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Le bateau ivre – Arthur Rimbaud

  • Ce sujet contient 2 réponses, 2 participants et a été mis à jour pour la dernière fois par RomanNovel, le 16-06-2024 08:29.
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  • #2712647
    Mascotte d'Oasis
    RomanNovel
      • Sujet: 1171
      • Réponses: 10526

      Comme je descendais des Fleuves impassibles,
      Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
      Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
      Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

      J’étais insoucieux de tous les équipages,
      Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
      Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
      Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

      Dans les clapotements furieux des marées,
      Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
      Je courus ! Et les Péninsules démarrées
      N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

      La tempête a béni mes éveils maritimes.
      Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
      Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
      Dix nuits, sans regretter l’oeil niais des falots !

      Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sures,
      L’eau verte pénétra ma coque de sapin
      Et des taches de vins bleus et des vomissures
      Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

      Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
      De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
      Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
      Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

      Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
      Et rhythmes lents sous les rutilements du jour,
      Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
      Fermentent les rousseurs amères de l’amour !

      Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
      Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
      L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
      Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !

      J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
      Illuminant de longs figements violets,
      Pareils à des acteurs de drames très antiques
      Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

      J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
      Baisers montant aux yeux des mers avec lenteurs,
      La circulation des sèves inouïes,
      Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

      J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
      Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
      Sans songer que les pieds lumineux des Maries
      Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

      J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides
      Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
      D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
      Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux !

      J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses
      Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
      Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces,
      Et les lointains vers les gouffres cataractant !

      Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises !
      Échouages hideux au fond des golfes bruns
      Où les serpents géants dévorés des punaises
      Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

      J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
      Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
      – Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
      Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.

      Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
      La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
      Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
      Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux…

      Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
      Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
      Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
      Des noyés descendaient dormir, à reculons !

      Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
      Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
      Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
      N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;

      Libre, fumant, monté de brumes violettes,
      Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
      Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
      Des lichens de soleil et des morves d’azur ;

      Qui courais, taché de lunules électriques,
      Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
      Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
      Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

      Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
      Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
      Fileur éternel des immobilités bleues,
      Je regrette l’Europe aux anciens parapets !

      J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
      Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
      – Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,
      Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ?

      Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
      Toute lune est atroce et tout soleil amer :
      L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
      Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer !

      Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
      Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
      Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
      Un bateau frêle comme un papillon de mai.

      Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
      Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
      Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
      Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

      Arthur Rimbaud, fin de l’été 1871 (il avait 16 ans !)

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    • Auteur
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      • #3519305
        Sybilla
        Maître des clés
          • Sujet: 5464
          • Réponses: 79667

          Bonsoir Cher Ami poète Roman,

          Je l’ai relu tout à l’heure !

          Superbe!

          Belle soirée Cher Ami poète Roman!
          Toutes mes amitiés
          Sybilla

          Le r?ve est le poumon de ma vie (Citation de Sybilla)
        • #3519328
          Mascotte d'Oasis
          RomanNovel
            • Sujet: 1171
            • Réponses: 10526

            Merci à toutes les deux chères poétesses Sphyria et Sybilla pour vos impressions.

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