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Sybilla, le 14-05-2025 22:47.
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14 mai 2025 à 22h47 #2720086
VINS 24
VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT
Il ne fait pas chaud, chaud. Elle met en route sa mini, chauffage à fond. Sympa, le gars, ouvert et assez réaliste sur sa situation. Il pourrait même être craquant, avec des fringues un peu moins usées. Ou alors tout nu. Elle part d’un rire contenu.
― Décidément, ma fille, tu es en train de virer carrément dévergondée. Fantasmer sur un patient !
Plus sérieusement, elle pense en avoir fait le tour du petit protégé d’Edmond pour l’essentiel et l’examen est plutôt positif. A peine un léger filigrane qui semble recouvrir une souffrance latente sur laquelle il n’a pas souhaité s’épancher. Son frère est impatient. C’est sa dernière carte avant de passer la main. Comment annoncer que tout est au point mort. On peut tenter le coup, mais sans trop d’illusions.
C’est grosso modo ce qu’ils se racontent au téléphone. Elle a déjà une petite idée pour conduire la séance vers l’objectif.Plus secoué qu’il n’a laissé paraître, Lucas se retrouve avec le moral pas loin du niveau des chaussettes. Il savait confusément qu’il y avait quelque chose, mais quoi ? Il trouvait juste bizarre que le Prof ne lui donne pas plus d’informations sur l’avancement de ses démarches. Le nez dans sa « mise à jour», il n’y avait pas prêté l’attention suffisante pour en tirer des conclusions.
Encore des mois et peut-être des années à passer dans ces conditions, ici ou ailleurs. Il ne pourra supporter cela sans rien tenter. Que faire dans l’immédiat, laisser la dame l’endormir ? Il sait qu’elle ne trouvera rien d’autre qu’il ne sache. A moins que : Il avait vingt quatre ans lors de sa sieste et quand il refait surface, on lui en accorde une trentaine. Un vieillissement physiologique, hiatus qui se superpose au saut temporel. Que s’est-il passé pendant cette période ? Une chance de savoir. Qu’est-ce qu’il risque ? Madame Dussarte, je sais que je peux vous faire confiance, comme je l’ai senti pour votre frère, mais si ce qui apparaissait pouvait me mettre en danger ? Il rumine là-dessus pendant toute la nuit, pesant le pour et le contre. Au matin, sa décision est prise : Aléa jacta est, on verra bien.
Dés qu’il a confirmation de la présence du professeur, il demande à le voir.
Mercredi après-midi, dans le bureau d’Edmond Dussarte.
― Je crois que nous avons fait le tour de la question. En cas d’imprévu tu as le bip. Je vais devoir vous laisser maintenant et filer à Hyères ; mon vol est à quinze heures.
Il prend congé, leur laissant la disposition des lieux. Il se tourne vers Lucas.
― Vous verrez, tout va bien se passer.
Shake-hand pour lui, bise en partant pour elle. Sonia accroche l’affichette « Do not disturb » et referme la porte. Ils regagnent le coin salon. Pour la circonstance, elle a mis l’uniforme, la blouse blanche, censée consulter en qualité de psy, histoire aussi de bien marquer la relation thérapeute-patient, conserver de la distance.
Ils bavardent un peu de tout. Elle explique : ça ne marche pas à tous les coups. Il y a même des sujets qui sont réfractaires. Pour qu’elle puisse opérer avec quelques chances de succès, il lui faut un minimum d’adhésion et de confiance de sa part, qu’il se détende et essaye de se détacher de l’objet même de leur quête. Trop de concentration serait contre-productive. Il acquiesce. Elle n’arrête pas de parler d’une voix douce. On dérive sur d’autres sujets. Qu’a-t-il lu dernièrement ? Un d’Ormesson ? Fichtre, on serait philosophe… Lorsqu’elle estime qu’il est prêt, elle l’invite à s’étendre sur le canapé et approche un tabouret.
Lucas s’est relaxé, les yeux au plafond. Il ne la voit pas, mais la sent près de lui. Sa voix le berce. Dieu que c’est agréable. C’est l’approche classique : Vos paupières sont lourdes, lourdes et vous allez dormir… Et il s’endort comme un bébé.
Voila, elle va pouvoir commencer. Elle a soigneusement préparé la séance, sort le petit carnet où elle a noté toutes les dates repères depuis l’admission à Pierrefeu. Elle va le faire régresser sur toute la période pour vérifier la pertinence de la démarche. Sauter la phase Vins et Brignoles où il a été saturé de neuroleptiques, à son avis, ça ne pourrait rien apporter de bon. Ensuite, l’amener à évoquer les jours qui ont précédé sa découverte au village, le laisser aller jusqu’à la date, l’instant fatidique de son éveil au printemps dernier. Les clés devraient se trouver là, et, le cas échéant, remonter plus loin.
Elle déclenche son dictaphone de poche.
― Vous m’entendez, Lucas ?….
Oui, il l’entend, et, sur ses questions, évoque à rebours son vécu à l’hôpital, Ses espoirs de sortie, sa grande soif de reprendre une vie « normale » ses doutes et son incompréhension d’être ainsi déphasé, ses souvenirs bizarres qu’on lui dit apocryphes sur une autre vie. Aussi sa reconnaissance à tous ceux qui l’ont pris en charge et qui l’aident à reprendre pied dans le présent, parmi lesquels Edmond tient une grande place, et Odette. Elle se sent un peu indiscrète…. Mais finalement, le fait qu’il soit apaisé du coté couette est de bon augure.
Bon, à part ce détail, tout colle parfaitement avec ce qu’on lui a rapporté et ce que lui a raconté. Donc, on va pouvoir attaquer la suite. Elle le renvoie dans le calme du sommeil avant de lui demander :
― Où étiez-vous la semaine avant votre réveil à l’oratoire ?
― On était en vacances à Vins avec Annette. Son visage s’est détendu ; il sourit aux anges…
― Et que faisiez-vous ? Il enchaîne : il profitait du coin qu’il adore. Il évoque dans la foulée, Titin, sa femme, les Touscanin qui vont leur vendre la vigne au bord de l’eau, le cabanon qu’ils vont construire, la promenade avec Coquette, les nuits chaudes chez la sœur du facteur… Il est intarissable. Une carte postale marquée bonheur. Là elle se sent carrément indiscrète. Bon, on est dans le conditionnement supposé. Mais avec ce niveau de détail, mazette !
Du grand art, et pour briser le cadenas, pas moyen sans connaître le mot-clé. Elle le laisse poursuivre :
― Et ce jour-là ? Il raconte, les safranés, le farci d’Emilienne, ses velléités contrariées de sieste en duo, et sa promenade vers l’oratoire en rêvassant à l’aventure du facteur. Une idée de sommeil, un réveil dans une atmosphère étrange, mais est-ce bien un réveil ?
Tout a un air familier mais rien n’est pareil.
Et soudain tout bascule.
Un cri, une douleur, qui l’atteignent comme un coup de poing. Il s’agite, le visage déformé par la souffrance. Il serait tombé si elle n’était assise à son chevet. Une sensation de perte immense, comme si le sol se dérobait soudain. Et la marée du désespoir. Non, c’est pas possible, c’est pas vrai ! Elle le ressent à un point tel que tout s’efface. Elle se retrouve petite fille devant son frère hagard qui lui dit d’une voix hachée : Papa, Maman, ils sont partis et ils ne reviendront pas. Un temps pour comprendre et soudain le rejoindre dans les affres de la douleur. Maman, Maman ! Un grand vide dans son chœur, ses pleurs et ses cris que son frère étouffe dans ses bras…
Elle entend distinctement: « Toi aussi, petite sœur ?» Puis :
« Tu ne le diras à personne, c’est un secret. » Leurs peines sont étroitement mêlées, tellement semblables : La disparition de leurs références affectives, de ce qui fondait leurs vies.
Contre toute attente, c’est lui qui va les sortir de cet enfer. Il dit :
― Ah oui, c’est vrai, je rêve… Et se calme, la libérant du même coup. Elle refait surface et le regarde, effarée. Se rend compte qu’il lui serre très fortement la main. Il a les yeux mouillés mais dort paisiblement. Elle se libère et file au coin toilette, se regarde, elle aussi ravagée par les larmes. Complètement crevée, comme si elle avait fait le marathon de New-York ! Bon dieu, ils ont du ameuter tout l’hôpital ! Mais apparemment, rien, personne ne vient. Le bureau est bien insonorisé. Une chance. Elle s’arrange un peu et revient auprès de lui. Brusquement, ce type lui fait peur.
Elle prend sur elle, l’amène doucement vers le réveil. En lui murmurant : tout va bien, vous dormez, et lorsque vous vous réveillerez, vous aurez tout oublié. Et claque des doigts.
Lucas émerge lentement en marmonnant des paroles indistinctes.
Il se redresse en se frottant les yeux et s’interroge :
― Ouf, j’ai dormi ? Je suis lessivé, en nage. Dites, vous m’avez fait faire du sport, on dirait. Alors ?
Elle consent, en évitant son regard:
― Oui, ça a bien marché, mais ça n’a pas été une partie de plaisir, Et malheureusement, malgré tous mes efforts et votre participation, il m’a été impossible de vous faire évoquer la période précédant votre « arrivée ». Nous butons systématiquement sur vos souvenirs sans doute fabriqués. Je suis vraiment désolée de vous avoir imposé cette épreuve qui se solde par un échec. Toutefois, il me reste à débriefer la séance, des fois qu’un détail m’ait échappé… Je ferai ça tranquillement chez moi.A suivre (Dur, dur…)
Parceval
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14 mai 2025 à 22h47 #3567948
Bonsoir Cher Ami poète Parceval,
Zut… Pas de preuves irréfutables dans ses propos pour confirmer ce qu’il lui est arrivé….
Que va conclure la psychologue… ?
J’ai hâte de connaître la suite !
Superbe récit !
Belle nuit Cher Ami poète Parceval !
Toutes mes amitiés
SybillaLe r?ve est le poumon de ma vie (Citation de Sybilla)
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