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Sujet
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Je ne veux pas m’endormir- (10) …à suivre.
Sa nuit fut un long calvaire : John en était sorti, épuisé ; dans les premières heures, il avait surfé sur internet sur les sites traitant du médical et du paramédical : il avait eu besoin d’anticiper les symptômes qui surviendrait s’il persistait dans sa décision de ne pas dormir ; la plupart des sites préconisaient l’analyse des angoisses qui créaient un enfer véritable chez tous les insomniaques chroniques. John comprenait bien, trop bien…se demandait s’il ne devait pas, au contraire, cultiver les siennes pour ne pas s’endormir. Ne courrait-il pas au devant d’un enfer différent mais tout aussi considérable ? Il n’était pas disposé à cette évidence, elle ne faisait pas le poids pour ce qui le concernait ; néanmoins, il fallait qu’il tente de conserver un confort de vie minimal, autrement cela n’aurait aucun sens, se disait-il.
Vers minuit, il avait descendu d’un trait une de ces nouvelles boissons énergisantes achetée à l’hyper du coin. Pour voir. Il n’en avait ressenti aucune excitation notable. Rien ne pouvait rivaliser avec le « jus » de sa cafetière électrique : une cuillerée supplémentaire améliorait le nectar qu’elle produisait sans trop de discrétion : elle donnait satisfaction à grand renfort de borborygmes. Il aurait eu les moyens d’en changer mais ces gémissements là lui étaient devenus familiers, et s’associaient bien à son état d’âme. « Il l’userait jusqu’au bout. ». C’était là une formule employée par les vieux eux-mêmes plaisantant sur le fait de se supporter « malgré tout ».
Mais lui était seul. Et Monique, l’interminable rupture ; impossible rupture, peut-être. Alors il se raccrochait à ces petites choses insignifiantes dont il était le propriétaire. Rien à voir avec Monique qui ne lui appartenait plus. Pourtant il eût préféré encore l’entendre gémir sous ses caresses, ses assauts. Oui, parfois. Qu’elle soit sa maîtresse, pas la bonne à tout faire, encore moins son infirmière.
John se fit violence pour oublier un instant la femme de sa vie sans y parvenir totalement : elle s’imposait à lui dans le scintillement des facettes d’un diamant ; elle lui apparaissait mille fois la même et tellement différente, en une multitude flashes qui alimentaient son obsession. Comment le voyait-elle, lui, dans cet état assez misérable : sa déchéance en chemin. Au fond elle était ce rivage inespéré qui vous tend la main dans les naufrages. Ca, il serait un pauvre connard s’il refusait cette attention : pour elle, cette démarche avait un sens de la plus haute importance. Dans ces conditions, comment pouvait-il exclure cette petite dose de compassion que son orgueil de mec refusait mollement ?
L’écran l’attendait avec ce vide de la police à remplir ; John y décelait un appel singulier à rejoindre la profondeur des choses, là où le cadre rectangulaire ne peut plus se prévaloir de ses limites ; c’était donc là, mais où exactement, au stade d’une conscience floue, une liberté possible à laquelle faisant allégeance on se compromettait par crainte du nihilisme. Ces pensées transpiraient dans la création des textes poétiques de John: « rien », devenant aussi un objet de la pensée, affublé d’une apparence et de son indéfinition ?
« Rien », sans pesanteur, sans avenir, ni effacement à venir, renvoyait à un sentiment de légèreté délirant qu’il observait néanmoins avec sympathie. C’est là un sujet propre à m’endormir, pensa-t-il tout tremblant, conscient du danger. Son esprit battait de l’aile et son angoisse décupla : fallait-il en passer par là ?
« Si ma décision me conduit à la folie, à une sorte d’inconscience, une déconnexion du réel, que vaudra mon existence…une perte de temps ? ». John était profondément troublé : il n’en avait pas la réponse dans l’immédiat.
L’angélus sonna au clocher de l’énorme église romane, située à deux pas, au centre-ville. Il était midi. Midi comme minuit, John s’en fichait totalement. Il avait un problème avec le temps, vous savez bien : il aurait aimé l’occulter de son esprit mais, finalement, en faisait une obsession.
D’ordinaire, c’était l’heure du déjeuner. De l’air gargouilla dans son estomac et il pensa à grignoter un morceau. Cette idée ne fit pas long feu : un spasme provoqua une violente douleur qui le transperça de part en part. Il se précipita aux toilettes où, plié en deux, il rendit tripes et boyaux. Quand il se redressa, rencontrant son visage dans le miroir de l’armoire de toilettes il pleura longuement : il ne se reconnaissait plus. Ce temps- là qui lui donnait la nausée était-il bon à prendre ?
Il avança lentement jusqu’à son pc, se mit sur « on », choisit un album de musique de relaxation ; les mélodies avaient des tonalités quasi religieuses et il s’étonnait toujours en constatant à quel point celles-ci l’apaisaient.

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