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HIATUS VINS 41
Lucas à l’ouvrage
Voici donc les bases d’un modus vivendi beaucoup plus satisfaisant, apparemment. Des contacts plus fréquents, de meilleures pizzas, fraîches celles-là. Et lorsqu’il fait beau, c’est-à-dire souvent, un jogging vespéral, en semaine, ou matinal en week-end. Il a rapidement l’occasion d’intervenir sur des ennuis domestiques, la maison n’est plus toute jeune. Il se laissera même traîner en boîte. Toujours danseur médiocre même si Annette l’avait un peu dégrossi. Rarement sur la piste, car il craint qu’elle ne sente à quel point il la veut et se contente de la regarder avec une pointe de jalousie s’éclater avec des danseurs émérites.
Protecteur aussi. Il sait trouver les mots qu’il faut pour mettre le holà à certaines pratiques. Les gens des entreprises sont plutôt envahissants, allant jusqu’à condamner l’accès à l’impasse. Il ne lui a rien manqué, au chef de chantier ! Passe pour le bruit, mais encore…
Des moments qu’il goûte particulièrement : lorsqu’ils empruntent en petites foulées le sentier des douaniers, qui suit le bord de mer depuis le Mourillon jusqu’aux anses de Magaud et San Peyre, qu’elle lui fait découvrir. Superbe ! Un plaisir rare et partagé dont ils reviennent fourbus et enchantés. Malgré la saison avancée, une fois ils se baigneront à l’anse Méjean près du Cap. Seize degrés, pas très chaud, mais il aime, surtout avec elle. Il devra promettre de faire le bain de Noël, quelles que soient les conditions !Un coup de tube. Ah, c’est Frisette qui vient aux nouvelles. Ça faisait longtemps ! Mais aujourd’hui, il l’attend de pied ferme, décidé à lui tirer les vers du nez. Oui, six heures, ça lui va ? Il a du boulot jusque-là.
Lorsque Madame Guilbert se pointe, il lui fait les honneurs du studio en s’essuyant les mains : Excusez-moi, je viens juste de rentrer… Cordial, affable, l’air un peu fatigué. A part que lui est totalement concentré sur la dame, toutes antennes déployées. Il raconte volontiers ce qu’elle est venue entendre, à savoir que tout va bien, qu’il a bon moral et probablement dans l’année, son job devrait lui permettre de dégager un petit revenu. Il y a vraiment un créneau pour le service à la personne. Il prend bonne note qu’à terme, suivant son bilan, ses subventions et revenus dits sociaux seront revus voire supprimés et qu’il n’a pas intérêt à présenter des comptes trop optimistes.
Place au grand jeu : Il l’accable de remerciements. La caresse dans le sens du poil. Comment aurait-il fait sans son aide ? S’enquiert de son travail : Ah, ça ne doit pas être tous les jours facile. Est-ce qu’on le reconnaît, au moins ? Comment ça marche ? Qui la mandate ? A qui doit-elle rendre des comptes ? Devant l’intérêt qu’il lui porte et l’avalanche de compliments, l’assistante sociale se rengorge ; ce gars-là lui est plus que sympathique, et elle s’épanche. Ce sont les services sociaux de la préfecture qui lui assignent ses missions. Oui c’est quelquefois dur, il y a des cas désespérés. On lui demande par ailleurs de signaler ceux qui pourraient constituer une menace à l’ordre public et les suspicions de fraude aux aides sociales. Elle a un numéro d’urgence en cas de problème. Elle ne s’est pas rendu compte d’en avoir dit plus que le nécessaire.
― J’ose espérer, Chère Madame, que je n’ai pas eu ce privilège.
― Oh, Monsieur Estrésiani, qu’allez-vous chercher là ?
Une sonnerie. C’est Sonia, pour le jogging.
― Madame Dussarte ? Vous tombez bien, J’ai Madame Guilbert chez moi. Voulez-vous vous joindre à nous ?
Petite réunion conviviale, devant un verre de porto. Sonia confirme la bonne santé psychique de son client et déplore le caractère irréversible de son amnésie.
Et Frisette prend congé, convaincue d’avoir fait du bon travail pour quelqu’un qui le mérite. Certes, elle va faire son compte-rendu à ce numéro spécial, toujours sur répondeur, mais elle se demande bien pourquoi elle doit garder un œil sur ce monsieur bien sous tous rapports. Perspicace, elle n’a pas été sans remarquer les regards échangés en sa présence. A parier que ces deux-là… Pas faux, mais elle a juste un train d’avance.
Ce n’est que bien plus tard qu’il peut tirer les enseignements de ces dernières heures. Un quart d’heure sous la douche, un bon steak frites salade, cinq minutes de relaxation zen à l’horizontale : Il fallait au moins ça pour récupérer un peu.
D’abord Sonia : Dans le genre sadique, on ne fait pas mieux. Juste cinq bornes, qu’elle avait assuré. Exact, sauf qu’elle les a fait rentrer par le chemin du fort. Le chemin du fort, c’est presque la face nord du Baou de quatre ouro, ça monte et la nuit c’est mal éclairé… Maso aussi, car elle était encore plus crevée que lui. Il a bien cru qu’elle allait péter un câble. Il y a sans doute une cause à cela, car d’habitude elle est plus raisonnable. Qu’a-t-elle donc à se faire pardonner ? Il préfère ne pas aller plus loin dans sa réflexion.
Rassuré sur ses petits talents. Ils se sont encore affinés mais c’est la première fois qu’il se concentre sur une personne à ce point. C’est crevant, mais efficace. Frisette n’a plus de secrets pour lui. Toute transparente, la dame. Elle est bien ce qu’il parait : compétente, dévouée, efficace dans son travail. En ce qui le concerne, c’est sûr qu’elle n’est pas au courant de l’entourloupe : il est bien Luc Estrésiani et elle l’estime honnête et courageux dans son cursus. Mieux encore : elle l’a ‘à la bonne’. Qu’elle rende des comptes à la préfecture n’a rien de véritablement anormal. Il y a juste qu’il a senti qu’il n’y a pas un, mais deux numéros d’urgence, dont un lui a été donné sans doute en janvier, spécialement attaché à son cas.
D’où conclusions : Il n’est pas spécialement suivi par les ‘services’, mais par un ou plusieurs individus à l’origine de documents apocryphes lui collant l’identité de Luc. Pourquoi ? Des free-lances flairant le gros coup ? On le trace, en attendant qu’il fasse quelque chose permettant d’accréditer les premières déclarations de l’Inconnu de Vins ? Là, ça serait plus embêtant. Dangereux, peut-être. A lui de donner le change. Son amnésie reconnue et une Frisette bien contrôlée feront un excellent rempart. Et Sonia dans son camp, il l’espère…
Il a décidé sans plus attendre de commencer son enquête. Dans les lieux qu’il a ciblés, là où il pense recueillir des témoignages. Sa barbe courte et négligée ‘in the mood’ ne devrait pas amener de réflexions du genre : ‘Mais c’est drôle, vous me rappelez Monsieur Kervelec, vous êtes de la famille ?’Y consacrer du temps, une partie des week-ends et deux après-midi par semaine si possible. Pas plus, car il n’a plus grand-chose de son pécule initial et les rentrées restent insuffisantes. Il veut aller vite, une urgence viscérale. Non pas qu’il doute de ses souvenirs, mais il veut les confronter à des bases tangibles. Le voilà donc parti sur ses traces : « Luc Estrésiani dont les parents connaissaient bien les Kervelec. ». Il ne s’attendait pas à une promenade de santé, et il n’a pas été déçu…A suivre
Parceval
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