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Sujet
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Jamaâ, le fou du Hassania !
Ils sont innombrables. Vous les voyez chaque jour que Dieu fait dans les coins les squares, sous les ponts, sur les rochers du port, sur le sable de la plage, dans les parkings… Ils sont solitaires ou par petits groupes, assis sur des morceaux de carton, les vêtements crasseux et poussiéreux, les pieds plus noirs que le charbon, mal coiffés, mal rasés, une cigarette amère aux lèvres, des sardines, quelques olives noires, quelques croûtes de pain en guise «d’amuse-gueule »…et au milieu, le plus important, l’essentiel, le vital, leur raison d’être : la maudite bouteille de vin rouge, la moins chère qui soit, aussi imbuvable aussi âcre, aussi amère, aussi noire que leur existence… A peine ont-ils ouvert les yeux qu’ils entament leur ruée vers les pièces de monnaie qui leur permettront d’acheter leur dose quotidienne : Ils vous attendent à la porte des banques, vous arrêtent sur le trottoir, vous importunent dans les cafés, vous surprennent au feu rouge. Ils émergent de nulle part pour vous demander quelques pièces d’argent. Chacun a son art de vous convaincre. Leur unique but c’est d’avoir la somme suffisante leur permettant d’acheter leur bouteille quotidienne. Tant qu’ils n’ont pas leur dose d’alcool dans les veines, ils n’auront pas un moment de répit, ils n’auront pas la paix. Et comme par miracle, ils réussissent à l’avoir, chaque jour, leur bouteille amie, leur bouteille ennemie, leur bouteille enivrante, leur bouteille empoisonnée!
Vous pouvez les ignorer, les tolérer, les refuser, les snober,les chasser, les plaindre, les comprendre, les injurier… Et vous rentrez chez vous ! Vous ne pouvez rien pour eux ; ils sont condamnés, ils sont perdus ! Ils survivent dans la rue, parmi nous et si lointains. Ils vivent leur mort en pièces détachées. Chaque crépuscule, les approche de leur fin sans qu’ils n’y prêtent aucune attention. Fous et aventuriers, ils bravent la mort et se moquent d’elle. Parmi ces « hommes » qui sont nos semblables et qui ne nous ressemblent guère, il y a un cas très particulier, unique en son genre, un vrai « phénomène ». Il s’appelle « Jamaâ », enfant prodigue et maudit d’une modeste famille du plus vieux quartier d’Agadir « Boutchakat ». C’est un supporter, un fan de l’équipe de football « Hassania d’Agadir ». Rater un match de son équipe préférée relève de l’impossible. Fidèle au poste, depuis le début jusqu’à la fin de la partie, il ne se lasse pas de s’époumoner encourageant les joueurs Gadiris et huant ceux de l’équipe adverse, torse nu, brandissant son pull-over, qu’il pleuve ou qu’il vente !… Comme art et technique de mendier, Jamaâ a un don incroyable : Il connaît tout le monde ! Quand il veut vous demander quelques pièces, il vous appelle par votre nom comme si vous étiez des amis d’enfance. Il vous met à l’aise, en confiance avec sa courtoisie et sa politesse. Il a une réponse à tout. Vous pouvez lui dire n’importe quoi, il vous répond instantanément et il ne rate jamais sa cible ! Il est prêt à converser avec son interlocuteur en arabe dialectal ou classique, en langue amazighe ou en français avec une éloquence et une fluidité surprenantes… Un soir, il m’a interpellé dans la rue : « Eh professeur ! Tu me donnes cinq dirhams ? » Je lui ai demandé s’il me connaissait, il m’a regardé en souriant et m’a débité mon « livret de famille » avec une rapidité digne de l’ordinateur central de la P.J : Mon nom, mon travail, ma situation familiale, le nom de mon père, mon adresse et même mes hobbies ! Il m’a fait peur, je dois l’avouer. J’ai cru avoir affaire à un flic ! Je suis resté abasourdi, sidéré, bouche bée un bon moment…Je lui ai demandé ce qu’il ferait de cet argent. Imaginez sa réponse ! Il a dit : « Ami, remplis mon verre. Encore un et je vais… » Pourriez-vous refuser de donner quelques sous à un mec qui connaît Brel ?… Et Jamaâ est parti vers son ivresse, sa réclusion, son expatriation, son absence, sa sédition, sa corrosion cérébrale, son déracinement, son suicide quotidien…
Rassurez-vous, bonnes gens, Jamaâ l’ivrogne, le fou, le raté, le maudit, le rebelle, ne vous dérangera plus, plus jamais ! Il ne viendra plus vous importuner dans le café, il ne vous arrêtera plus dans la rue, il ne vous demandera plus rien, plus jamais ! Vous ne le verrez plus dans la tribune du stade, torse nu, criant et encourageant l’équipe de sa ville, plus jamais ! Jamaâ est mort, victime d’un accident de la circulation ! Il est parti sans tambour ni trompette, comme s’il n’avait jamais existé ! Comme une fumée, comme un nuage, il a disparu pour toujours…
Jamaâ, toi qui chantais Brel quand tu atteignais le paroxysme de ta transe, dis-moi, Brel ne parlait pas de toi quand il disait : « Non, je ne pleure pas, je chante et je suis gai…Ami, remplis mon verre. Ami, remplis mon verre… » ? Jamaâ, tu as tellement bu jusqu’à la lie. Maintenant, tu peux te dessoûler. Repose en paix, Jamaâ, et que Dieu ait ton âme !
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Samedi 5 Décembre 1998Ma vie n'est plus une barque dans une mer enrag?e
Et je ne suis plus le naufrag?!
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Mostafa, point fat, seul, las, si doux, r?vant de sa mie!!!
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