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HIATUS VINS 14

  • Ce sujet contient 1 réponse, 2 participants et a été mis à jour pour la dernière fois par Sybilla, le 30-04-2025 23:30.
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      Parceval
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        VINS 14

        PIERREFEU : PROFESSEUR EDMOND DUSSARTE

        Il ne sera pas long à prendre ses marques et s’intégrer dans le cadre qui lui est accessible. S’en échapper ? Pour aller où, et faire quoi, sans ressources ni identité. Ici, au moins, il se sent dans un milieu protégé. Les infirmiers et l’interne conviennent de l’appeler Lucas pour le moment. Il passe une heure par jour avec le médecin psy à ressasser ses avatars sans beaucoup avancer. Il doit être reçu en consultation par le chef de service, le professeur Edmond Dussarte, en fin de semaine.
        En attendant, il vit comme une période de latence, sans doute avec le concours des médicaments qu’on lui fait prendre. Et le coté lénifiant du train-train journalier : les repas, la télé, le parc et la compagnie. Des soignants et des « pensionnaires ». Le petit gros, Pierrot, l’a pris à la bonne et le colle comme une arapède (Bernacle). Ils ont de longues conversations ; il s’est fait un plaisir de lui faire visiter leur domaine. Lucas commence à appréhender son nouveau cadre de vie. Et ses cogitations sont très contrastées. Il y a une petite voix, insidieuse, insistante, une souffrance enfouie qui lui susurre qu’il ne pourra jamais retrouver le temps d’avant, sa chère Annette et les gens qu’il a connu. Que ce qu’il vit est la réalité, qu’il le veuille ou non, ici et maintenant, en 2008. Comment est-ce possible ? Question ouverte. Il faut s’y faire, être pragmatique. Et, à l’autre bout de lui, il y en a un qui le rassure, il rêve et va se réveiller, entouré des siens. Il faut bien reconnaître que celui-là est bien malade. Le fil rouge de la certitude n’est plus qu’une ficelle usée.
        Latence, oui. Attente, peut-être. Quelque chose est en train de changer en lui, qu’il ne perçoit pas encore très bien. Par exemple, à la lumière de ce qui s’est passé, ses avatars depuis son « réveil » à Vins, il sait gérer et adapter son attitude au mieux de ses intérêts. C’est comme une seconde nature. Chaque personne à qui il a affaire, il la « sent », et la classe, hostile, neutre ou bienveillante. Au lieu de sombrer dans la dépression, ce qui somme toute aurait été normal, non, lui, il veut mordre dans ce présent qui le fascine. Finalement, en admettant 2008, rien n’a fondamentalement changé, des gens, et des mentalités, qui puisse le priver de ses repères essentiels. L’actualité des dernières décennies, l’évolution des techniques, il brûle d’en connaître, « rattraper » son retard.
        Cet après-midi, il va voir le prof. Que peut-il en attendre ? Tel que ce rendez-vous lui a été annoncé (… vous savez, c’est une sommité. S’il y en a un qui peut vous aider…) Il sait d’instinct que la consultation sera déterminante pour son avenir.

        Matinée bien remplie pour Edmond Dussarte. Chaque lundi, réunion de l’équipe médicale pour faire le bilan de la semaine passée et l’organisation de celle qui débute. On passe en revue le fonctionnement du service, y compris l’intendance, avant de se pencher sur le cas de chacun des patients en traitement, pensionnaires ou demi-pensionnaires, internés ou volontaires. Écoute aussi des équipes soignantes. Prise en compte et règlement des problèmes éventuels et litiges. Arbitrages et décisions collégiales en dernier ressort. L’ambiance est bonne. Il s’appuie sur une équipe soudée et compétente.
        A cinquante ans, il a gardé intacte la passion de son métier. Neuropsychiatre émérite, reconnu par ses pairs, ce colosse débonnaire est l’auteur de plusieurs publications qui font référence en la matière. Il partage son temps entre l’établissement de Pierrefeu et l’enseignement en faculté. Il voit sans réel plaisir s’approcher l’échéance à laquelle il devra répondre positivement aux sollicitations et quitter le midi pour la capitale. Chacun à ses petites faiblesses. Lui, c’est de trop s’attacher aux gens et aux lieux. Et puis, il y a sa petite sœur. Il a toujours du mal à la voir grande, Sonia, même à trente quatre ans.
        Voila deux semaines qu’il a eu à connaître le cas « Lucas » et c’est sur la demande de l’équipe soignante qu’il va le recevoir. Non pas qu’il y ait problème de premier niveau. Il est calme, s’est bien intégré au milieu et ses usages. Mais ceux qui l’ont pris en charge ne savent pas par quel bout le prendre tant son cas semble inédit. Normal, mais complètement décalé.
        Un bref passage à la cafétéria et il se retranche dans son bureau. Un petit entracte. Sa pause café. Un dossier médical épais, de son confrère de Brignoles, complété des rapports de gendarmerie, notes du Préfet et demandes de l’Assistance publique et de l’Etat-civil sont étalés sur la table. Il va compulser tout cela en détail. Effectivement, c’est assez bizarre, on aurait pu penser que les approches de l’interne auraient pu faire évoluer les choses ; mais non, la situation est bloquée. Raison de plus pour entrer dans le vif du sujet. Il se lève et va accueillir son patient.
        D’entrée, Lucas est rassuré, celui qui le reçoit lui inspire confiance, bien plus que la classe « bienveillant ». Une invitation, et ils délaissent le bureau pour un espace salon. Le praticien s’enquiert de sa santé et des conditions de son séjour. Il plaisante :
        ― Ne cherchez pas de divan, je suis neuropsychiatre, pas psychanalyste, et les fauteuils conviendront parfaitement à notre entretien.
        En face, on esquisse l’ombre d’un sourire, puis vient l’inévitable :
        ― Parlons un peu des circonstances qui vous ont amené ici. Un geste vers les chemises entassées :
        ― Comme vous le constatez, Monsieur Lucas, car nous nous en tiendrons à ce prénom faute de mieux, votre dossier occupe une bonne partie de ma table. Je le connais, bien sûr, mais nous allons le laisser de coté, en réserve en quelque sorte. Ce qui m’importe est d’entendre de vive voix la relation de vos avatars et comment vous avez vécu cela jusqu’à aujourd’hui. Si vous en êtes d’accord, bien entendu. Nous pourrions y voir plus clair, vous et moi.
        Lucas acquiesce, il sent qu’il va y avoir une vraie écoute. Il va pouvoir refaire le parcours. Mais surtout n’évoquer à aucun moment l’hypothèse d’un saut dans le temps. Il a vu les réactions policières et si jamais on l’envisageait, il risque fort de se retrouver dans un labo du genre secret où Dieu sait ce qu’il pourrait advenir. Donc il dit, mais il dit qu’il ne comprend pas. Coopératif, Lucas, mais prudent. Il manifeste son accord :
        ― Merci Docteur, vous savez, je ne demande qu’à comprendre ce qui m’arrive…
        ― Installez-vous confortablement, je crois qu’il reste du café pour deux. On va reprendre tout à zéro. J’oublie tout ce que je sais et je vous écoute.

        A suivre ( Sympa le prof)

        Parceval

      • #3565429
        Sybilla
          • Sujet: 5464
          • Réponses: 79667

          Bonsoir Cher Ami poète Parceval,

          Voilà qui commence à présenter de l’intérêt pour Lucas.
          Je suis intriguée de connaître la réaction du professeur et vais vite lire un second épisode.

          Superbe récit en partage!

          Belle soirée Cher Ami poète Parceval!
          Toutes mes amitiés
          Sybilla

          Le r?ve est le poumon de ma vie (Citation de Sybilla)
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