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HIATUS VINS 45
LES TOURMENTS DE SONIA
Sur la route d’Hyères, un vague regret de laisser Luc. Elle avait prévu une sortie en boite. Abandon de poste, carton jaune. Elle se console en se disant qu’il retournera à Fréjus…
Elle aura droit à quarante-huit heures grandioses. Edmond a bien fait les choses : La tour Eiffel illuminée, la tournée des grands ducs, une succession de festivités bien arrosées, spectacles, bateau- mouche… Il est au top, Edmond, avec Dorothée… Une copine de fac, perdue et retrouvée. Une collègue et plus avec beaucoup d’affinités. Les USA, c’était génial. Beaucoup de choses à fêter. Pour Sonia, pas beaucoup le temps de penser qu’elle n’a personne, dans le tourbillon de joyeux fêtards de la bande à Dorothée. Elle se réveille avec un mal de cloche carabiné, presque surprise de n’être pas seule dans ce plumard XXL… Ah oui, beau mec, toubib évidemment, danseur émérite, gentil, et qu’est-ce c’était bien. Seulement il s’appelle Julien, enfin elle croit, et pas Luc. Pour un peu, elle culpabiliserait. C’est fou ! Après déjeuner, on se quitte entre gens de bonne compagnie.
― Ça s’est bien passé ?
― Oui, extra, on a fêté l’an neuf au large, il faisait un temps magnifique. Et toi ?
― Super ! Paname et tout et tout…
Ils trinquent en dégustant la galette, une couronne chacun, pas de jaloux. Et l’on rentre dans le vif du sujet : Une séance journalière. Au bout d’une semaine, Sonia ne sait plus que penser. Sa méthode était simple : Revoir point par point les anecdotes et souvenirs évoqués par Luc lors de leur virée à Sanary. Il les reprend avec un luxe de détails, citant les lieux, les gens, les dates des évènements passés : une vraie gazette. Et tout ce qui peut être vérifiable, elle a pris la peine de le vérifier. Incroyable. On dirait un véritable transfert de personnalité, sur une période vieille de quatre décennies. Si l’identité de Luc n’était pas confirmée par des preuves en béton, il y aurait de quoi douter. Et elle comprend qu’il puisse douter, avec ces souvenirs enracinés. Comment faire pour l’en délivrer ? Elle ne voit qu’une solution. Conditionnement pour conditionnement, lui suggérer sous hypnose que ces souvenirs sont ceux d’un autre, une histoire qu’on lui a raconté, qui ne le concerne en rien. L’amnésie, eh bien, il faudra faire avec.
Elle se résout à lui faire cette proposition, malgré les risques qu’elle prend pour elle-même, vu leur première expérience. Sa réponse ne manque pas de l’intriguer, malgré les bonnes raisons qu’il allègue :
― Je n’y suis pas opposé, mais je préfère attendre. Je ne me sens pas encore prêt pour cela. Tu me promets de ne pas me faire revivre mon arrivée à Vins, c’est trop dur, et ça, tu peux le comprendre. Pour le reste, tu fais comme tu l’entends, je m’en remets à toi.
Elle consent, mais lui conseille de ne pas trop tarder. Attendre ? Mais quoi. Il y a quelque chose d’ambigu dans sa réserve, et ses derniers mots résonnent comme un appel. Perturbant, tout cela, d’autant que depuis un bon mois, il ne lui a plus proposé de travailler à affiner leur perception mutuelle. A part la veillée de Noël, tellement chaleureuse, il est comme absent. Et c’est elle qui le cherche… Et voudrait bien avoir les clefs.
Le mois de janvier reste traditionnellement un moment difficile, pour garder la ligne et un foie paisibles. On n’arrête pas de se souhaiter le meilleur avec plus ou moins de conviction. Galettes et vins pétillants à l’appui. Et celui qui choppe la fève ….. Luc n’y échappe pas. Il s’est fait pas mal de copains au cours de ses pérégrinations. Et quelques clientes qui lui veulent du bien. Le téléphone a souvent sonné ces jours derniers. Frisette, bien sûr. Tiens, encore maintenant. C’est sa copine Odette. Ça faisait un bail. Les vœux… Comment ça va ? Sous les paroles enjouées, il sent un problème, le cœur n’y est pas. Aussi quand elle demande :
― On peut se voir ? J’ai une couronne aux fruits confits dont tu me diras des nouvelles, et une demie d’asti…
Il lui donne l’adresse sans hésiter et lui dit de passer après dix-neuf heures. En temps et heure sans problème avec Monsieur GPS. Embrassades, entre donc, c’est chouette chez toi… Les yeux rouges et le visage marqué. Il n’est pas long à deviner des états d’âme et lui propose un casse-croûte au pied levé, la couronne peut attendre un peu. On cause, on cause, et d’un coup elle craque, se précipite dans ses bras en larmes. Oui, une bonne copine de boulot, pourquoi elle a fait ça, pourquoi ? Pourquoi elle m’a rien dit ?
Il trouve les mots qu’il faut, les gestes pour la consoler. Ouais, ils appellent ça le burn-out. Elle avait besoin de parler et lui sait écouter. Et il fait largement usage de sa faculté d’empathie pour lui redonner le moral. Il est tard, elle prend son service demain à neuf heures. Pas question de la larguer maintenant, elle dormira là. On ne discute pas. Seulement, cette fois, c’est elle qui a besoin qu’on l’aide à trouver un bon sommeil. Il saura l’apaiser. Un juste retour des choses.
Un vendredi harassant : la matinée à l’hôpital de Fontpré en assistance hypno en duo avec l’anesthésiste. Pas encore rentrée qu’elle est appelée en urgence sur un accident d’autocars près de Cuers. Il faut mettre en place et organiser une cellule psychologique avec des collègues. Sur le pont jusqu’à onze heures du soir. Au plum direct, complètement crevée. Nuit courte donc, interrompue par la sonnerie insistante du réveille-matin : elle doit prendre la relève à neuf heures.
Pauvre engin qui atterrit piteusement sur le parquet sans cesser de carillonner. On quitte le lit douillet, toilette de chat, un caoua, trois biscuits et en route. En passant, elle toque chez Luc. Il doit se demander ce qui se passe, il ne l’a pas vue de deux jours… Elle entre sans attendre. Il déjeune, pas seul. Un mouvement de recul : Qui c’est la greluche dans son peignoir éponge?
― Sonia ? Entre, tu prends un café ?
Il se lève et lui plaque deux bises sonores sur les joues. Elle est aussi raide qu’un piquet.
― Tu connais Odette ?
Odette salue, tout sourire, un poil gênée. L’intuition féminine.
― Ah, oui, bonjour, non, je passais en coup de vent. Ne m’attends pas cet après-midi, je suis en intervention… Je file.
Moins d’une minute plus tard ils entendent la Mini ronfler et faire crisser le gravier.
Ils se regardent, interloqués. Un silence. Odette lui fait les gros yeux et risque :
― Ne me dis pas que…
Il proteste :
― Mais non, mais non, je t’assure. C’est une bonne amie, et en plus, c’est la thérapeute qui me suit… Je ne sais pas ce qu’elle a : le boulot, sans doute.
― Pourtant j’aurais juré. Tu as vu son regard, pour un peu elle m’aurait mordue…
Il passe un petit moment à lui donner le change sur ce plan pendant qu’elle s’habille et c’est pleinement rassurée qu’elle va reprendre son boulot.
― Tu me donnes des nouvelles, hein ?A suivre (Là, ça craint!!)
Parceval
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