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Sujet
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HIATUS
(L’ÉTRANGE DE VINS)
Ce roman est une fiction. Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé serait fortuite. Illustrations de l’Auteur
Hiatus -VINS 3
VINS-SUR-CARAMY. ACTE 1
Marcelin Pignerol est un enfant du pays. Né en début de siècle, au village. Il réchappera à la grande guerre, la der des ders. Son certificat d’études lui permet de concourir et d’intégrer le glorieux corps des fonctionnaires de la Poste. Il sera facteur. Par quel miracle sera-t-il nommé à Vins ? Seuls deux députés, trois sénateurs et quatre maires pourraient nous informer, si tant est qu’ils soient encore de ce monde. Ses parents n’avaient rien négligé qui puisse y aider, notamment avec des paniers garnis de volailles bien grasses et charcutailles de sanglier diverses et variées, accompagnées du chant de la brosse à reluire. Avec succès. Ça fait un bail qu’il fait sa tournée, itinéraire et équipage invariable. Un vélocipède réglementaire garni de sacoches de cuir, double sur le porte-bagage, simple sur le guidon. Plus celle qu’il porte en bandoulière, celle des trucs importants : papiers administratifs, mandats et recommandés. Une autre en toile, gibecière, qui permet le ravitaillement en vol et la récupération d’éventuels produits de ses lacets braconniers… Casquette, vareuse et pantalons tenus par des pincettes. Voila le tableau. Il est célibataire, comme sa sœur aînée Camille chez qui il loge, partageant la maison de famille. Il n’a pas à rougir de ses actions pendant l’occupation. Avec son air con et sa vue basse, beaucoup lui sont redevables d’être encore là. Bref, c’est un mec bien. On pourrait peut-être lui reprocher un certain penchant pour la bouteille. Ses amis l’appellent Zé ; autant dire tout le monde.
Aujourd’hui, mardi, il a presque terminé sa tournée. Il commence toujours par le bourg, descend par les Vignons et les Ravières quasiment jusqu’à la route du Val, au mas de Fouland. Il revient par la route de Cabasse et sert au passage les riverains des Horts. poursuit vers le site de la mine pour le courrier du gardien. Eh, oui ça fait deux ans que l’activité a été suspendue au profit de l’extraction de la bauxite en carrière ouverte, sur la route du Val. Le voilà qui revient et comme à l’habitude, s’arrête au banc de pierre sous le petit oratoire qui marque le début du chemin du Bosquet. Pour souffler un peu. Le soleil est voilé, mais il fait chaud. Il accote sa bécane, défait sa gibecière et en extrait une bouteille, genre limonade, emmitouflée de toile qui est censée garder un peu au frais son petit rosé…
Il en déguste une lampée, s’essuie le front et soupire : « Vingt dieux que c’est bon ! » Et il remet ça en fermant les yeux. Tandis qu’il biberonne avec délectation, il perçoit comme un bourdonnement ; une vague lueur filtre à travers ses paupières. Le spectacle qu’il découvre ensuite le laisse pétrifié sur place, incapable de proférer un son. Dans un grand nuage de poussière dorée, Zé distingue de l’autre coté de la route, vers la passerelle de fer du canal dérivé, un objet pourpre qui flotte près du sol. Il irradie des rayons lumineux d’une blancheur aveuglante. Le bourdonnement gagne en intensité et vire à la stridence, tandis que le phénomène se rapproche. Ça lui fait penser immédiatement aux images pieuses représentant la gloire divine. Il tombe à genoux… La chose, vaguement conique, pointe en bas, se déplace en se dandinant, fait vibrer la passerelle en glissant dessus.
On dirait une grosse toupie en pleine action. Et toujours ces tigelles blanches qui semblent s’en échapper. Arrivé au niveau de la route, l’objet hésite puis rebrousse chemin, avant de s’élancer vers l’azur comme une fusée…Et disparaît dans le ciel.
Notre facteur finit par sortir de sa transe, pousse un cri inarticulé, plante là son vélo et sa musette et s’enfuit en courant vers le village. Le village, c’est presque cinq cent mètres et le chemin du Bosquet, dans ce sens, c’est un raidillon. Il manque tomber en syncope une ou deux fois, repart ou plutôt se traîne, pitoyable. Enfin, le pigeonnier de Fernand. Et du monde. Amédée Fustier, le « châtelain » et Jules, le garde-champêtre, le voient arriver hors d’haleine, le teint rouge brique, faisant des moulinets avec les bras, essayant de crier des choses, avec le même succès qu’une carpe hors de l’eau. Juju se dit : « Mais qu’est-ce qu’il a, y va péter un plomb ! » Effectivement, pendant qu’ils accourent, Zé tourne de l’œil pour de bon.
Lorsqu’il refait surface, il est affalé sur la banquette de moleskine du bistrot. Albert s’arrête de lui donner des baffes, et Josiane lui fait ingérer un sucre arrosé de Pipermint. Il découvre un cercle de visages inquiets dont celui de sa sœur Camille. Et tous en chœur :
― Qu’est-ce qui t’arrive, Zé, t’as des vapeurs ?
Les poumons encore en feu après la course qu’il a fournie, il répond d’une voix entrecoupée par l’émotion :
― Qu’est-ce qui m’arrive ? Qu’est-ce qui m’arrive ?
Et il commence à raconter son histoire, avec ses mots à lui, laborieusement. Pour l’encourager, on lui tend un verre ballon qu’il siffle sans barguigner. Mauvaise pioche : il s’étouffe, cramoisi, et ce n’est qu’après avoir bu un grand verre d’eau claire que son récit à des chances d’être entendu. Soudain, il s’interrompt, se lève brutalement en se frappant le front :
― Putain, mon vélo, le courrier, j’ai tout laissé là-bas !
On le rassoit manu militari, on le calme, et après explications, on dépêche la petite Annette récupérer tout ça.A suivre
Parceval
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