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L’avenir pour Antoine
L’heure du choix approche opter pour une carrière militaire ou retrouver la vie civile. A trois mois du terme de son engagement, il doit opter pour l’un ou l’autre. Sa hiérarchie le presse de rempiler, lui faisant miroiter de rapides promotions, au vu de ses états de services. Ça fait un moment qu’il réfléchit à la question.
D’abord rempiler, c’est aller aux quinze ans six mois avant de se retrouver dans le civil. Au mieux sous-lieut ou lieutenant. Une solde un peu plus confortable mais rien de pharamineux; une pension militaire et un reclassement comme cadre sans trop chercher, ce profil étant assez prisé dans l’éventail des métiers. Il l’a bien vu, certains sont sollicités avant même l’échéance. Il sera presque quadra.
L’autre option est un peu plus aléatoire, mais l’époque est aux grands chantiers, sans compter la «Françafrique» Les groupes industriels se dotent souvent d’interfaces, sociétés dites d’engineering: engineering, entreprises générales, le mot magique. Il y a une porosité entre les officiers de haut rang et le management de ces boites. Ça facilite le passage de marchés industriels ou publics, la mise en œuvre et l’après-vente. Entre anciens militaires et militaires d’active, on est entre gens de bonne compagnie. Et l’on recrute dans le viviers des armées, marine ou aviation. Il a envoyé des offres de service assorties d’un CV qu’il a peaufiné, pour voir. Surprise, il a eu des échos polis – on vous rappellera – et deux prometteuses: recherche et exploitation pétrolière (Technik Océan) et le futur centre spatial de Guyane (Sateg Avenir proche de Thompson)
La prudence lui conseillerait de rempiler, mais voilà, jusqu’ici il a mis sa vie entre parenthèse, pas vraiment monacale, mais limitée par les contingences matérielles. Il se sent prêt se lancer, prendre des risques, pourvu qu’il soit bien payé. Il en veut, le petit, -vingt cinq ans- et il à les dents longues, de l’énergie à revendre. Il a quelques petites économies pour faire le joint entre sa démobilisation et un emploi selon ses vœux. Il finira bien par trouver, même si ça doit passer par des vaches maigres.
Aléa jacta est, le sort en est jeté. Il prend sa décision: exit l’armée. Trois mois pour avancer dans ses démarches. Sa hiérarchie lui fait un peu la gueule, il étaient persuadés qu’il rempilerait. Ça fini par se tasser et il seront finalement assez coopératifs. Il pourra ainsi être auditionné successivement par les DRH de Technik et Sateg Avenir.
A Technik, il est interviewé principalement sur ses qualifications et états de services. Sa jeune expérience dans la spécialité ne paraît pas les gêner. Sa connaissance de l’anglais est testée. La qualification correspondante: un poste de technicien supérieur à exercer sur l’exploitation de plate-forme offshore en mer du nord, en cours d’installation. Une fourchette de salaire juste correcte et l’essentiel composé de primes diverses. Des coordonnées pour vous joindre, on vous recontactera. Ça lui donne envie de mordre: ce n’est pas dans un an qu’il veut bosser!
Il se rend à la convocation de Sateg, hypermotivé pour se vendre au mieux. Surprise, il est reçu par un cadre qu’il identifie comme un colonel qu’il a côtoyé au début de sa formation à l’armée. Il ne se souvient pas de son nom, mais l’autre s’en souvient:
? Bonjour Monsieur Guillet, vous avez quitté l’armée?
L’entretien qui suit paraît un peu surréaliste. Sa qualification et états de services sont à peine évoqués ( sans doute bien connus par son interlocuteur qui vient de Nancy) et l’interview tourne principalement sur ses motivations, ses espoirs de rémunération, sa disponibilité pour éventuels séjours à l’étranger. Oui, il en veut, il veut bien gagner sa vie, il n’a pas de réserves particulières. La suite tient plus d’une conversation à bâtons rompus que d’un entretien d’embauche. On échange sur l’actualité, la situation en France, à l’international, les grandes orientations qui se profilent. Et d’un coup on poursuit en anglais. Après quelques balbutiements, il accroche bien, et ça semble être apprécié. C’est dingue, ça fait presque trois heures qu’il est là! En conclusion, l’ex- colonel lui dit:
? Écoutez, mon garçon, j’aurai peut-être quelque chose pour vous , qui pourrait correspondre à vos ambitions. Je vous revois dans deux mois pour préciser tout cela.
Rétrospectivement il traduira par: vous présentez bien , vous parlez bien l’anglais, vous avez du potentiel , de la motivation tous azimut, on devrait trouver à vous employer….
Un peu déçu quand même, il espérait beaucoup de ce premier contact. Ses économies ne lui permettent pas de rester sur Paris en oisif. Ça serait un comble qu’il soit obligé de se faire aider par sa mère. Alors il opte pour une solution médiane: Il rentre à la maison avec sa R4 pourrie. Il attendra en continuant d’envoyer des CV urbi et orbi, et bossera sur des petits boulots alimentaires au noir. Il retrouve donc sa chambre, sa Maman le reçoit avec effusion.
Il mettra un quinzaine de jours pour se douter qu’elle a quelqu’un. Christiane, un peu cuisinée, confirmera: Un client de l’agence où elle est à mi-temps, un mec bien, et gentil. Il ne s’en offusque pas, elle a bien le droit de refaire sa vie. Il s’en expliquera franchement avec elle. Soulagée, elle lui présentera Marc, l’heureux élu, jeune retraité fraîchement installé à Sanary. Il sympathisera. Finalement c’est trois mois qu’il poireautera en rongeant son frein. Eh oui, nous sommes en avril 1968, et ce n’est que bien après la signature de l’accord de Grenelle qu’il recevra le courrier espéré.(A suivre)
Parceval
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