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Dans la brume de Guernesey…
( Ce texte en prose est l’épilogue de l’histoire de mon poème: L’homme de Guernesey publié sur Oasis.)
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[/url]Un matin dans la brume, un ferry accosta à Saint Peter Port, beaucoup de passagers en descendirent ce jour-là et dans cette foule, la femme que j’attendais depuis plusieurs années. Un homme lui prenait tendrement le bras et la brûlure de la jalousie alliée au froid de la peur fendirent mon ombre violemment. Elle m’aperçut et je vis dans son regard de la surprise assortie d’un trouble indéfinissable. Nos yeux ne se quittaient pas et je sus à ce moment là qu’elle revenait un peu pour moi malgré cette longue absence qui transpirait l’évidence de notre manque.
Elle loua un petit cottage et s’installa avec son époux. Ils semblaient heureux, alors je restais en retrait, anesthésiant l’amour que je ressentais pour elle. Je veillais sur elle de loin et elle le savait car elle seule pouvait me voir et me percevoir. Les autres ne connaissaient pas le fantôme de Guernesey et ignoraient ce que nous partagions…Une osmose, une seule âme pour deux, un mélange mystérieux d’amitié et d’amour que nous allions nommer plus tard «Amimour». Son mari était écrivain, l’île l’inspirait alors il décida qu’ils s’établiraient sur la terre de mes ancêtres. Quel fut mon bonheur quand j’appris la nouvelle! Le temps me parut plus supportable et mille pensées déchirèrent mon voile. J’allais pouvoir la regarder, la respirer, l’aimer à volonté et surtout espérer… Elle se promenait souvent près de la mer en solitaire, je la rejoignais l’esprit léger assis en tailleur tout près d’elle parlant de tout et de rien. Enveloppés dans un nuage de sérénité où son mari n’existait pas, nos silences nous offraient une pause temporelle gommant l’impossible par des gestes affectueux mais platoniques. On se tenait la main et l’on regardait le ballet incessant des mouettes et des goélands se croisant au dessus de l’océan. Les yeux éperdus, je rêvais de lui avouer mes sentiments mais je me contentais de fixer l’horizon. Le ciel azur nous invitait pour quelques heures à oublier qui nous étions vraiment. Nous visitions l’île, je marchais toujours à ses côtés et dans les hauteurs de Saint Peter Port, elle aimait admirer «Hauteville House», la maison où vécut Victor Hugo pendant son exil où il écrivit des chefs-d’œuvre. Elle les connaissait tous par cœur nourrie dés l’adolescence de cet art des mots qu’elle me lisait aux beaux jours étendus l’un contre l’autre dans les hautes herbes des prairies alentours.
Les années passèrent et dans ce tourbillon des ans, son époux décéda brutalement. La voie était libre et je m’installais avec elle à temps plein. On ne se quittait plus, elle était moi et j’étais elle, sans doute un cadeau des cieux pour alléger la souffrance de mon errance éternelle. Coupée du monde, elle continuait à vivre pour moi mais les rides fleurissaient en bouquet sur son visage…Elle vieillissait inévitablement tandis que je restais avec ma jeunesse figée, le jeune homme peint sur le tableau de Guernesey.
La nuit de la Saint Patrick, la ville en fête célébrait dignement l’évènement. Insulaires et touristes dansaient, buvaient, chantant tous en chœur jusqu’aux premières lueurs pendant qu’elle rendait son dernier soupir dans mes bras. Je fermais ses paupières d’un baiser en la serrant si fort contre mon torse. L’instant d’après, je la relâchais brutalement, tout semblait si différent .Des secondes qui divisent l’esprit et le temps comme seul témoin de cette étrange fusion qui s’achève…. Soudain je sentis un déchirement dans mon corps immatériel, on m’ôtait une partie de mon âme, celle de ma moitié et sans doute la meilleure! Je me sentis projeté dans le néant et je compris qu’ils étaient venus me chercher. M’arrachant à cette terre, me propulsant de mon île, je me vis traverser un pont pour rejoindre l’autre rive désirée, l’autre monde que j’attendais depuis deux siècles. On m’installa dans une pièce étrange, un hublot flottait près de moi. Pris de curiosité, je m’autorisais à y jeter un œil et je fus saisi de stupeur. Je vis cette femme effrayée et anéantie soupirant sur sa tombe, m’implorant de revenir et pleurant sa solitude.
Elle avait pris ma place, devenant fantôme peut-être à jamais. Les dieux l’avaient laissé et j’ignorais les raisons de ce cruel châtiment. Dans un laps de temps indéfini, ils s’expliquèrent enfin: J’avais pris volontairement ma vie et je n’avais pas enduré la souffrance de mon destin. Ils avaient pour moi d’autres projets et de leur avis je n’étais qu’un lâche. Un voyage sans fin était la punition prévue mais elle m’avait malheureusement vu dans la brume. Je leur dis que je l’aimais et ils ricanèrent en m’expliquant que ce n’était qu’une illusion de l’amour car elle n’était qu’une opportunité, la seule pour pouvoir monter. Si ce n’avait pas était elle, n’importe qui aurait fait l’affaire dès l’instant que ses yeux se seraient posés sur moi. Elle n’était qu’un billet aller pour rejoindre ce royaume. Pour me tester, ils me proposèrent de la délivrer de cet enfer si j’acceptais de repartir là-bas. Ils me dévisagèrent un très court moment avec un rictus de cynisme. Je venais de baisser la tête en signe de refus. De ce geste, je la sacrifiais et la condamnais sans remord. Le pire c’était qu’ils avaient raison car le souvenir d’elle disparut dans les mystères de mon cœur désormais froid. Certains diront que mon acte n’est que lâcheté mais je leur répondrai:
– Finalement qui peut penser qu’un fantôme puisse être amoureux? Quelle naïveté! J’ai juste sauvé mon âme et vous les vivants vous savez bien de quoi je parle! Depuis que le monde est monde tant d’hommes et de femmes se sont rangés du côté obscur pour sauver leur peau! Finalement je ne suis pas responsable dans cette histoire car seul l’au-delà est roi….
Et c’est ainsi que depuis quelques années, une ombre de femme erre jours et nuits au port guettant l’arrivée de chaque ferry à la recherche de son autre moitié. Un regard l’apercevra, un homme fasciné donnera vie à cette forme vaporeuse permettant l’unique envol vers le repos éternel. J’espère que vous ne la verrais jamais si l’envie vous prend de visiter l’île de Guernesey…Romane.
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