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HIATUS – VINS 47
DÉRAPAGE INCONTRÔLÉ
Pour Lucas, le baromètre n’est pas au beau fixe. Il a reçu cinq sur cinq le flash d’émotions émis par Sonia lors de son intrusion. D’un côté, cet éclat larvé confirme la place qu’il tient dans son cœur, mais de l’autre, il perçoit bien qu’il risque de la perdre pour un élan de jalousie tout bête. Allons, il est plus que temps de se jeter à l’eau. Ça passe ou ça casse. Il n’est plus sûr de rien, à part qu’il a tout misé sur elle et il vaticine grave :
― Arrête un peu de t’apitoyer sur ton sort, mec. Et qu’est-ce que tu as à lui offrir, toi ? Rien que des emmerdes. Et que tu l’aie dans la peau ne change rien.Sonia est en rogne et le fait qu’elle ne puisse y trouver de justifications ne la calme pas, bien au contraire. Elle se sent trahie, n’ose pas formuler cocufiée. Bien sûr qu’elle sait qu’il y a eu quelque chose avec Odette à Pierrefeu. Mais c’était avant, avant qu’il ne devienne SON patient, ce patient étrange qui la fascine, l’attire comme un aimant. Qui la fait tourner en bourrique avec le réalisme de sa mémoire. Là, il dépasse les bornes : il se paye les vieilles, maintenant ? Une petite voix lui souffle qu’elle pousse le bouchon un peu loin. Pour une quadra bien avancée, elle n’est pas mal foutue, la mère Odette. Et puis, n’est-ce pas elle-même qui a tout fait pour limiter leur relation au mode amical et au cadre thérapeutique ? Botté en touche dès que ça risquait de déraper en se barricadant derrière le respect de la déontologie ? Non, il va falloir sortir de cette impasse, passer la main à un collègue et surtout annuler la séance d’hypnose. Qu’il aille au diable ! Elle enrage, les yeux brouillés de larmes, parce qu’elle sait pertinemment qu’elle n’en fera rien. Ah, elle est belle la psy…
Merde ! Elle vient de louper la bretelle Cuers sud. Un réflexe malheureux la fait freiner brutalement. Par ce matin froid et brumeux, l’Austin part en toupie avant de mordre le bas-côté et finir en tonneaux dans le décor. Sonia s’est vue partir et vit ce moment au ralenti comme la spectatrice d’un film, avant de s’inscrire aux abonnés absents. Deux voitures et une camionnette s’arrêtent sur la bande d’arrêt d’urgence, feux de détresse allumés.
Elle reprend conscience dans le fourgon des pompiers, sous perfusion.
― Et bien, ma p’tite dame, vous avez eu de la chance, vu ce qui reste de la voiture…
De la chance, oui, si l’on veut. Elle est toute endolorie, des élancements à la tête, étouffe, engoncée dans une minerve intégrale. On lui dit : Égratignures et bosses, un poignet foulé, une entorse à la cheville, côté droit. Misère de misère. Encore la force de rouméguer. C’est fou ce qu’on peut être rancunière contre le sort du moment qu’on sait qu’on va s’en tirer.
Ils sont braves les secouristes : ils ont récupéré ses affaires perso et elle a pu alerter pour la cellule psycho. Les collègues vont s’organiser et espèrent pas trop de bobo.
― On vous rapatrie sur le CHU, il faut passer des radios… au minimum.
C’est sans appel, même si elle préférerait renter chez elle ruminer sur sa distraction coupable. Tout ça, c’est de sa faute !
Sa faute à lui !
La journée s’étire, maussade. Les infos ont largement relayé le drame de Cuers, et il se doute un peu qu’elle doit être là-bas. En fin de soirée, Lucas appelle plusieurs fois sur son portable. Elle est sur messagerie : Il demande qu’elle rappelle. Au malaise diffus qui l’accompagne s’ajoute autre chose d’inquiétant qu’il ne parvient pas à identifier. Mauvaise nuit, elle n’est pas rentrée. Nouvel appel, sans succès. En fin d’après-midi, c’est un taxi ambulance qui se présente au portail. Sonia débarque avec l’aide du chauffeur, les traits tirés, un tour de cou, bras en écharpe, un pied plâtré et des rustines sur le visage. Il se précipite :
― Bon sang, Sonia, qu’est-ce qui t’est arrivé ? Je me suis fait un sang d’encre.
Elle répond, malgracieuse :
― … Me suis plantée en voiture. C’est rien. Aide-nous, au lieu de m’engueuler…
Et comment donc : Il confie les béquilles et le sac de la dame au chauffeur et se charge de l’intéressée, jusqu’à sa porte sur la terrasse, la fait ouvrir et dépose son fardeau sur le canapé. Elle paraphe laborieusement la paperasse et renvoie le chauffeur.
― Bon, maintenant tu me laisses, je dois me reposer.
― Tu plaisantes. Dans l’état où tu es ? Comment tu vas faire ? Que tu le veuilles ou non, je vais m’occuper de l’intendance.
― Je te dis que je vais me débrouiller.
― Tu vas juste faire des conneries. Je te prépare un petit souper. Tu peux me raconter ? Et la bagnole ? Pourquoi tu n’as pas appelé ?
― Pas envie, foutue, pas envie non plus.
― Mazette, je finirai par croire que je t’insupporte. Bon, ton Royco est prêt dans cinq minutes, je te laisse. A demain.
Il lui colle deux bises, rendues du bout des lèvres et rentre au studio. Ça ne va pas être de la tarte. Pas besoin de forcer ses petits talents pour en être convaincu.
A peine parti qu’elle pique sa crise de nerfs. En bonne psy, elle se dit : tant mieux, c’est le contrecoup. Elle a dû lutter pour ne pas s’abandonner dans ses bras lorsqu’il l’a portée chez elle…Elle aurait peut-être mieux fait ? Zut ! Son bouillon déborde. Elle se « précipite », sans ses cannes, en claudicant pour stopper les dégâts. Et réalise que, droitière en plus, elle va être vachement dépendante au moins une semaine. Il va falloir composer.
Elle ingurgite sa soupe, une tranche de jambon avec les doigts, s’accorde une banane, bouffe ses gélules anti inflammatoires, bataille maladroitement pour faire toilette et se coucher. Quelle chienlit !
Il sonne à huit heures. Elle avait anticipé :
― Entre, c’est ouvert…
S’efforce de le recevoir aimablement. Le sourire n’est pas spécialement franc et massif… Il n’en a cure.
― Ah, je vois que ça va mieux qu’hier. C’est vrai que tu as chargé. Tu as déjeuné ?
Le contact se renoue, juste au-dessus de cordial, elle toujours sur la défensive, mais pragmatique… Alors, comment on s’organise… Je te fais les courses et je t’aide pour le reste … Non, pas de pb, j’ai une étude et un chantier en cours, je m’arrange… Et tes rendez-vous de Lundi ?… J’ai déjà annulé le matin ; tu pourras m’installer en bas après déjeuner ?…
― Je te tiens compagnie : un dimanche avec nounou Luc, quelle aubaine ! Dis-moi ce que je peux faire.
Elle a failli rire. Il est impayable. Elle le redoute et l’espère tout à la fois, et finalement consent.Lucas a du boulot !
A suivre
Parceval
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