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L’écolier

  • Ce sujet contient 1 réponse, 2 participants et a été mis à jour pour la dernière fois par Sybilla, le 20-09-2024 15:49.
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    BOUCHARBA
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      Chapitre 2
      L’écolier

      La première épreuve incontournable de l’Algérie indépendante fut la rentrée scolaire. Le défi fut sans commune mesure à cause du départ en masse des instituteurs français, malgré les accords de la coopération culturelle établis entre les deux pays, et le nombre des élèves inscrits grâce à l’instruction obligatoire promulguée pour la première fois. J’eus la chance de faire partie des écoliers inscrits en cette date hautement symbolique. Mon père était absent, retenu comme à l’accoutumée par son engagement professionnel. Mais, connaissant la date, il remit auparavant à ma mère une somme nettement suffisante pour l’achat des effets vestimentaires et fournitures scolaires. Il savait bien faire l’estimation des frais nécessaires pour la simple raison que mon frère aîné était encore collégien. Dans la foulée, et grâce au nombre de places disponibles mes deux sœurs déscolarisées furent aussi admises ultérieurement avec dérogation d’âge. C’était la politique sociale prônée par le gouvernement en place.

      Je me souviens avec clarté de mon entrée à l’école. Ma mère m’arrache fermement de la lourdeur de mon sommeil, me dirige immédiatement vers le coin couvert qui nous sert de salle d’eau et tire le rideau derrière moi. Mon débarbouillage ne dure que quelques minutes. Mes habits flambants neufs conservent encore leurs étiquettes. Je ne mets qu’un laps de temps pour me vêtir convenablement à la manière d’un écolier. Ma grande sœur m’aide à mettre ma paire de souliers, voyant que j’éprouve des difficultés à me chausser, et m’accroche une fichette portant des lettres et un chiffre sur ma blouse. C’est mon identité scolaire désormais. Mon frère nous accompagne, moi et mes deux voisins, Amine et Bachir, jusqu’au portail du bâtiment scolaire réservé à l’entrée des élèves. Le trac me poursuit pas à pas depuis mon domicile. Je vais être séparé contre mon gré de ma grande sœur et de ma mère pour affronter un monde nouveau où règne un seigneur appelé : L’instituteur. J’éprouve inconsciemment une sorte d’aversion datant de mon apprentissage coranique par le Cheikh qui ne se prive pas de châtier les élèves perturbateurs de la récitation des versets. C’est la falaqa, des tapes légères sur la plante des pieds, un châtiment corporel qui, foncièrement dissuasif, banni aujourd’hui, s’est avéré relativement efficace. Cela est dû au caractère sacré des textes. J’ai appris plusieurs Chapitres du Coran grâce à cela peut-être.
      L’école qui nous accueille est imposante. Elle est grillagée du côté exposé à la rue. Son architecture est géométriquement simple, sans ornements ni enjolivures. La cour est grande, pouvant même permettre des activités culturelles et sportives. Six ou sept arbres assez hauts et feuillus, plantés certainement dès le début du chantier, assurent l’ombre pour les surveillants de la récréation et pour les écoliers essoufflés par les jeux. Elle est composée d’un rez-de-chaussée et de deux étages. Les salles de classe sont vastes, bien éclairées et aérées par des fenêtres de grandes dimensions, munies de rideaux servant à atténuer la lumière et la poussière. Le mobilier scolaire est neuf et répond aux exigences pédagogiques. Des estrades, un tableau peint en noir muni d’une partie pliable, accroché solidement au mur, un autre, plus petit, mobile et réversible celui-là, reposant sur un socle métallique, trois rangées de pupitres munis d’un espace de rangement des livres et des cahiers. Au fond de la salle, une armoire vitrée en bois renferme des ouvrages, des cartes géographiques, un globe terrestre miniaturisé et des registres. Des gravures de paysages et des portraits embellissent les murs. Voilà l’inventaire du nécessaire scolaire disponible pour cette rentrée scolaire différente de ses précédentes.
      Les cours se font en langue française uniquement. Une langue qui ne nous est pas familière. Le tout-venant de moniteurs recrutés, diplômés du certificat de fin d’études primaires, pour la plupart, à peine formés pour la circonstance, s’attachent à ne prononcer aucun mot arabe en classe. Nous nous habituons peu à peu à déchiffrer leurs messages et à exécuter leurs ordres. L’apprentissage fut long, délicat mais sur, grâce à leur engouement manifeste. Il durera six années.
      L’arabe scolaire fait son entrée vers la fin du cycle primaire. Cela ne nous pose aucun problème. Déjà, l’enseignement coranique acquis nous facilite la maîtrise correcte de la langue savante, et étant donné que le dialecte d’une grande partie de l’Algérie lui s’apparente, nous ne rencontrons point de difficultés. Pour les régions berbérophones cela se serait passé moins facilement. Nous franchissons ainsi, Amine, Bachir et moi, le cycle primaire avec succès.

      Bachir, Amine et d’autres deviennent naturellement mes amis au-delà de camarades de classe. Nous faisons ensemble le chemin des cours, puis à la sortie nous nous retrouvons pour exercer nos jeux favoris aux alentours de notre quartier. Souvent nous nous aventurons plus loin que ne le pensent nos parents. Nous explorons en profondeur l’immense orangerie non sans profiter d’une baignade dans les canaux d’irrigation, bravant les interdictions du service des eaux. Parfois nous tendons des pièges à différentes espèces d’oiseau. Le gamin mou et craintif que j’étais se transforme peu à peu en un individu ferme et déterminé sur lequel comptent désormais ses parents grâce à ses performances scolaires, à son intégration sociale et aux aventures inimaginables mais excusables courues à son âge. Ma famille me charge parfois de différentes missions, de voyages et des courses, déchargeant ainsi mon père de certaines obligations à cause des fréquentes absences, liées à son travail.
      Chaque année, Je passe mes vacances scolaires à la campagne chez mon oncle paternel. Commerçant et aussi jardinier pendant ses heures creuses. Je m’occupe des chèvres, de la vache laitière, des carrés de maraîchage et des arbres fruitiers. J’aimais bien ces occupations. Je flâne souvent pendant un temps fou dans les pinèdes de cette région forestière. Je découvre les grands espaces sauvages et la faible concentration humaine qui contraste avec l’exiguïté et la promiscuité que je vis dans mon bidonville.
      En effet, dès la publication des résultats de l’examen d’entrée en sixième, fière de ma réussite, ma mère m’autorise précocement à se rendre à la campagne. Mon oncle est venu me récupérer avec sa camionnette et du coup s’approvisionner en denrées alimentaires du marché de gros de la ville, pour son échoppe. Chose qu’il fait régulièrement deux fois par semaine. Le mardi et le jeudi.
      Quelques semaines plus tard, Amine et Bachir commencent à me manquer. Mais, un jour, sur le chemin qui mène au village minier, lieu le mieux animé de la région où je passe une grande partie de la journée, je vois arriver à pieds mon père accompagné d’Amine. Grande fut ma surprise ! C’est comme une apparition ! Je ne sais toujours pas décrire la joie mutuelle que nous éprouvons et l’intensité de l’étreinte chaleureuse des retrouvailles qui en découla.
      De retour d’Oran, pour un congé d’une quinzaine de jours, mon père qui voit d’un bon œil la bonne éducation d’Amine, n’a pas hésité de l’amener avec lui vers le lieu de mes vacances, sur accord de ses parents bien sur. Mon père aurait également remarqué son désir inavoué de me retrouver, tant notre attachement, l’un envers l’autre, était si grand. Aussi, ma mère aurait certainement été pour quelque chose.
      Amine est un garçon de bonne famille comme on dit. On dirait que le bon Dieu nous a créé l’un pour l’autre tellement qu’on est heureux ensemble. Il est d’une gentillesse et intelligence extrêmes. Tout le monde l’estime grâce à son amabilité. Il n‘est que sourires, sympathie et disponibilité. Facilement abordable et confiant. C’est un ange, on dirait ! Ses parents sont d’une très modeste condition. Le père travaille au jardin public temporairement et la mère à l’école primaire comme femme de ménage. Leur maison est mitoyenne à la notre. À vrai dire nos deux maisons n’en forment qu’une. Nos portes faisant face l’une à l’autre, demeurent entrouvertes toute la journée. Amine vit beaucoup plus chez nous, famille nombreuse, que chez lui. Il aime tant l’ambiance familiale à la fois ludique et studieuse qui règne sous le regard attentif de mon frère. On écrit, on récite une fable de La Fontaine, une qasida d’Al-Mustanabbî, un verset coranique, on s’applique à résoudre un exercice de mathématique. De temps à autre le chahut s’installe et mon aîné intervient pour rétablir l’ordre. Il agit de la même manière que l’instituteur. Lorsqu’il s’absente un court moment, c’est la recréation !
      Nous profitions pleinement de nos vacances dans un cadre paradisiaque. Nous rendions visite à mes oncles et tantes dont les demeures sont éparpillées ça et là dans le massif montagneux, en empruntant les sentes des bergers et parfois audacieusement des raccourcis abruptes. Ces derniers nous accueillaient avec joie et curiosité. Des citadins habillés luxueusement à leurs yeux, s’exprimant avec un accent un peu différent, loquaces, turbulents, mais maladroits lorsqu’il s’agit de conduire un troupeau de chèvres, de grimper une colline, de monter un âne farouche, de confectionner une flute, une canne ou un gourdin.
      La région est l’une des plus pauvres de l’Algérie. La modernité semble n’avoir jamais atteint cette contrée. Sa ressemblance avec la Kabylie est frappante. Les maisons sont construites en pierres et couvertes pour les plus aisés de tuiles rouges, sinon d’un toit de chaume pour les déshérités. Elles ne disposent que d’une porte d’entrée principale, sécurisée de l’intérieur par un épart. Les pièces sont sans fenêtres à cause du froid hivernal et le parterre est en terre battue. La principale est plus importante en superficie, éclairée le jour par une rangée de tuiles en verre et la nuit par des lampes à carbure. Elle comprend une cheminée, des sacs en peau de moutons tannée emplis de semoule de différentes granulométries minutieusement rangés, de grandes jarres de stockage de figues sèches et d’autres plus petites, finement décorées, contenant d’autres denrées plus précieuses, des nattes accrochés aux murs et un empilement de tapis de fabrication artisanale.
      La seule richesse palpable est la vache laitière. Elle occupe la cour à elle seule. La population masculine adulte exerce le dur métier de mineur ou de terrassier chez les forestiers. Garçons et fillettes accompagnent les bêtes aux maigres pâturages sur les terrains escarpés et les lisières de la forêt. Ils ne rentrent qu’au coucher du soleil. Chaque famille entretient un maigre potager et quelques arbres fruitiers, essentiellement des figuiers. Les vergers sont protégés par de haies épineuses, de fraisiers sauvages et d’une ou deux rangées de figuiers de barbarie afin de dissuader les garnements maraudeurs.
      Amine, absorbé par je ne sais quelles pensées, constate le dénuement et la précarité de ces montagnards fiers, généreux et accueillants. La simplicité de leur mode de vie. Il pense probablement à ses parents. À la prochaine rentrée scolaire toute proche avec fierté et à sa situation de futur lycéen, première promotion de l’Algérie indépendante, dès septembre prochain.

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      • #3534672
        Sybilla
        Maître des clés
          • Sujet: 5464
          • Réponses: 79667

          Bonsoir Cher Ami poète BOUCHARBA,

          Superbe récit autobiographique très bien écrit que j’ai beaucoup aimé lire tant chaque détails sont si précis !

          Excellent !

          Belle soirée Cher Ami poète BOUCHARBA !
          Toutes mes amitiés à Leïla et toi
          Sybilla

          Le r?ve est le poumon de ma vie (Citation de Sybilla)
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