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Le Lycéen

  • Ce sujet contient 1 réponse, 2 participants et a été mis à jour pour la dernière fois par Sybilla, le 21-09-2024 20:46.
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    BOUCHARBA
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      Chapitre 3 Le lycéen

      Septembre 1968, la deuxième moitié du mois, un lundi, mon père vient de sortir lorsque Amine s’introduit dans la maison. Nous sommes à table, il cherche machinalement un tabouret et se joint à nous en souriant. Ma mère lui sert un verre de lait teinté de café et une tranche de la galette encore fumante qu’elle prépare ordinairement tôt le matin, pour le petit déjeuner.
      Souvent, Amine nous partage nos repas. Ma famille l’avait comme adopté par solidarité et obligation de voisinage. Il est à la fois, un voisin, un ami et un frère. Notre société est ainsi pétrie. Sa mère, femme de ménage de son état, se rend à la première heure du jour à son lieu de travail qu’elle ne trouve généralement pas le temps de faire la cuisson de son pain. Et pour arrondir ses gains pécuniaires, elle s’occupe également à la demande de l’entretien de surfaces commerciales et de cabinets médicaux. Son père est non seulement devenu chômeur chronique mais a aussi une santé précaire.
      Ce jour-là, c’est la rentrée des lycées. Amine est vêtu comme un riche citadin. Coiffé impeccablement à la mode de l’époque, il porte une chemisette aux motifs fleuris qui lui va à merveille, un pantalon soigneusement repassé la veille et des mocassins bien cirés. Bachir ne tarde pas à nous rejoindre. Il est resplendissant, lui aussi. Et nous voilà, comme les grands, sur le chemin du Lycée des Jeunes Filles, rebaptisé El Khawarizmi, situé au centre ville.
      Nous occupons, Amine et moi, la même table, le deuxième rang, la rangée du milieu. La classe en compte trois. Puis, les professeurs, français, égyptiens, syriens et irakiens, affectés en Algérie dans le cadre de la coopération culturelle, pénètrent à tour de rôle pour les présentations d’usage. Ils nous établissent les listes des fournitures scolaires nécessaires à présenter dès le commencement officiel des cours. Quant aux livres pédagogiques, ils nous sont fournis à titre de prêts en contre partie d’une somme modique. L’adjoint de l’éducation fait l’appel et constate l’absence d’un nombre d’élèves, déscolarisés par la pauvreté qui les empêche de constituer le trousseau exigé et de subvenir à d’autres frais. C’est vous dire que certaines régions étaient vraiment déshéritées.
      Malheureusement pour nous, Bachir fait partie d’une autre classe. Dans la cour de récréation, nous constatons la présence d’un nombre important de lycéens vivant dans les campagnes environnantes. En conséquence, ils sont admis sous le régime de l’internat. Ce n’est pas une mince affaire me dit Amine, ne pouvant s’imaginer dans cette situation, lui, déjà affecté par l’absence forcée de sa mère et les hospitalisations répétées de son père.

      Mon frère aîné est parti pour Oran faire des études supérieures et mon père se retrouva malencontreusement au chômage suite à la fermeture de son entreprise. Il ne bénéficiait alors d’aucune pension à cause de sa fonction libérale et son non affiliation à un régime d’assurance chômage. L’aisance relative dont jouissait ma famille s’amenuisait de jour en jour. Le poids de la pauvreté du ménage se faisait déjà sentir. Mais, grâce à son métier et son expérience, mon père parvenait à s’embaucher momentanément pour de menus travaux. Puis, une fois son activité terminée, il rejoignait le gourbi et s’adonnait inévitablement à son tabagisme exagéré. Il lui arrivait aussi occasionnellement de trouver du boulot, dans différentes villes d’Algérie. Ce qui l’obligeait à disparaître et réapparaitre ensuite, des semaines plus tard. Et l’hiver, quand les travaux de maçonnerie se font rares, il se réfugiait chez mon oncle à la campagne. Il savait se rendre utile auprès de son frère. Et ce n’étaient pas les occupations qui manquaient ! C’était son point de chute ! Heureusement d’ailleurs.

      Nos années scolaires se déroulaient dans les meilleures conditions possibles. Je sentais le savoir, l’instruction et les connaissances m’envahir profondément, curieusement, agréablement. Les leçons d’Histoire et de Géographie ouvraient grandement mon esprit sur l’univers. Elles apportaient un début de réponses aux questionnements qui me hantaient depuis ma tendre enfance. Elles m’expliquaient préliminairement certaines énigmes ! La condition sociale d’une frange d’algériens, dont les paysans par exemple. Pourquoi la ville était-elle si belle et propre avec ses magasins achalandés, vitrés, où s’étalaient des biens luxueux et certaines curiosités que nous n’osions pas approcher. C’était l’ère de l’électroménager.
      Pour l’anecdote, ma mère réussit quand même à s’équiper d’un téléviseur par facilités et l’année suivante d’un réfrigérateur. Ce fut un exploit !

      L’autre endroit, aussi calme et apaisant que le Lycée, est le jardin public. Il est soigneusement entretenu et surveillé par les agents municipaux. Des platanes centenaires, datant du début de la construction de la ville, ombragent les bancs où l’on s’assoit. En son centre, un magnifique jet d’eau se déverse harmonieusement dans un bassin où frétillent gaiement des poissons d’eau douce de diverses espèces. Des carrés de gazons cernés de romarin, pigmentés de roses aux différentes couleurs, de géranium et d’autres plantes ornementales qui me sont inconnues, sont régulièrement arrosés. Nous profitons de ce lieu édénique pour réviser nos cours ou résoudre nos équations mathématiques. Parfois, nous y faisons une halte rafraîchissante, en attendant l’ouverture des cinémas ou des administrations. Souvent on y lit les journaux et les bandes dessinées qu’on achète chez le libraire, situé à quelques mètres de la sortie principale. Les plus studieux d’entre-nous se plongent dans les romans littéraires classiques récupérés de la bibliothèque du centre culturel où ils sont abonnés.
      Pour raccourcir notre trajet, en direction du Lycée, durant toute notre scolarité, nous empruntions les pistes en tuf battu de ce joyau végétal. Nous emplissions nos poumons de senteurs avant de nous mettre en rang dans quelques instants sous le regard menaçant du surveillant général, embusquant les retardateurs. C’est dire combien la ponctualité et la discipline était de rigueur !

      À la fin des programmes et dès l’affichage des résultats, nous désertons progressivement les cours, à l’insu de nos parents. D’un accord commun, nous décidons des vacances ! La direction se retrouve ainsi impuissante devant le taux d’absentéisme ahurissant et se plie devant le fait accompli. Seule l’administration assure formellement la continuité jusqu’à la date officielle de la fin de l’année scolaire. C’est une tradition lycéenne héritée de nos prédécesseurs. Et, insouciants, nous nous adonnons avec impatience à nos sports et jeux favoris. Nous entamons l’été par d’interminables baignades dans la rivière, le Cheliff, et des parties de football sur ses berges ensablées. Le soir, nous nous retrouvons attablés au Café pour une partie de dominos, de belote ou de rami. Nous avons tacitement droit maintenant quoique nous n’ayons pas encore l’âge requis pour accéder dans ce genre d’établissement. Nous sommes encore adolescents, adolescents mais aguerris par les épreuves auxquelles nous sommes affrontées et les responsabilités familiales dont nous avons la charge.
      Pour certains, la misère et le dénuement happent des pans entiers de leur enfance et adolescence. L’enfant travaille par nécessité familiale, reléguant au second plan les jeux et l’école. L’adolescent ne profite pas pleinement de ses vacances, il doit se prendre en charge matériellement pour la prochaine rentrée.
      Bachir est déjà manœuvre dans un chantier de construction. Orphelin de père, il doit aider financièrement sa famille déshéritée. Son benjamin s’improvise en vendeur de fruits et légumes au marché couvert. Il a tout juste treize printemps !
      La pauvreté est là. Ses victimes aussi sont là, bien visibles, silencieuses mais laborieuses à la moindre occasion offerte.

      Mon père s’en sort financièrement dans une moindre mesure grâce à son métier bien rémunéré. Il traverse cette période tant bien que mal malgré des temps creux, surtout l’hiver. Mais il lui arrive de dépenser toutes ses économies, alors il se terre chez lui des jours et se plonge dans ses noires pensées. Il ne fréquente jamais les cafés. C’est le lieu de toutes les débauches, disait-il. Sur son visage se lit une détresse cachée derrière un écran mouvant de fumée de tabac. Il fume cigarette après l’autre en écoutant la propagande radiophonique. Un brasier en terre cuite réchauffe sa chambre et maintient à température convenable le contenu noir de la cafetière.
      Un soir, de retour du lycée, de sa main, ma mère me fait signe de l’approcher, me tend des pièces de monnaie et me charge de l’achat d’un paquet de cigarette. C’est pour mon père qui venait d’épuiser l’argent de son porte monnaie et son paquet de cigarettes. Un court instant plus tard, Je lui tends le produit de ma course. Il le tient, les yeux baissés, sans dire un traître mot. L’image me marque à jamais ! Le lendemain, il n’est plus là. Il regagne la campagne et se reconvertit en meunier. Du sac de ciment, il passe au sac de blé. C’est plus propre mais moins payant. Sa carrière dans le bâtiment prend fin d’autant plus qu’un mal mystérieux lui ronge les poumons. Il le prit en patience mais, hélas un jour fatidique, il crache du sang. Après examens médicaux, son médecin l’évacue vers un sanatorium situé sur les hauteurs de Médéa. Son hospitalisation dure six longs mois.
      En réalité, je ne connais réellement que peu psychologiquement mon père. Sa présence au foyer ne dure en général que quelques jours. Le temps d’un congé ou d’une courte pause lorsque son entrepreneur change de région ou de chantier, une fois la tâche achevée. Lors de sa présence, à la maison, notre discussion porte sur mes études exclusivement. Parfois, en l’accompagnant en ville pour affaires, j’en profite pour lui poser des questions, et là, il ne répond que superficiellement à tout ce qui se rapporte au passé colonial, objet de ma curiosité. Aussitôt, il clôt le débat. Il oriente le dialogue, vers l’important, vers l’avenir, c’est-à-dire vers mon futur estudiantin en élevant un peu sa voix. C’est la seule chose qui compte pour lui !
      Mon père ne me disait rien sur son passé, cela devait être secret et certainement douloureux. Je sais qu’il échappa de peu à un peloton d’exécution, selon le dire de certains. C’est grâce à son entrepreneur qui est venu le chercher en urgence pour travaux, le jour même comme par hasard. Il a su convaincre le capitaine de son innocence par rapport aux activités révolutionnaires. C’est mon ouvrier, je le connais mieux que quiconque. C’est un travailleur sérieux qui vit au chantier, ce n’est pas un fellaga, aurait-il dit au militaire. Mon oncle a échoppé, lui, de six mois de prison ferme pour soutien aux terroristes, selon le vocabulaire de l’époque. C’était vrai.
      À son retour de l’hôpital, je le vois vieilli davantage, affaibli, amoindri, plus taciturne qu’il ne l’a été. Il a troqué sa chéchia pour un turban. Cela a changé grandement sa physionomie. Le lendemain, il prend la route de la campagne pour passer sa convalescence de deux mois.
      Après avoir observé le repos prescrit par son médecin traitant, il m’invite à l’accompagner à Médéa, en guise de récompense pour mes bons résultats scolaires dans la foulée du contrôle médical qu’il doit suivre périodiquement, me semble-t-il. Nous prenons l’autocar pour Blida où nous déjeunons à ma grande surprise dans un restaurant luxueux, ensuite un taxi pour le sanatorium. Nous longeons les gorges de la Chiffa, une région touristique, où des macaques de Barbarie, une espèce de singes en liberté descendent jusqu’au bord de la route sinueuse à la rencontre des humains. Mon père tenait à me montrer cette curiosité. C’est aussi une halte très fréquentée où ruissellent des eaux cristallines sur les flancs des falaises. Un lieu où viennent se rafraichir les automobilistes en direction du Sud-est du pays.
      Une fois toutes les formalités sanitaires et administratives accomplies, il me remet une somme d’argent conséquente. Il ne l’a jamais fait auparavant même dans les circonstances aisées. Puis, il me regarde longuement, droit dans les yeux, comme pour me dire je ne sais quoi de très important, mais il détourne son regard et ravale ses mots. Ce fut la dernière fois où j’ai vu mon père vivant. Aujourd’hui, je m’interroge sur les pourquoi de cet agréable voyage inopiné et les dépenses occasionnées à un dur moment où, raisonnablement, il s’en serait passé. M’aurait-il fait son adieu de cette manière ? Et ce regard ? C’est un secret tombal !

      La disparition de mon père me bouleversa. J’ai beaucoup plus pleuré l’homme, le paysan persécuté par la gendarmerie française, soupçonné d’activisme révolutionnaire, qui a dû fuir sa campagne natale et s’aventurer en ville, incognito, loin de sa tribu et sa famille pour s’embaucher dans le bâtiment, secteur en pleine expansion que mon père biologiquement parlant. L’homme sans logis qui parvint en premier lieu à exfiltrer son fils aîné du climat délétère de la guerre et l’inscrire au collège Lallemand d’ex Orléansville, nouvellement El Asnam, puis Chleff, grâce à l’aide financière de son patron européen. Puis le reste de sa famille, une fois qu’un logement fut rendu disponible suite au déménagement fortuit d’un locataire. L’homme errant d’une ville à l’autre, d’un chantier à l’autre, portant des gerçures profondes causées par le froid et le ciment au niveau des doigts qu’il panse de vaseline. L’homme qui a fini par cracher son sang sur la vie avant de partir. J’ai pleuré aussi le chef du foyer familial qui ne manqua guère à son devoir de satisfaire les besoins de sa famille nombreuse, mon père.
      Son décès survint une nuit du premier trimestre de l’année scolaire. J’ai rejoint mes cours après trois jours d’absence avec justificatif sans aucune prise en charge psychologique par l’établissement. Un comportement odieux et impardonnable! Je devenais plus le même lycéen, à la surprise de mes professeurs. Ma vie a basculé, ma scolarité aussi. J’ai perdu toute envie de poursuivre mes études. L’excellent élève que j’étais est devenu un cancre. Je haïssais l’instruction, la classe, les professeurs et finalement le Lycée. Je séchais les cours, des jours, des semaines, puis ce fut la rupture totale. Je fréquentais de moins en moins Amine et le groupe de copains qui gravitaient autour de nous. Je passais mes journées au Café à jouer aux cartes et au domino. Je voulais oublier mon passé, le rêve de mon père et ma condition sociale. Je voulais être moi, avec mes propres normes, ma propre force, ma propre voie, indépendant des autres. Je voulais partir, m’envoler de mes propres ailes, trouver le bonheur qui n’est forcément pas la réussite scolaire comme l’avait imaginé mon père.
      Mon frère aîné en est l’exemple. C’est un énarque, figurez-vous ! Il a un salaire misérable. Il ne pouvait pas nous apporter une aide financière, nous, sa grande famille. je l’avais assimilé plus tard.

      Une crise existentielle s’empara de moi et s’enchevêtra dans les méandres de ma pensée, de ma folie juvénile. En étais-je conscient ? J’avais dix sept ans, avec l’impression d’en avoir beaucoup plus ! J’ai traîné longuement dans de mauvais endroits, avec des gens dits de mauvaises réputations. Je me suis adonné à l’alcool, aux drogues, à des aventures périlleuses mais je n’ai heureusement jamais commis un acte malveillant ou répressible. J’ai pénétré comme par défi ou curiosité ce monde déclassé par la société. Je l’ai connu de l’intérieur et je m’en suis fait mon idée. Il n’était pas si mauvais comme elle le prétendait. Il était son pur produit et parfois même la conséquence de sa mentalité et de ses agissements.

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      • #3534845
        Sybilla
        Maître des clés
          • Sujet: 5464
          • Réponses: 79667

          Bonsoir Cher Ami poète BOUCHARBA,

          Un récit tout aussi palpitant mais aussi extrêmement émouvant lorsque ton père vous a quitté toi et ta famille hélas…

          J’attends la suite avec impatience !

          Belle soirée Cher Ami poète BOUCHARBA !
          Toutes mes amitiés à vous deux
          Sybilla

          Le r?ve est le poumon de ma vie (Citation de Sybilla)
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