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VINS 15
CONSULTATION
Après un moment de silence, il entame son récit.
― Voilà : Je m’appelle Lucas Kervelec et j’ai vingt-quatre ans. Le 20 septembre, j’étais en vacances à Vins avec ma femme Annette chez des amis. Après manger je suis allé jusqu’à l’oratoire, vous savez, celui où le facteur a vu une soucoupe volante. J’ai du m’endormir. J’ai cru rêver que je me réveillais dans un avenir lointain puisque le village s’était transformé en gros bourg. Je l’ai rejoint, persuadé que dans ce rêve, j’allais retrouver mes proches. Mais plus rien n’était vraiment comme avant. Je suis rentré chez un marchand de journaux et c’est là, au moment de payer, que j’ai vu la date du Provençal. J’ai dit ça ne peut pas être une blague, il est temps de se réveiller et je me suis pincé. Au sang. Rien n’a changé. J’ai du m’évanouir. Quand je suis revenu à moi, j’ai perdu les pédales en pensant que je ne reverrais jamais ceux que j’aimais…
― Et vous avez voulu mourir ?
― Grands dieux non, je voulais juste faire cesser ce cauchemar. Des gens sont intervenus, j’avais du sang qui m’aveuglait, je hurlais. Un moment, j’ai senti qu’on me piquait et je n’ai plus eu conscience de rien.
Le récit se poursuit, interrompu de temps en temps par les questions du prof demandant de préciser tel ou tel point. Jamais de commentaires pouvant le perturber ou en rompre le fil.
Il évoque son séjour à l’hôpital de Brignoles où il s’est retrouvé, complètement déboussolé, enfermé dans une chambre sinistre. D’abord dans un état semi-comateux, assommé par les médicaments. Sommeil et brèves périodes de conscience très agitées… L’impression de flotter entre deux eaux. Un sourire triste :
― Vous comprenez, Docteur, pour résumer, j’avais un pied dans le vide et l’autre sur rien. Ils sont arrivés à alléger mon traitement ; je devais juste prendre des cachets et effectivement j’ai repris un cycle normal sans trop de crises de désespoir. On ne m’a pas laissé souffler longtemps. Il est venu le temps des questions, j’ai raconté mon histoire, mais personne ne m’a cru. On m’a demandé qui j’étais, d’où je venais, et là aussi, j’ai vu qu’on me prenait pour un fada ou un plaisantin. Vu l’endroit où je me trouvais, pas étonnant. Ils m’ont presque fait douter de ma raison. Pensez donc : 1966 ! Alors, je me suis réfugié dans l’idée que je finirai bien par me réveiller et j’ai fait le gros dos…… Sans échapper à mes propres questions : et si c’était vrai ! A part les toubibs et le personnel infirmier, je n’avais aucun contact ni vue de l’extérieur.
Un silence. Il enchaîne : Quelques temps après, l’espoir que les gendarmes qui vont venir pourront lui expliquer. Vite perdu, l’espoir. Il s’est retrouvé face à une autre catégorie de tourmenteurs, pugnaces et presque violents, surtout celui qu’il se souvient avoir entraperçu à Vins, qui voulait à tout prix lui faire avouer je ne sais quoi et qui lui assène le coup de grâce : celui qu’il dit être existe bien et ce n’est pas lui ! Et on est en 2008, qu’il se mette bien ça dans la tête.
Le pompon, il est au fond du trou et a droit à une piqûre….
― Voyez-vous, je crois que si j’étais resté encore longtemps dans cette chambre prison, là oui, j’aurai vraiment songé à me supprimer. Heureusement mon transfert va me redonner espoir : enfin l’extérieur, tout m’étonne mais rien n’est inconnu ; les panneaux indiquent des lieux connus, mais bien changés. Et les bagnoles, les téléphones. Apparemment, on allait vers Toulon. Il y a juste que lorsqu’on est entré à Pierrefeu, j’étais mort de trouille. On allait encore m’enfermer chez les fous.
Un silence, une respiration que son auditeur respecte, avant de revenir en flash-backs sur les moments forts de ce qui a précédé : Ses émotions, ses souffrances, son incompréhension. Lorsque le flot se tarit, une autre pause à l’invitation du praticien, une boisson prise devant la croisée donnant sur le parc.
Il reste à relater comment il a vécu ces dernières semaines. Alors qu’il était au trente-sixième dessous, son entrée dans l’établissement va marquer la fin du cauchemar qui s’était superposé à celui où il se noie depuis le vingt septembre, ou alors le dix-neuf juin, années au choix…. Ici où on l’a accueilli, réconforté, soigné, installé, et aidé en lui redonnant les moyens et le cadre basique d’une existence : un espace semi privé, se nourrir, se vêtir, dormir, prendre soin de lui… Il parle avec chaleur des personnels et de l’équipe médicale qui l’ont écouté sans jamais le harceler ou le tourmenter avec le coté pour eux invraisemblable de son histoire. Les autres pensionnaires aussi. La reprise de relations humaines presque normales.
― J’ai pu un peu décompresser, essayer de réfléchir. Au fil des jours, l’impression de vivre un rêve commence à s’effacer ; les souvenirs douloureux qui me hantent s’estompent comme s’ils appartenaient à un passé révolu, presque étranger. La somme de ce que j’apprends, que je découvre, prend la couleur et le goût d’une réalité qui s’impose à moi. Elle me fait peur, mais en même temps je souhaite y prendre place, m’adapter en un mot vivre. Reprendre une existence, oui. Mais une identité ? Depuis qu’on me dit que je ne suis pas Lucas Kervelec, alors qui suis-je ? Et pourquoi ces souvenirs. Est-ce que je suis vraiment dérangé ?
Il m’arrive encore de temps à autre de penser que je vais me réveiller d’un mauvais rêve. Docteur, aidez-moi, je vous en prie. Est-ce que je pourrai sortir d’ici un jour ? Si je reste comme ça, je vais réellement devenir fou !
Ils s’observent en silence. Lucas peut lire la compassion dans les yeux d’Edmond Dussarte. Oui, il à bien placé sa confiance. De son coté, tout ce qui a été dit est marqué du sceau de la sincérité, même son désarroi final. Et c’est perçu comme tel. A-t-il été suffisamment convaincant ? Reste ce qu’il n’a pas dit ; pas menti, juste omis. Ils délaissent le coin salon et regagnent le bureau.A Suivre
Parceval
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