambre il y a un lit, de vieux meubles, des couvertures empilées dans un coin, une chaise et une table de nuit sur laquelle est posée la photo d’une petite femme. Sur le lit, la petite femme est couchée, la sueur envahit tout son visage, tout son corps déjà abîmé par ces longs mois de grossesse. Cette petite femme a quatorze ans. Elle tremble. Elle a mal, affreusement mal.
      Elle gémit, n’ose pas crier pour extérioriser sa souffrance : C’est honteux !
      Tout près d’elle, le docteur attend aussi ; c’est une femme avec sa valise, ses lunettes et tout son matériel qui fabrique la vie, chasse la douleur ; la maladie et la mort… Dans l’autre chambre, un bébé dort profondément ; c’est une fille. Sa grand-mère maternelle est assise à ses côtés. Elle est calme, sereine, silencieuse. Elle murmure ; on dirait qu’elle prie. Elle aussi attend…
      Qu’est ce qu’ils attendent tous ? Pourquoi ne vont-ils pas se coucher comme tout le monde ? Est-ce si important ? Ils attendent l’arrivée d’un être humain ; d’une créature qui s’ajoutera aux autres qui respiraient avant elle ; un être qui fera des mains et des pieds pour avoir sa place au soleil même si cela lui coûtera les yeux de la tête… Ils attendent mais la petite bête tant attendue tous ces longs neuf mois ne veut pas encore montrer sa petite tête. A-t-elle peur ? Le docteur injecte un liquide à la maman pour l’aider à expulser cette créature têtue et la montrer à sa mère, à son père, à sa grand-mère. On dirait qu’elle trouve du plaisir à les faire languir : vilaine petite bête !
      Après trois heures d’attente, la créature commence à montrer sa tête ; elle commence sa première lutte ; celle de la vie… Cette créature baigne dans une eau collante et visqueuse, une eau lourde et tiède. Elle se débat pour se libérer enfin de cette prison étouffante qui était pourtant sa maison où elle a pris forme et s’est développée peu à peu. Elle lutte de toutes ses forces. Enfin, elle montre sa tête.
      Vite, le docteur la saisit des deux mains et la tire vers l’extérieur. N’a-t-il pas peur de l’abîmer ? Elle est si fragile ! C’est atroce pour la mère. Elle gémit comme une bête blessée à mort. Elle transpire abondamment. Elle souffle fortement. Elle pousse énergiquement. Elle veut à tout prix expulser cette créature qui lui déchire les entrailles. Elle fait des sillons avec ses ongles dans son beau visage. Elle frappe furieusement de la tête l’oreiller trempé de sueur. Pendant ce temps, le docteur et la petite bête continuent leur duel. Le docteur prend le dessus, la petite bête cède ; voilà les deux bras, voilà les deux pieds. La petite bête sort de sa coquille avec toute son eau gluante qui coule entre les cuisses de la femme tremblante. Un affreux tube sort de son ventre ; il est très long, il est collé au milieu du ventre de la créature ; c’est de ce conduit qu’elle se nourrissait, la petite gourmande !.
      Ça y est ! Elle est expulsée ! La mère pousse un long soupir de soulagement et demeure un long moment, les yeux ouverts, fixant le plafond sans bouger. Que regarde-t-elle ? Elle n’a pas parlé, elle n’a même pas demandé de quel sexe est son bébé. Elle est si exténuée, vidée !
      La petite créature est toute rouge, ses yeux sont encore clos. Ils ne veulent pas s’ouvrir pour voir le monde ; ils veulent attendre encore un jour, une heure ou même une minute… car chaque seconde dans son obscurité innocente et rassurante est plus chère que toute une vie dans la lumière de la misère… Le docteur coupe le seul lien qui attachait la créature à sa maman : le cordon ombilical. Maintenant elle est libre ; elle peut crier à présent.
      Son cri aigu procure une immense joie à tous ceux qui attendaient dans le petit logis souffrant d’insomnie… Mais ce cri n’est ni le premier ni le dernier ; notre créature a encore toute une vie à crier, à lutter, à se battre, à se débattre, à endurer, à souffrir pour prouver qu’elle existe sur cette planète qui n’a cure de son existence car même si elle crie, personne ne l’entendra, personne ne l’écoutera ; les gens sont si pressés, si lointains, si indifférents, si égoïstes, si fermés, si inhumains…
      La petite bougie commence à agoniser pour donner la vie à un nouvel être humain et à un nouveau jour ; le premier pour ce bébé et le dernier pour des milliers, victimes de la guerre, de la torture, de la famine, de la ségrégation, de l’oppression, de la dictature, de la tyrannie, de la servitude, de la bêtise, de la barbarie humaines… Que viens-tu faire dans ce monde cruel, pauvre petite créature ? Ce premier jour n’a pas de soleil, le ciel est étouffé par de gros nuages gris, suffocants… Tu vois, petite créature ; c’est un mauvais présage ! Mais pour la petite famille, ce jour est sacré. La mère se repose après ce dur combat contre la douleur qui lui transperçait le ventre. Elle dort pour se reposer de la fatigue de ces longs neuf mois de responsabilité : Donner au monde un enfant. Dors petite mère, repose-toi ! Ah ! Si ta responsabilité s’arrêtait là ! Elles ne fait que commencer : allaiter, habiller, nettoyer, veiller, surveiller, garder, éduquer, couver, dorloter gâter, bercer, soigner, s’inquiéter, gronder, éduquer, encourager, permettre, interdire, patienter, endurer, adorer… Dors, petite maman, repose-toi ! Ton vilain de petit monstre de fils t’en fera voir de toutes les couleurs ! Ses cris grinçants promettent de longues nuits d’insomnie. Dors, petite mère, repose-toi ! Tu as mérité ce sommeil délicieux.
      Le père est fier comme un cheval arabe ; fier d’avoir un fils, un garçon de sexe masculin, un mâle qui portera le nom de la famille, qui fera durer le sang tribal et l’honneur patriarcal, qui fera pousser davantage l’arbre généalogique, qui deviendra un homme qui aura des enfants qui auront des enfants jusqu’à la fin des temps. Rassuré sur la continuité de sa progéniture dans l’espace et dans le temps, le père, pris soudainement d’un orgueil inéluctable, devient l’homme le plus heureux du monde. Il est satisfait de sa femme qui a su , cette fois, accoucher au masculin. La première fois, elle l’a déçu en lui donnant une fille. Cette fois, elle vient de corriger sa faute. Il ne s’est pas trompé en la choisissant comme épouse et compagne dans la vie. Il aurait aimé lui offrir le monde entier, mais il n’a rien. Il n’a que sa bravoure, sa virilité, son honnêteté, sa modestie, sa bonne humeur, sa foi, sa force, sa croyance en un avenir meilleur et ensoleillé, à une vie honorable, sereine et à un lendemain souriant et gai… grâce à cet enfant ! Le père vient de coudre tous ces rêves et toutes ces espérances en une seconde. En vérité, il n’a fait que les défouler. Ils y étaient ; ils grondaient dans son cœur depuis longtemps comme un volcan. Maintenant, qu’ils explosent !
      Toute la famille est rassemblée dans la chambre à coucher pour admirer son fils aîné. Le père le regarde avec une grande tendresse, le prend dans ses bras et dit avec emphase : « Mon fils, je t’appellerai « Mohamed » comme le prophète pour que tu sois bon, obéissant, croyant, honnête et loyal. Mon fils, je jure solennellement devant Dieu tout puissant, qui m’a offert ce fabuleux trésor, de me sacrifier corps et âme pour que tu sois un homme. Mon fils, sois le bienvenu à la maison ! » Et la grand-mère pousse un long youyou cérémonial qui fait accourir les voisines qui épiaient avec une curiosité bien féminine. Elles rentrent féliciter la mère et regarder le bébé. On l’embrasse, on le secoue, on le réveille, on lui touche le nez, les joues, les lèvres, on le dérange, on glisse sous son oreiller douillet des billets de banque qui sentent mauvais. Heureusement, Grand-mère est là pour l’en débarrasser. Elle les enlève discrètement et les donne à la maman qui ne demande qu’un peu de silence et de paix. Et ces voisines qui n’arrêtent pas de jacasser ! Il faut sourire et répondre à toutes les questions des hôtes ; courtoisie oblige !
      Pourquoi tous ces gens viennent-ils dévisager ce bébé et le déranger ? Qu’est-ce qu’il a fait de mal ? Il a fait un grand mal, il a commis un crime ; un crime que tous les gens commettent et dont le verdict est la vie à perpétuité : Le crime de naître ! Naître dans un monde étrange, un monde fou, cruel, impitoyable. Pour l’instant, le bébé ferme les yeux et dort comme un ange, ne se doutant guère de ce qui l’attend… Dors, petit bébé, repose-toi ! On ne sait jamais, tout peut s’arranger, qui sait ? Peut-être que tous les hommes seront libres, égaux, heureux, respectés, rassurés, protégés, vaccinés, soignés, logés, nourris, aimés… Peut-être que tous les monstres qui nous sucent le sang seront vaincus et anéantis… Peut-être que toutes les souffrances des hommes disparaîtront à jamais… Peut-être qu’une nouvelle aube illuminera le monde et nous rendra le sourire… Peut-être… Peut-être… A présent, dors petit bébé ! Repose-toi ! N’aie pas peur ! Ton père est là. Ta mère est là. Dors, petit bébé, dors !

      Agadir, Février 1985

      Ma vie n'est plus une barque dans une mer enrag?e
      Et je ne suis plus le naufrag?!
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      Mostafa, point fat, seul, las, si doux, r?vant de sa mie!!!
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      • #2778219
        Erhan
          • Sujet: 121
          • Réponses: 1250

          Quelle sensibilité!

          C’est beau un nouveau né et quelle fierté pour la famille.

        • #2778288
          Mascotte d'Oasis
          mostafa HOUMIR
            • Sujet: 1013
            • Réponses: 6978

            Facillire,
            Merci,cher ami de Liège pour ta lecture et ton commentaire!
            😆 😆 😆

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          • #2778333
            Mascotte d'Oasis
            mostafa HOUMIR
              • Sujet: 1013
              • Réponses: 6978

              Cher Escandihado,
              Je te remercie pour ta lecture et ton commentaire.
              Amitiés sincères!
              😆 😆 😆 😆 😆

              Ma vie n'est plus une barque dans une mer enrag?e
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            • #2778427
              Mascotte d'Oasis
              mostafa HOUMIR
                • Sujet: 1013
                • Réponses: 6978

                Cher Honore,
                Ta lecture me ravit et me rend fier.Merci de m’encourager toujours et toujours!
                😆 😆 😆 :love you: :love you: :love you: :love you: :love you:

                Ma vie n'est plus une barque dans une mer enrag?e
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              • #2778607
                Mascotte d'Oasis
                mostafa HOUMIR
                  • Sujet: 1013
                  • Réponses: 6978

                  la naissance d’un enfant attendu et aimé restera toujours la plus belle des choses…
                  Comme tu as raison, ma chère amie!
                  Merci pour ta visite et ton commentaire qui me font tellement plaisir et me réchauffent le cœur!
                  😆 😆 😆 😆 😆 😆 😆 😆 😆 😆 😆 😆 😆 😆 😆

                  Ma vie n'est plus une barque dans une mer enrag?e
                  Et je ne suis plus le naufrag?!
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