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VINS 11
PÔVRE LUCAS
Eric Plana n’est pas mécontent d’avoir fini sa journée. A peine rentré chez lui, son VTT de service rejoint la remise et sa tenue de flic municipal prend place sur le valet avec une chemise propre, prêtes pour demain. Le reste de ses vêtements choit sur le carrelage, traçant le chemin de la salle d’eau. Et hop, sous la douche. Délicieux…
Alors qu’il se sèche, une voiture se gare dans l’abri. La porte s’ouvre, se referme bruyamment, prélude à un torrent de réflexions acerbes concernant la détestable manie d’un certain sagouin qui balance ses fringues n’importe où. Il sourit : tout baigne, sa chérie est de retour. Du boulot, elle aussi : Elle est caissière au Leclerc de Brignoles. Et comme d’habitude, il va clore le chapitre récriminations d’une façon qu’ils connaissent bien. C’est comme un rite chez eux. Ils sont jeunes. Plus tard, détendus, ils préparent un petit casse-dalle et s’informent mutuellement de leur journée.
Pour Murielle, la routine, les clients malgracieux, les petits malins, les petits chefs, mâles et femelles, qui lui rendent la vie si agréable. Et heureusement les copines.
Pour Eric, il y a plus à raconter. Mieux que les manches à coller sur les bagnoles mal garées, les clebs belliqueux et les gamins qui jouent les terreurs. Non aujourd’hui, on a eu de l’animation, du bizarre, de l’inédit.
― Figure-toi que vers dix heures, on a été appelés au tabac. Un gars de vingt-cinq, trente ans. Il a voulu payer son canard en francs, avant de faire un gros malaise. Sorti des vapes, il a tenu des propos incohérents puis s’est mis à hurler en courant dans tous les sens. Il voulait récupérer Annette chez Camille, sa voiture, voir les Tornari, arrêter son cauchemar, rentrer à Toulon. J’en passe et des meilleures. A part des vieilles pièces, rien sur lui, pas de papiers. Il dit s’appeler Lucas Kervelec. On a été obligés de le maîtriser, il se tapait la tête contre les murs.
― Et alors ?
― On a appelé le SMUR et la gendarmerie. En attendant, les rares moments de répit, il a raconté une histoire à dormir debout, qu’on était tous des fantômes et que nous sommes en septembre 1966. Un vrai fada. L’ambulance l’a embarqué vite fait après injection de calmants et pansements.
― Eh bé dis donc…
― Les gendarmes ont recueilli les témoignages directs et nous ont demandé d’investiguer plus largement.
― Vous avez pu tracer cet hurluberlu ?
― Pas vraiment. Personne ne semble l’avoir vu auparavant dans le village. Les gars de l’Avenir Cycliste du Val sont passés ce matin à neuf heures et demie. En revenant de Carcès, ils l’auraient vu assis à l’Oratoire au croisement du Bosquet. Mais pas à l’aller. On dirait qu’il est tombé du ciel.
Murielle rigole, son pilon de poulet grillé à la main, et articule la bouche pleine de chips :
― Non, tu charries, là ?
― Ouais, je veux dire qu’il a été débarqué d’une voiture ou qu’il est venu avec. Pour le moment, pas de témoin et pas trace de véhicule abandonné dans le secteur….. Pourtant, y a un truc bizarre. Tu parles que l’affaire a fait le tour de Vins rapido, et tu sais, le vieux boucher, Claude, il dit qu’il a connu dans le temps un couple Lucas et Annette qui venait aux vacances. Et des Tornari, qui avaient une maison, rue des jardins. Le mot est passé pour l’appel à témoins ; il aura peut-être d’autres recoupements. De toute façon, ce sont les gendarmes qui ont les choses en main…
Murielle fait passer son poulet avec une gorgée de rosé et déclare, péremptoire :
― Je suis sure que c’est une blague.
Sur quoi Eric conclut :
― Je n’en mettrai pas ma tête à couper, vu l’état où il s’est mis. Ou alors c’est du grand art…Dans les locaux de la gendarmerie du canton, le Lieutenant José Bourion compulse les pièces du dossier de l’ « Inconnu de Vins », bien ennuyé : Il a hérité du prototype de l’affaire emmerdante. Sur les faits, c’est du véniel : vagabond sans papiers ; trouble à l’ordre public. Pas de dégâts, pas de plainte. C’est après que ça se corse. Identité revendiquée : Lucas Kervelec, en vacances à Vins, adresse à Toulon, technicien à l’Arsenal. La suite c’est du délire : Né en 43 à Brest. Soutient mordicus qu’on est en 66 avant de piquer ce qui ressemble à une crise de démence et de se blesser. Maîtrisé, il a paru préférable de le faire admettre directement à l’hôpital, en psychiatrie plutôt que de le placer en cellule de dégrisement à la brigade. Il est là-bas depuis trois jours, sous neuroleptiques.
Les retours des médecins attestent que l’individu n’était pas sous l’emprise de l’alcool ou de stupéfiants. Il tient toujours des propos délirants et se dit enfermé dans un cauchemar. Ses blessures sont finalement superficielles. Bien que prostré, il parait être actuellement dans un état permettant un interrogatoire.
L’enquête de voisinage a donné quelques éléments troublants. En effet, il semble bien que les divers noms cités au cours des élucubrations de l’individu correspondent à l’identité de personnes présentes au village dans les années soixante. Il va falloir creuser cela, et José Bourion espère bien en savoir plus en allant l’auditionner à l’hôpital. Il va y aller en compagnie du brigadier qui est intervenu sur place.Quand il émerge des phases de demi-sommeil nauséeux, Lucas nage en pleine confusion. Shooté aux neuroleptiques, il ne sait plus très bien où il en est. Et où il est, c’est entre quatre murs et un plafond tout blancs, avec une fenêtre très haut placée, inaccessible. Un mobilier succinct, sans angles vifs, un lit, un espace ou plutôt un coin sanitaire et toilettes. La porte est capitonnée. Une chambre d’hôpital, donc, mais il a conscience d’être enfermé chez les fadas.
Et il y a tous ces gens en blouse blanche qui le questionnent et à qui il raconte son histoire en long, en large et en travers, qu’ils écoutent avec une mine apitoyée, en lui montrant le calendrier des Postes. Maintenant, ils ne l’écoutent plus du tout : leur préoccupation semble être avant tout qu’il avale ses cachets et qu’il se nourrisse un peu. Ils y veillent. La porte est verrouillée. Une sonnette pour appeler, c’est tout. Vaincu, rendu apathique par les doses de tranquillisant et par une adversité dont il ignore les causes, il est zen au point d’avoir l’impression d’être en dehors de lui-même et d’assister en spectateur à ce qui lui arrive. A ses premières ablutions, il y avait pourtant de quoi prendre peur : Était-ce lui dans le miroir, ce mec hagard, hirsute, pas rasé de trois jours, avec ce bandeau sur la tête et les deux yeux aux coquards qui virent au jaune ? Ça oui, il se souvient d’avoir pété les plombs.Parceval A suivre
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