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Sujet
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Extrait d’un de mes bouquins intitulé » Contes pour notre Temps », partiellement inédit, voici :
[size=large]DERRIÈRE LA GRANGE[/size]
Laure n’aimait pas le soir.
Elle trouvait toujours que les soirées étaient trop longues. Ses parents avaient interdit l’usage de la télé une fois pour toutes.
« Papa ne tolère pas la télé et Maman préfère lire…! »
Ils étaient installés tous les deux sous la tonnelle du jardin, comme tous les soirs d’été. Laure les regarda un moment.
« Bon, se disait la petite, Maman a pris son gros bouquin idiot…! ».
Idiot, parce que Laure en avait lu quelques pages, en cachette évidemment, car Maman disait que c’était un livre « pour grandes personnes et pas pour une gamine de dix ans ». Mais Laure avait modérément apprécié cette fumeuse histoire sentimentale… idiote, quoi…!
« Et Papa est plongé dans son journal financier… Ils ne vont pas desserrer les dents de toute la soirée… Pouffff ! C’est barbant ! »
Laure rêva un moment. Il ne fallait pas rester là sinon ils allaient lui trouver une devoir quelconque à faire d’urgence, vacances ou pas ! La nuit commençait à tomber, et le ciel s’illuminait de myriades d’étoiles.
« Où est passée Catou ? » demanda la fillette à haute voix. Sa mère marmonna un vague « Je ne sais pas ».
La chatte noire avait mis au monde l’avant veille une portée de quatre chatons dans un panier d’osier garni de toile de jute qui lui servait de couchage au fond de la grange derrière la maison.
Laure se leva sans bruit et s’éclipsa discrètement sans que ses parents ne tournent seulement la tête.
Le pré était encore vert. Ce n’était que de l’herbe sauvage, mais quelques graines de gazon dispersées par le vent étaient venues agrémenter de délicates brindilles l’herbage naturel de la petite prairie. Déjà les sapins qui couronnaient le sommet arrondi de la colline n’étaient plus que des silhouettes d’ombres découpées sur le ciel. La petite regarda un moment danser les moucherons dans la clarté tiède, tandis que la nuit descendait rapidement sur le vallon.Catou était bien allée rejoindre sa progéniture qui grouillait et s’agitait sans façon contre ses tétines… C’était l’heure du repas, visiblement, et les chatons se bousculaient à qui mieux mieux…
Laure caressa la chatte qui se mit à ronronner paisiblement tandis que les chatons, dérangés, se mettaient à piailler en chœur.
Laure resta là, à rêvasser un bon moment jusqu’à ce que la nuit fut tombée. Comme la chatte ne se décidait pas à partir, ce fut elle qui sortit pour regarder le ciel. Il faisait une nuit splendide.
Du côté de la tonnelle venait une lueur. « Papa et maman ont du allumer la lampe pour lire… ! Ils vont se faire dévorer par les moustiques !! ». Laure avait ces insectes en horreur. Rien que d’y penser, la peau lui démangeait.
Dans le ciel, la lune se levait, pleine lune, énorme et ronde, au dessus de la petite colline.
Laure alla s’asseoir dans l’herbe et se mit à regarder monter la lune dans le ciel étoilé. Elle se mit à chantonner entre ses dents, pour elle-même, une nouvelle version de « Au clair de la lune » qu’elle venait de mettre au point instantanément :Au clair de la lune
Un point sur un i
Ce soir à la brune
Y’a un vers qui luit…Elle était bien et c’était beau, ce ciel, ce calme, cette paix qui venaient dans les ombres de la nuit.
Il lui sembla tout à coup que quelque chose n’allait plus très bien. Il se produisait quelque chose de bizarre et d’inhabituel. Laure émergea subitement de sa quiétude, et regarda mieux, avec attention…
Là haut, dans le ciel, la lune se divisait en deux…
« Oh ! Ça c’est drôle ! » se dit Laure en braquant des yeux écarquillés vers le ciel.
En effet, une deuxième petite lune se détachait de la grosse et se mettait à papillonner autour…
« Ah ! Ça … ! se disait Laure, voilà que la lune va peut être avoir une portée de petites lunes, comme ma Catou a eu ses petits chats… Oh ! Que c’est intéressant ! » se disait la petite, les yeux levés vers le ciel..
« Mais non ! Mais non ! Voyons… Il n’y a toujours qu’une seule petite lune qui se promène toujours en zigzagant autour de la grosse… Mais elle s’en moque, la grosse lune, elle continue à monter, elle laisse la petite se débrouiller toute seule ! Oh ! Que c’est intéressant, Maman ne m’avait jamais dit que la lune avait des enfants, comme c’est drôle, ça, alors !! »
« Tiens ! Voilà maintenant qu’elle s’en va toute seule la petite ! Elle quitte sa maman, elle s’en va et l’autre continue à monter… La petite descend… Ah ! Oui, on dirait bien qu’elle descend… Mais oui, ça y est, elle descend !! » se disait la fillette, stupéfaite.
De fait, une espèce de halo lumineux descendait rapidement, en effleurant la cime des grands pins, effectuait une sorte de double crochet à l’orée du bois et venait vers elle à la vitesse d’un bolide !
D’un seul coup, une sorte de grosse citrouille blanche fut devant elle et se posa doucement dans le pré. Laure s’accroupit dans l’herbe, puis s’allongea sur le ventre pour mieux voir… La fillette ne ressentait aucune crainte, mais seulement une immense curiosité.Le globe lumineux ressemblait fort à la citrouille de Cendrillon On voyait des tranches partager la sphère en zones verticales régulières, d’où émanait une douce lumière légèrement bleutée… Laure se demandait si, par hasard, elle n’allait pas se transformer en carrosse comme dans l’histoire de Cendrillon. Mais elle ne voyait pas de fée dans les parages. « Ça manque de fée dans cette affaire ! » se disait la petite très excitée. Mais peut être que la fée allait sortir de la citrouille ? De plus en plus intéressée, la fillette se tassa contre le sol, en laissant juste dépasser ses yeux des touffes d’herbes….
Et, comme par miracle, une petite craquelure verticale se produisit à la surface de cette carapace. Une fissure qui ne tarda pas à s’agrandir comme une petite porte à glissière, mais, à la profonde stupeur de la fillette, ce ne fut pas une fée qui sortit de la citrouille !
Deux gros vers luisants sortirent de la sphère et descendirent tranquillement sur le pré…
Laure n’osait plus bouger de peur de les effrayer. Ils étaient à trois mètres d’elle, tout au plus. « Si je bouge un cil, se disait la gamine, je vais leur faire une peur bleue et ils vont s’envoler à tire d’aile.. ! »
A tire d’aile, c’était bien le mot, parce que ces espèces de gigantesques vers luisants avaient chacun deux paires d’ailettes mordorées sur le dos !! Elles palpitaient doucement au souffle du vent du soir. Mon Dieu, qu’ils étaient donc gros, ces gros vers luisants !! Pour ça, oui, alors !! Au moins vingt centimètres de haut et autant de large, avec les ailes, naturellement ! Et bien dodus, boudinés, annelés de magnifiques lueurs orangées, jaunes et pâles, délicates comme les couleurs de l’arc-en-ciel…
Laure était fascinée.
Elle remarqua aussi que l’un d’entre eux portait une espèce de couvre chef foncé entre les deux antennes qui surmontaient la tête, et une sorte de plastron brun sur la face avant de ses anneaux… Ses ailes étaient plus épaisses et moins gracieuses que celles qui paraient l’autre petite créature. Ses pattes étaient plus trapues. L’autre au contraire paraissait plus gracile, plus délicate, plus menue, ses antennes, ses élytres étaient plus fines. Des anneaux de son corselet descendaient de fines soieries comme des toiles d’araignées douces et lumineuses…
« Pas de doute, se disait la fillette, c’est monsieur et madame qui sont en promenade… ! »Comme pour lui donner raison, les deux créatures se tenaient gracieusement par les pattes de devant, et tout à coup tournèrent vers elle des yeux extraordinairement expressifs et chatoyants.
« Elles m’ont vu ! Ne bougeons plus ! » se dit la fillette.
Toute en continuant à la regarder, les deux petites créatures se mirent à danser gracieusement et Laure entendit subitement dans sa tête une musique délicieuse, pétillante, éthérée comme les gazouillis des oiselets, le murmure des sources dans les mousses et les sous bois, quand l’Avril reverdit les feuilles.
Les deux petites créatures dansaient lentement au son de cette douce musique, en se faisant de drôles de petites révérences, que Laure trouva du goût le plus exquis… Involontairement, elle se mit aussi à fredonner au rythme des arpèges qui emplissaient ses oreilles et son esprit. Les créatures se rapprochaient doucement tout en tournant et en dansant jusqu’à quelques centimètres de la tête de la fillette…
Mais Laure chantait toujours et elle ne les voyait même plus. Elle avait fermé les yeux et son esprit de remplissait de multitudes de lumières, de myriades de comètes qui étincelaient dans des espaces infinis, se peuplait du chant des astres et des sphères lointaines, qui sont comme le ressac de la mer sur les rivages des étoiles, s’embrumait au long des sentes de la Voie Lactée et côtoyait les lisières de l’infini du Temps…
Elle ressentait, d’abord sourdement, puis avec de plus en plus de virulence, l’invite, l’appel de ces musiques et de ces espaces, et l’immense tendresse de ces infinis inconnus venus pour elle de cet énorme ciel d’été… L’appel se faisait pressant…
« Oh ! Oui. Ce serait si bien, ce serait si beau…je partirais bien…. Mais je ne peux pas, vous comprenez, je ne peux pas… Je ne veux pas laisser comme ça tout en plan, maman, papa, ma famille, mes copains…
Oui, j’aimerais bien vous suivre, vous êtes gentils de m’inviter… Mais je ne peux pas, non, je ne peux pas… ! »
Petit à petit la musique diminuait dans sa tête. Les créatures avaient cessé de danser. Elles la regardaient de tout près avec ces yeux étranges, où d’innombrable facettes reflétaient la lune, les étoiles… et tout l’amour de l’Univers. Une douce lumière bleutée éclairait les herbes folles, et la fillette, émanait des petite créatures, de leur étrange citrouille volante, et de la lune énorme qui s’était posée sur le vallon.
« Je ne peux pas, pardonnez moi… », murmura encore la fillette.
Les deux lucioles géantes se courbèrent jusqu’à terre devant Laure, tandis que quelques notes d’une musique triste et douce envahissaient l’âme de la petite fille.
Lentement, avec élégance et distinction, les deux petites créatures regagnèrent leur globe lumineux en faisant vibrer leurs ailes mordorées. Leur halo lumineux se fondit dans la lumière de la sphère, et la porte se referma lentement.
Doucement la sphère se mit à trembloter, puis elle s’éleva doucement au dessus du pré avant de jaillir verticalement vers la pleine lune…
« Elle va rejoindre sa mère ! » ne put s’empêcher de penser Laure.
Le globe volant parut se diluer dans la grande lumière lunaire, et Laure ne vit plus rien.Le pré avait retrouvé sa noirceur nocturne.
Seule, une tache de lumière diffuse arrivait de la tonnelle où les parents ne donnaient pas signe de vie.
Ils n’avaient pas bougé.
Laure se releva, se mit à quatre pattes. Rien n’indiquait que les parents aient entendu quelque chose. Elle se mit debout, la tête encore pleine de musique et de rêve.
Elle se dirigea alors vivement vers la tonnelle en contournant le coin de la grange. Ses parents étaient toujours là, assis et immobiles. Sa mère la vit arriver toute excitée :
« Maman ! Tu sais… La lune, la lune… »
Mais sa mère mit le doigt devant sa bouche : « Chut, ma chérie, tu vas réveiller papa ! »
Laure regarda du côté de son père qui avait ouvert un œil dans son fauteuil. Il grommela :
« La lune ! La lune ! C’est bien joli, la lune, mais tu devrais faire quelques exercices d’algèbre au lieu de regarder la lune ! Tu en as bien besoin !! »
Sa mère ajouta doucement : « Il est temps que tu ailles au lit. On verra ça demain ! Allez va, maintenant ! »
Elle posa un baiser sur son front et son père sur sa joue.
Laure s’était tue. Elle n’avait pas envie de parler, de raconter. D’ailleurs ils ne croiraient rien du tout, alors…
Elle rentra lentement dans la maison en chantonnant :Au clair de la lune
Un point sur un i
Ce soir à la brune
Y’a un vers qui luit…Elle monta l’escalier qui menait à sa chambre. Un grand rayon de lune l’accueillit par la fenêtre ouverte, qui se posait jusque sur le lit. Sur le lit, il y avait comme un morceau de soie qui brillait doucement. Laure s’approcha et le prit entre ses doigts. C’était fin comme une toile d’araignée et vaporeux comme un rêve. Laure regarda à travers et elle y vit des milliers d’étoiles, et elle entendit de nouveau des arpèges de musique…
« Un bout de sa robe.. » dit la fillette.
Elle s’approcha de la fenêtre et regarda la lune, énorme, qui se posait sur l’horizon. Laure envoya un baiser vers le ciel et se mit au lit en serrant le voile lumineux sur son cœur.
Elle souriait, et le sommeil qui vint doucement fut rempli de beaux rêves…Avec mes amitiesAlain
Pour voir mon site : Mes vers a moi
""Les tambours de la solitude eveillent, aux frontieres de l'exil, l'Eternite qui baille sur les sables."""
(Saint John Perse)
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