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LA MAIN DANS LA POCHE

  • Ce sujet contient 0 réponse, 1 participant et a été mis à jour pour la dernière fois par Villerm?, le 11-11-2011 08:55.
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      Villerm?
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        Il est monté dans le train presqu’à la dernière minute avant que celui-ci ferme ses portes et s’ébranle d’un quai de la gare de Paris Saint Lazare.
        Dans la voiture corail, il s’est positionné dans l’allée centrale, a regardé l’un après l’autre les personnes assises comme s’il les photographiait, évaluait leurs capacités ou les déshabillait. Puis il a pris la place libre juste à côté de la porte d’entrée, le dos contre la cloison. Personne derrière lui.

        Il pouvait ainsi observer tout en étant protégé de l’arrière.

        D’allure moyenne, svelte, vêtu d’un blouson, il avait depuis son arrivée sa main droite enfoncée dans la poche droite de son vêtement comme si cette main tenait et serrait un objet.

        Le train se mit à rouler vers la Normandie. La pluie tambourinait sur les vitres. Un vent violent pliait les arbres. Les ténèbres envahissaient le convoi qui filait sur les rails en cette fin d’après-midi de novembre. Le temps posait sur les paysages un manteau sinistre, inquiétant. Le vent, lui, laissaient entrevoir un déchainement à venir.

        L’homme continuait à dévisager les gens assis.

        Lorsque la porte de séparation s’ouvrait devant un voyageur, son regard inquisiteur devenait attentif, vigilant, tout son corps semblait se préparer à l’action, se mettre sur la défensive.
        Il n’y avait personne sur le siège près de lui. Il avait posé son sac de voyage sur ce dernier, comme pour signifier de ne pas s’installer sur le fauteuil. Les regards qu’il jetait sur l’importun qui osait lorgner sur la place étaient suffisamment éloquents pour que celui-ci s’abstienne de toute demande.
        Lorsqu’un individu venait d’une des voitures de l’avant, il s’enfonçait dans le fauteuil, non pour disparaitre mais comme un ressort qui se tasse pour mieux se détendre. Son bras droit, celui dont la main paraissait tenir un objet, se crispait davantage. Tout son corps se tenait prêt à agir, à réagir comme un animal tapi qui se recroqueville pour s’apprêter à bondir.

        L’homme était sur la défensive.

        Il poussait un soupir de soulagement quand l’individu continuait sa route. Tout son corps se décontractait sauf ses yeux qui continuaient à suivre l’homme.
        Son regard n’arrêtait pas d’observer les uns et les autres. Chaque détail, chaque geste, chaque attitude étaient enregistrés, analysés, interprétés comme pour mieux prévoir, faire face à quelque chose.
        Il avait le visage émacié de ceux qui ont vécu une aventure hors du commun et qui laisse sa trace sur les traits. Sa peau, halée, était marquée par une cicatrice sur la joue droite. S’agissait-il d’une blessure de guerre? Ses cheveux coupés ras comme ceux d’un militaire désignaient un homme de terrain, un homme de combat.
        Quand le contrôleur passa pour vérifier les titres de transport, l’homme sortit son billet de la main gauche. La droite resta enfoncée dans la poche. Il ne se départit pas de son qui-vive. Tout en regardant le contrôleur, ses yeux enregistraient tous les mouvements des voyageurs de la voiture.
        Certains se levaient pour prendre leur titre de transport dans une poche de leur veste jetée sur le porte bagage. Il les épiait du regard, surtout la main qui s’enfonçait dans la poche. Il guettait même l’ouverture des sacs des dames et leurs mains qui cherchaient le billet de chemin de fer.

        L’homme se méfiait.

        L’agent de la S.N.C.F. sembla s’interroger sur ce voyageur. Franchissant la porte il se retourna et resta un moment à observer le personnage derrière la porte vitrée. Ce dernier dû sentir cette présence, cet examen car il tourna la tête vers l’agent qui s’éclipsa aussitôt.

        Il portait en lui le mystère.

        Son comportement, sa froideur, ses yeux qui vous fusillaient, attiraient le regard furtif des autres tout en les repoussant. Furtif car les voyageurs sentaient bien que derrière cet homme se cachait un animal redoutable. On fuyait son regard, mais pourtant celui-ci hypnotisait.
        Seule une petite fille s’approcha de lui et le regarda en souriant. Pas longtemps car sa maman s’empressa de venir la rechercher :
        – n’embête pas le monsieur, prétexta t-elle !
        On crut voir un sourire s’esquisser sur la face balafrée de l’homme. Mais était-ce vraiment un sourire ?
        Que cachait-il dans sa poche de si important pour qu’il ne sorte jamais sa main ? Était-ce une arme ?
        Chacun le subodorait, ce qui renforçait la crainte, la peur. Oui, la frayeur gagnait la voiture. Déjà plusieurs personnes avaient trouvés place dans d’autres compartiments. La fuite ne faisait que commencer.

        L’homme faisait le vide autour de sa personne !

        Le voyageur assit à côté de lui, bien que séparé par l’allée centrale, n’en menait pas large et n’osait bouger. Peu de gens risquaient à se lever pour aller aux toilettes car cela les obligeaient à passer devant le personnage. Non ! Ils préféraient s’abstenir ou bien se rendre aux toilettes des deux voitures de tête. Les téléphones portables eux aussi semblaient se taire, effarés à l’idée de provoquer le courroux du bonhomme. On se taisait, on faisait semblant de lire un magazine, on dormait d’un œil, on regardait la tempête par les vitres, bref on s’occupait à ne pas regarder notre homme alors que tous s’interrogeaient sur lui.
        Un couple se leva, prit ses valises et s’en alla vers l’une des deux voitures de tête. Le mari venait de trouver deux places disponibles à l’avant.
        Ce fut comme un appel, un signal. Comme à l’arrivée d’une station, il suffit qu’un voyageur se lève pour qu’aussitôt, ceux qui patientaient, se sentent autorisés à se lever. C’est ainsi que l’on voit des files d’attente qui se forment alors que le prochain arrêt est encore loin. Le premier qui se lève donne l’autorisation. C’est un peu les moutons de Panurge transposés dans le train !
        C’est ce qui se passa. Trois autre couples suivirent, des individuels aussi. La voiture se vidait tandis que le nombre de voyageurs debout, entassés sur la plate forme et les couloirs augmentaient. Il n’y avait plus de place dans les deux voitures de tête.
        La maman de la fillette voulu elle aussi suivre la débandade. Mais la petite refusa. Elle voulait restée. Sa maman se résigna les joues rouges de confusion de son manque d’autorité. Les enfants n’ont pas la préscience du danger. Ils n’ont pas aussi de préjugés. L’homme qui faisait peur au monde des adultes ne lui causait aucun effroi. D’ailleurs elle revint vers l’inconnu et l’observa tout en lui souriant. A nouveau sa maman s’empressa de venir la chercher :
        – je t’ai déjà dit de ne pas embêter le monsieur !
        Manifestement la femme craignait pour son enfant. L’angoisse se lisait dans ses yeux. Tous les faits divers se bousculaient dans sa tête : l’homme était peut-être pédophile ou bien cherchait-il à enlever un enfant !
        Pensa t-elle un seul instant cette mère à la difficulté d’abuser d’un enfant ou de le kidnapper dans un train ? Vraisemblablement pas car elle serra la fillette dans ses bras pour la défendre.

        La déraison semblait atteindre les voyageurs.

        Le train poursuivait sa route insensible à ce qui se passait, au drame qui paraissait se nouer.
        Les voyageurs entassés, debout sur la plate-forme regardaient, attendant la suite des évènements tout en les redoutant. Ils se croyaient à l’abri derrière la porte vitrée. Pourtant une balle de révolver n’aurait aucun mal à passer à travers de leur précaire protection. Qu’importe, ils se rassuraient derrière ce rempart illusoire. Certains avaient leurs visages collés contre la vitre qui déformait leurs figures. Ils se donnaient en spectacle, mais le spectacle ne faisait rire personne. D’autres voyageurs, dans la voiture, s’étaient reculés. Ils avaient pris les places vacantes si bien que le début de la voiture était vide excepté notre bonhomme et celui situé à côté sur l’autre rangée et qui n’en menait pas large ainsi que la fillette et sa maman assises deux rangs avant. Il n’en menait pas large le monsieur assis près de l’inconnu de l’autre côté du couloir central. Il se tenait droit, les mains sur son pantalon, ses yeux regardaient obstinément le plafond comme si celui-ci était cinéma. Il était tétanisé. Bloqué sur le fauteuil, il acceptait par avance son sort, quel que fusse ce destin.

        Soudain le train freina brutalement et s’arrêta. Nous étions en rase campagne. Au loin quelques lumières d’un village isolé laissaient penser que la vie existait. La tempête redoublait de violence, la pluie cinglait les vitres et le toit.

        Dans la voiture le silence devint total, pesant, angoissant. Personne ne parlait. D’habitude le moindre ralentissement, le moindre arrêt provoque la conversation des voyageurs :
        – Qu’est-ce qui se passe encore ?
        – Ils sont encore en grève !
        Là, bouches bée, le corps figé, le regard tourné vers l’inconnu, ils se taisaient. Cela dura une éternité, c’est-à-dire cinq minutes. Puis à la stupéfaction générale l’homme se leva, la main toujours dans la poche. Le silence se fit plus lourd. On ne respirait plus. On n’espérait plus. L’homme assis à côté de l’inconnu s’était transformé en une statue de marbre. Il ne bougeait plus, il ne respirait plus. C’est à cet instant précis que la fillette se leva et vint vers notre inconnu. Le dénouement approchait. La mère mue par l’instinct maternel s’éjecta de son siège. Un courageux voyageur se décida à s’approcher et à s’interposer. La statue de marbre se dégela et esquissa un geste de protection vers l’enfant.

        C’est alors que l’inconnu sortit la main de sa poche. Dans celle-ci, il tenait deux sucettes. Il en offrit une à la fillette et se mit à sucer l’autre après avoir enlevé le papier de protection. Il se rassit. Un klaxon rageur du mécano annonça le redémarrage du convoi. Les voyageurs pétrifiés se rendirent compte de leur stupidité et comprirent qu’ils avaient voyagés debout, la peur au ventre, pour une méprise.

        L’inconnu et la fillette se souriaient tout en se délectant du bonbon quand le train arriva en gare de Caen son terminus.

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