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Sybilla, le 02-05-2025 18:59.
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2 mai 2025 à 18h59 #2719749
VINS 16
DIAGNOSTIC
On les retrouve dans la configuration classique d’une consultation. Les stores sont fermés, à cause du soleil déclinant. Éclairage soft. Dussarte compulse ses dossiers, passe de l’un à l’autre.
Marmonne dans sa barbe, indexe des feuillets. Se gratte la touffe, enfin, en périphérie, car il commence à se dégarnir du bonnet. Toutes les apparences d’une profonde réflexion. Lucas commence à baliser.
Enfin, le praticien relève la tête, les mains jointes sous le menton, esquisse un sourire avenant. Aléa jacta est.
― Eh bien, Monsieur Lucas, nous allons essayer de vous aider. Je dis nous, car rien ne sera possible sans votre adhésion et votre participation active. Ce que je viens d’entendre m’autorise à penser que nous pouvons jouer cartes sur table et que vous-même avez la volonté d’affronter la réalité. Est-ce que je me trompe ?
― Je suis partant, Docteur, plutôt deux fois qu’une. Je vous fais entièrement confiance.
― OK. Voyons d’abord l’état des lieux. Indispensable démarche avant d’aller plus loin. On vous récupère en état de choc, à Vins-sur-Caramy, le 19 juin 2008, sans autre viatique que vos vêtements. Vous déclarez être Lucas Kervelec, vingt-quatre ans, en vacances avec votre épouse, logeant au village chez Camille Pignerol. Vous vous êtes endormi cet après-midi-là sur le banc de l’oratoire à l’entrée du patelin.
Et cet après-midi-là, c’est pour vous le vingt-cinq septembre 1966.
Nous sommes au début d’un tas de choses qui ne collent pas, vous en conviendrez.
Lucas acquiesce du bonnet. Le Psy reprend l’inventaire.
― En vrac : Vous devriez être septuagénaire, ce qui n’est pas le cas ; et même pour l’âge que vous dites avoir, vingt-quatre ans… Les examens cliniques que vous avez subis vous accordent plutôt trente-deux à trente-quatre ans. Ça fait presque dix ans d’écart. Voyons les recherches entreprises : votre signalement largement diffusé n’a rien donné. Personne ne vous connaît, personne ne vous a vu dans le coin avant le 19 juin. Rien au fichier des personnes disparues. À croire que vous êtes d’une génération spontanée, un vrai OVNI, si je puis me permettre cette plaisanterie facile, vu l’anecdote du facteur de Vins. Quant à l’identité que vous revendiquez, assortie des souvenirs rapportés, elle correspond à quelqu’un d’effectivement septuagénaire, au CV assez semblable dans cette période, qui coule une paisible retraite, avec son épouse Annette, dans le Morbihan. Leur descendance mâle, fils et petits-fils, vit à Paris. Pas de collatéraux. Votre mémoire, si l’on excepte ces derniers mois, semble oblitérée depuis 1966, ce qui nous amène bien avant votre naissance.
Un ange passe, chacun s’abîme dans ses réflexions…
― Alors, que conclure de tout cela, et surtout que pouvons-nous faire En premier, admettre comme la réalité, que nous sommes bien à la date indiquée par le calendrier. Là, je pense que vous avez largement entamé cette démarche. Secundo, essayer de comprendre ce qui vous est arrivé. Ma modeste expertise, qui rejoint celle de mon équipe, conduit à porter ce diagnostic :
Une certitude, vous avez été victime d’un traumatisme psychique extrêmement violent, qui a eu pour effet d’induire une amnésie partielle. J’ai déjà vu ou eu connaissance de cas semblables où le sujet oblitère tous les souvenirs liés à ce trauma, et à ses causes, dans un réflexe d’auto-défense. Dans votre cas, on atteint un niveau de sévérité que je n’ai jamais rencontré. Vous avez gardé, de manière presque atavique, les savoirs élémentaire nécessaires à l’existence et ceux acquis par les études. Mais, dans ce réflexe de protection, à la hauteur du choc, vous avez littéralement gommé votre propre existence. Nous avons pu évaluer, au fil de vos échanges avec les soignants, un niveau d’études sensiblement Bac+3, orienté plutôt technique mais largement dépassé par rapport au présent.
D’où venez-vous ? Aucune certitude, mais il transparaît que vous connaissez la région provençale et au-delà, ce qui plaide pour la nationalité française. Restent ces souvenirs dérangeants se rapportant à une période antérieure à votre naissance, que vous dites d’ailleurs s’estomper et ressentez comme un passé révolu…
Là, je ne puis afficher de certitude, mais il est plus que probable que vous avez été l’objet d’une expérience qui a mal tourné. Du genre dédoublement de la personnalité après pratiques d’envoûtement, possession, conditionnement sous hypnose, peut-être rite vaudou, qui auraient échappé à tout contrôle. Cela parait bien cadrer avec les évènements : « on » se serait débarrassé de vous à cet endroit en relation avec ces « souvenirs » imprimés dans votre subconscient. Finalement préférable au pire. Dans ces cas-là, les apprentis sorciers ne sont pas des enfants de chœur.
Lucas semble abattu par ce qu’il entend :
― Mais comment je vais m’en sortir, moi ?
― Eh oui, que pouvons-nous faire ? Et pourquoi je vous raconte tout ça ? Rassurez-vous, pas pour vous affoler davantage. Parce que je suis quasiment convaincu, qu’hormis cette amnésie, vous ne présentez aucun signe d’aliénation mentale, à confirmer dans le temps. Vous n’avez pas vocation à rester interné dans ce type d’établissement le reste de votre vie. Votre comportement et vos rapports avec les gens sont normaux et sains. Vous attirez la sympathie et vous êtes curieux de tout. Même notre personnel féminin s’est aperçu de l’intérêt que vous lui portez. Je me trompe ?
― Euh, non. Au fur et à mesure que je reprends du poil de la bête, je suis devenu ou redevenu assez sensible au charme de ces dames.
― Alors voilà le tertio que je vous propose. Un deal, nous nous donnons six mois avant de nous revoir, sauf votre demande expresse.Vous allez mettre cette période à profit, et je donnerai des instructions en conséquence, pour vous « mettre à jour » des années que vous avez zappé, actualités, sciences et techniques. Renouer avec prudence le contact avec le monde extérieur. En somme, répondre à votre désir de reprendre place dans la société. Il est possible, et je le souhaite, que certains souvenirs reviennent à la surface. Surtout ouvrez-vous en à l’interne de service. Il m’appartient de m’occuper de l’autre volet de votre mise à jour. Qui êtes-vous ? Nous n’en savons rien, mais certainement pas Monsieur Kervelec. Il ne vous a pas échappé, que, pour exister dans notre société dite civilisée, il faut avoir une identité, des tas de petits papiers qui font de vous un citoyen. Je vais m’employer à vous en faire donner une par les administrations, mais ça n’est pas gagné d’avance. Enfin, il faudra bien trouver une solution, car c’est sésame nécessaire à votre réinsertion.
Vous voyez, nous avons du pain sur la planche, vous et moi. Qu’en pensez-vous ?
― Ce que j’en pense, c’est que vous me sauvez la vie et me donnez l’espoir d’un avenir. Comment vous remercier.
― Tsst, tsst, on en reparlera dans six mois…
La poignée de main qu’ils échangent est particulièrement chaleureuse. La consultation est terminée ; il raccompagne son patient et confie à l’interne de service le soin de le ramener dans ses « quartiers ».A Suivre (Qu’il est long le chemin…)
Parceval
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2 mai 2025 à 18h59 #3565677
Bonsoir Cher Ami poète Parceval,
Le temps risque de paraître long à Lucas… En même temps, que de connaissances à acquérir…
Superbe récit en partage !
Belle soirée Cher Ami poète Parceval !
Toutes mes amitiés
SybillaLe r?ve est le poumon de ma vie (Citation de Sybilla)
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