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VINS 13
CHANGEMENT DE DÉCOR
Au bout d’une semaine, Bourion n’a pas avancé d’un pouce. Sur le tournage d’une possible téléréalité, c’est le bide complet. Pas d’éléments nouveaux ni témoignages. L’inconnu de Vins reste inconnu… Que va-t-on en faire ? Pas de poursuite à son encontre : pas de plainte déposée, pas de délit avéré autre que l’individu, sans papiers, ne peut justifier de son identité en dehors d’allégations fantaisistes. Ses élucubrations, aussi étranges soient-elles, relèvent plus d’un dérangement mental que d’autre chose.
Il décide donc de boucler le dossier et termine le rapport adressé à la Préfecture. Non sans un certain soulagement : cette affaire a quasiment monopolisé son temps, alors qu’il a d’autres chats à fouetter. Beaucoup.
La suite relève de l’administratif et du médical. Aux services de l’état civil de donner une existence légale à « Lucas » Il sourit intérieurement en pensant à la procédure « enfant trouvé » sauf que le bébé, né de parents inconnus, va sur la trentaine et sans doute héritera-t-il d’un patronyme du genre « Jean Devins » puisque c’était la Saint Jean. Pupille de l’assistance publique ! Et au corps médical spécialisé de prendre en charge et soigner le bonhomme reconnu amnésique et un poil dérangé.Il faudra encore quelques jours pour que le Préfet, au vu des différents rapports sur l’affaire, décide in fine une ordonnance de placement pour « l’Inconnu de Vins » à l’hôpital psychiatrique de Pierrefeu. Et charge les services de l’État Civil et de l’Assistance de résoudre le problème, à savoir, lui attribuer une identité de circonstance, attestée par des pièces officielles.
Lucas va donc moisir encore dans son local aveugle. Des gens vont venir, discuter quelque peu, lui tirer le portrait. Il est resté sur sa ligne de défense : profil bas, calme, confus dans ses dires. Il est même arrivé à régurgiter discrètement une partie de sa dose de cachets aux toilettes. Ça ne lui évite pas de repasser en boucle ce qui lui est arrivé, au contraire : il y a quinze jours, il dormait chez Camille, collé serré à sa chère Annette. Il en ressent une douleur presque physique. Y a de quoi devenir fou. Son seul secours, son fil rouge : il rêve et n’a pas d’autre choix, en attendant un hypothétique réveil, que de s’intégrer dans le scénario de ce présent.
Un matin, après le rituel des cachets, ils lui ont remis ses effets personnels : en fait ce qu’il avait sur lui quand c’est arrivé, lavé et repassé. Il a cru percevoir un semblant de sympathie et de compassion dans l’œil de celui qui lui demande de se vêtir et lui annonce qu’on le transporte vers un endroit où il pourra être mieux soigné. Bon, parce que c’est vrai, pour eux, il est malade. Et puis tant mieux, ça ne peut pas être pire qu’ici, où il est en prison.
Enfin, l’air du dehors et le soleil, il prend place dans une ambulance qu’il trouve luxueuse, avec un infirmier porteur d’un dossier et le chauffeur. Et en route. Il se repaît des images de la campagne et de la vie. Dans son taxi, il y a la radio qui diffuse les nouvelles et de la musique inédites pour lui. Et la confirmation de ce qu’il a vu dans l’hôpital : les gens communiquent avec une sorte de téléphone sans fil, tout petit et tout plat ! Les villages traversés lui sont connus, mais bien plus grands que ce qu’il se souvient, sans parler de la route : un vrai boulevard. Et des véhicules croisés. Une heure d’entracte bienvenu. Il réfléchira à tout cela plus tard car ils arrivent à Pierrefeu. La panique le saisit quand ils entrent dans l’enceinte de l’établissement. Pour lui comme tout le monde dans son univers à l’heure des sixties, c’est l’asile des fous. Il est pris de tremblements et l’infirmier doit intervenir.Il faut croire que là, il avait touché le fond, que rien ne pouvait être pire, car tout ce qui suit a le goût de meilleur. Il va se retrouver installé dans une chambre avec commodités, claire, propre, avec fenêtre donnant sur un parc arboré. Avec des barreaux, sans doute, mais ça fait une sacrée différence avec Brignoles où il était en prison. Le personnel est avenant. L’interne de service le rassure d’entrée : il n’a pas à s’inquiéter, ils sont là pour l’aider et le soigner.
Il fera l’objet dans la foulée d’un check-up complet et d’une première évaluation psychiatrique. On ne lui posera que des questions générales, presque anodines et pratiques : Tout ce qu’il a est sur lui ? Bien, on lui constitue un petit trousseau vestimentaire et un nécessaire de toilette. On lui explique le règlement et les usages du lieu. Il pourra prendre ses repas au réfectoire et sur autorisation, prendre l’air dans le parc.
Un infirmier lui demande de procéder à quelques ablutions et qu’il passe le prendre dans un quart d’heure pour le repas du soir. Incroyable, c’est la mi-temps ! Il se regarde dans la glace : à part les points de suture dans le cuir chevelu, ses coquards ont pâli et il a presque figure humaine. Mais il lui faudrait un rasoir. Il va demander. L’infirmier se pointe. Apparemment satisfait de son comportement, il dit que demain il pourra se raser, mais avec lui présent.
Le chemin du réfectoire passe un vaste couloir. Du monde, blouses blanches masculin féminin, et les pensionnaires, les autres, les normaux d’apparence, les silencieux, les discoureurs, les affligés de tics et tocs divers… Sur, il n’est pas dans le quartier des patients dangereux, pour les autres ou pour eux-mêmes. On l’installe à une tablée masculine où il fait le cinquième. Présentations : Lui, c’est Lucas. L’accueil est mitigé, mais pas hostile ; il y a même un sourire du petit gros en face. Enfin, petit à petit, on parle et la personnalité de chacun se dessine, Pas mal tombé, Lucas. Prend la mesure des misères de chacun. Le repas est plus qu’acceptable. Les motifs de s’étonner sont toujours là : la télé suspendue à l’angle, très grand écran, très plat, et ce qu’elle montre et raconte, le déconcerte. Et les revues à disposition sur la table. Tout indique qu’on est en 2008 !
C’est la chambre 9, il a repéré le chemin et la retrouve sans peine, surveillé discrètement par une blouse blanche. Sans doute un bon point pour lui. Il se met au lit. Le câble du fil rouge est en train de perdre quelques fibres. Mais il est tellement soulagé et Lucas le spectateur lui susurre le mot-clé : relax Max, demain, il fera jour. Pour la première fois depuis un mois, il arrive à faire le vide dans sa tête et s’endort comme un enfant.A suivre
Parceval
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