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HIATUS – VINS 50
UN CHOIX DÉRAISONNABLE
C’est d’une voix altérée qu’elle suggère qu’il peut être le fruit d’une recherche occulte sur le clonage. Il la détrompe tristement :
― Sonia, réfléchis veux-tu ? Je te l’accorde, tout cela dépasse l’entendement, mais un clone, ça ne débarque pas adulte, ça reste le fruit d’une gestation et surtout ça n’a pas de mémoire autre que l’éducation et l’atavisme. Or, j’ai physiquement la trentaine, et pas souvenir d’une enfance autre que celle de Lucas. Alors ?
Ils restent silencieux. Écrasée par ce qu’elle vient d’entendre, Sonia voit ses interrogations s’estomper. Oh, certes, elle vérifiera ce qui peut l’être, mais elle pense connaître le résultat. Pas rassurant pour un sou. Et ce n’est pas fini, elle l’engage à poursuivre :
― Et Luc Estrésiani ?
― Quand c’est arrivé, j’ai pensé que ton frère était à l’origine de la reprise des recherches me concernant. J’ai entrevu que ça pouvait être une planche de salut, car tout était bloqué, sans trop me faire d’illusions. Toi comme les autres, vous pouvez témoigner que je n’ai jamais revendiqué cette identité, j’y allais plutôt à reculons. Alors, quand le chœur des ‘témoins’ et des enquêteurs s’est mis au diapason, avec l’alibi de l’amnésie, j’ai décidé d’accepter d’être ce garçon. Je ne lésais personne et j’allais enfin sortir de l’hôpital psychiatrique. Je m’étais fixé l’objectif de retrouver mes traces et une explication à tout cela, avant de me refaire une vie. Avec l’espoir secret que ce soit avec toi. Je défie quiconque de m’attaquer en usurpation d’identité.
― Tu as quand même trompé les Lefranck.
― Non, ils se sont trompés tout seuls, je ne suis que le résultat de leur vœu le plus cher, après le drame qu’ils ont vécu : leurs amis, et le fils qu’ils n’ont jamais eu. Les décevoir serait catastrophique. Ce sont des gens formidables, que j’estime et que j’aime beaucoup, mes parents de substitution, ou plutôt ceux de Luc. Mais quelle différence, hein ? Ils m’ont beaucoup apporté et je n’aurai de cesse de leur rendre tout cela au centuple. Que je le veuille ou non, je ne peux plus revenir en arrière, prisonnier de l’identité qu’on m’a donnée et qui permet que j’existe. Après, j’ai bénéficié de diverses aides inespérées avant que tu n’ajoutes involontairement une autre couche sur mes angoisses. Du coup, cet environnement particulièrement favorable prend une toute autre signification.
― Que veux-tu dire ? Qu’ai-je donc fait ?
― Chaque fois que j’exprimais des doutes, et je le faisais pour qu’enfin tu les partages, tu répondais qu’il y avait des preuves irréfutables, jusqu’au jour où, à la Madrague, tu as précisé qu’il s’agissait d’empreintes. Or, tu le sais bien, il est pratiquement exclus que deux individus aient les mêmes. Si tu doutes encore, moi pas : conclusion, il s’agit d’une mystification. J’ai été manipulé pour devenir Luc.
Sonia est toute pâle.
― Si je te suis : qui ? Comment ? Pourquoi ?
― Je commencerai par le pourquoi. Il faut admettre qu’une ou plusieurs personnes se sont posé la même question que toi maintenant : Et si tout ce qu’il raconte était vrai ? Comment savoir ?
On exclut Gégé et Mady, ton Frère. Qui peut bien avoir les moyens de faire ce type de faux document, si on exclut la pègre ? Les RI? Peu probable, mais quelqu’un d’affilié, possible. Car si c’était les Services, ils n’auraient pas pris de gants et je serais dans de sales draps. Donc plutôt un ou deux, sans doute en free lance. Leur idée, me larguer dans la vie civile et attendre que je me dévoile par quelques actions ou comportements inhabituels pour me tomber dessus. Je devais être sous surveillance. Et par quelqu’un qui me voit régulièrement…
Elle prend le temps de digérer la donne et frissonne en avançant d’une voix étouffée :
― Tu es en danger, Lucas, sans doute moi aussi. Qui ?
― Mes regards se sont portés tout naturellement sur Frisette. La crème des assistantes sociales. Son efficience et sa rapidité à obtenir tout ce dont j’avais besoin administrativement, le parcours balisé de mon intégration m’ont parus avec le recul, tout à fait remarquables.
― Madame Guibert. J’ai du mal à croire qu’elle soit retorse à ce point…
― Oui, je confirme, mais elle est missionnée, par la préfecture, normal, Et ses rapports sont aussi adressés à un autre destinataire.
― Comment sais-tu ça ?
― Voyons, Sonia, oublies-tu mes petits talents. Ils se développent et je les contrôle de mieux en mieux. Je me sens obligé de préciser que je n’en jamais abusé, simplement usé principalement pour ma sécurité. Tu n’as donc rien remarqué depuis quelques semaines ?
― Oui, c‘est donc ça, je ne ‘sens’ plus ta présence. Ça me rend folle. Pourquoi as-tu fait cela ? Avec Odette en plus, j’ai pété les plombs. Tu es sadique.
― Mais non. Je ne voulais pas que l’idée te vienne que je puisse t’avoir influencée pour t’amener à m’aimer et croire à mon histoire. D’ailleurs, il faudra qu’on en parle, c’est très perturbant de tout savoir l’un de l’autre. Chacun a besoin de son petit jardin secret. Pour ma part, je m’en tiendrai à la perception minimale, du niveau du lien qui unit quelquefois les jumeaux, et rien de plus que tu ne souhaites, dans un sens ou dans l’autre. Tu veux bien ?
Oh oui, elle veut. A peine l’a-t-elle pensé qu’il est là, près d’elle, en elle. Mon Dieu, dire qu’elle a failli…
― Bon, Frisette, convenablement sollicitée, m’a informé en détail de son activité. Il reste à identifier son honorable correspondant, qu’elle n’a jamais vu. Tu comprends pourquoi il ne faut pas faire de vagues. Normal de chez normal. On peut afficher notre relation, la dame l’avait deviné avant nous ! Comme Tatie, d’ailleurs.
Je vais te dire où j’en suis : Je ne pressens pas de menace véritable du moins dans un proche avenir, ni de danger pour toi. Peux pas expliquer, mais c’est ainsi. Je sais aussi que je ne pourrai pas vivre sans aller au bout de ma quête. Je suis comme paralysé, comme toi j’ai peur, pas de ces gens qui me surveillent, mais peur de ce que je vais trouver chez cet autre Kervelec. Je n‘ai plus le courage de l’affronter. Ah, il est beau Lucas !
Elle prend une profonde inspiration, se blottit dans ses bras et dit :
― Oh, que si, tu le feras. Tu le feras parce que je serai là !
Clair, net, par la parole et par la pensée. Scellé d’un baiser vorace. Désormais, Lucas, c’est son combat.Bonjour l’angoisse
A suivre
Parceval
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