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L’effacement

  • Ce sujet contient 2 réponses, 2 participants et a été mis à jour pour la dernière fois par Jonathan, le 20-01 08:15.
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  • #2724976
    Jonathan
      • Sujet: 605
      • Réponses: 776

      Mon Dieu, si Tu existes encore dans ce vent sec qui me ronge de l’intérieur, si Tu n’as pas détourné le regard des hommes noirs depuis trop longtemps, alors écoute-moi maintenant, car je sais que mon heure est proche.

      Je suis étendu sur une terre qui n’est pas la mienne. Une terre haute, dure, étrangère, qui se nomme l’Alto Perú.

      Ils disent que c’est ici que se joue l’avenir de la Patrie, celle qui est censée être la nôtre, l’Argentine…

      Moi, je sens seulement que c’est ici que se termine ma triste vie. Le sang quitte mon corps lentement, comme s’il hésitait à trahir l’être en qui il est depuis très longtemps.
      Il s’enfonce dans la poussière, disparaît sans laisser de traces, de nom… Comme nous, les Noirs argentins…

      Mon fusil est tombé non loin de moi, mais je n’ai plus la force de tendre la main. Ma jambe ne répond plus depuis un moment déjà, j’ai l’impression qu’elle n’est plus rattachée à mon corps… En fait, je crois qu’elle est restée là-bas, derrière la colline, là où les cris se sont tus trop vite.

      Seigneur, Tu me connais, moi, Cayetano Suárez Cufré, trente-six ans, un Noir argentin, disent-ils. Je ne sais pas si Tu reconnais ce mot dans Ta langue. Je suis né esclave ou libre, je ne sais plus très bien… On m’a toujours expliqué ma condition après coup. Quand j’étais enfant, on me disait où dormir ; en devenant un homme, on m’a dit où mourir. Aujourd’hui, c’est ici, dans l’Alto Perú, et non en Argentine…

      Je T’ai souvent prié dans les églises blanches de Buenos Aires, dans les cours où nos tambours murmuraient la nuit, dans les yeux de mes filles quand elles dormaient serrées contre moi. Je ne Te demandais pas grand-chose : les laisser vivre sans avoir honte. Mes petites Maria et Alejandra… Pardonne-moi, mes filles.
      Votre père vous a laissées trop tôt. Je vous ai laissées dans un monde qui apprend aux enfants noirs à disparaître lentement.

      Mon Dieu, je me souviens encore du jour où ils sont venus me chercher. Ils me parlaient de liberté, de Nation… Ils parlaient fort, comme ceux qui n’iront pas devant. Mais moi, j’ai marché… Parce que j’ai toujours marché quand on me le demandait. Parce que refuser, pour un homme de ma couleur, a toujours coûté plus cher que mourir. Il était pointé du doigt… Ils nous ont, comme d’habitude, mis en première ligne. Les nègres ouvrent la route, les Blancs écrivent l’histoire de derrière, sans se salir les mains…

      J’ai vu tomber des frères ici. Des hommes sans tombe, sans médaille, sans mémoire.
      Leurs noms se sont envolés avec la fumée, les pensées des leurs.
      Je sens que le mien va bientôt les rejoindre.

      Mon Dieu, si Tu dois garder quelque chose de moi, ce ne sera pas mon corps. Ce dernier est fatigué, plein de cicatrices qui ne racontent rien aux livres. S’il Te plaît, garde ma voix, ce que j’ai été pour les miens : un père, un homme droit, un nègre qui n’a jamais cru qu’il était inférieur, même quand tout le monde le lui répétait.

      Le froid s’engouffre, je n’entends plus la bataille, mais seulement le vent.

      Je crois que c’est la fin…

      Si la Patrie se souvient de moi, ce sera par erreur. Si elle m’oublie, ce sera par habitude. Ils ont effacé le fait que nous avons bâti cette nation, alors pourquoi se souviendrait-elle de moi ?

      Je Te confie mes filles, Seigneur.
      Ne permets pas qu’elles meurent à leur tour pour une liberté qui ne prononce jamais leur nom, un pays qui niera leur passage sur cette terre. Je ferme les yeux maintenant…

      La terre me reprend, comme elle l’a fait avec les autres avant moi… Comme toujours.
      Je ne sais pas quand mon cœur s’est arrêté de battre. Ce que je sais, c’est que la douleur s’est retirée avant moi, comme une femme fatiguée de trop rester.

      Il y a eu un silence, lourd, épais, plus dense que la poudre. Et dans ce silence, mon corps est devenu léger comme une plume. Trop léger pour un homme qui a tant porté.
      Seigneur, si c’est ça la mort, alors elle n’est pas violente, elle est lente, triste, elle ressemble à l’oubli…

      Je me vois étendu sur cette terre étrangère, auprès de corps qui sont déjà vidés de leurs âmes. Mon uniforme est déchiré, sale. La sueur et le sang noir sont incrustés dans ce dernier.

      Personne ne s’arrête.

      Les bottes passent près de moi, certaines me frôlent, aucune ne se penche. C’est à ce moment que je comprends alors que, même mort, je suis en trop. Ils ramassent les fusils, comptent les survivants, crient victoire ou retraite. Mais aucun ne compte les nègres.

      Ils diront plus tard : « Ils sont tombés. » Sans dire combien, lesquels. Mon nom ne sera pas écrit. Et s’il l’est, ce sera mal orthographié ou effacé plus tard, quand il gênera cette nation.

      Seigneur, j’ai vécu trente-six années sur cette terre, cela a été difficile, et je peux Te dire exactement quand j’ai compris que ma vie valait moins. Ce n’était pas sous le fouet, ni dans les champs, ni même quand on m’a donné le nom d’un autre. C’était le jour où j’ai compris que je pouvais mourir pour un pays qui n’enseignerait jamais mon visage à ses enfants.

      Je revois Buenos Aires, les rues de San Telmo, les maisons basses, les cours où les négresses lavaient le linge en chantant à voix basse, pour ne pas déranger les Blancs.

      Je revois Maria Soledad, ma femme que j’aime, les mains abîmées par l’aiguille.
      Son regard fort, même quand elle avait peur. Elle savait, elle a toujours su que je ne rentrerais peut-être pas.

      Je revois mes filles, Maria, déjà sérieuse, déjà trop grande pour son âge, et Alejandra, encore rieuse, encore protégée par l’illusion…

      Mon Dieu, elles ont mon sang, elles auront aussi mon effacement… Je voulais leur apprendre à marcher droites, à ne pas baisser les yeux, à se souvenir que leurs ancêtres venaient de loin, de très loin, de terres où personne ne demandait la permission d’exister. Mais le pays leur apprendra autre chose. Il leur dira : « Soyez discrètes, soyez reconnaissantes, soyez plus claires de peau. » Et peut-être qu’un jour, elles apprendront à oublier mon nom pour survivre. Je ne leur en veux pas, le système a commencé par effacer les langues de nos ancêtres, leurs coutumes…

      Mon Dieu, si Tu as un endroit pour les hommes comme moi, qu’il ne soit pas silencieux, qu’il y ait des tambours, des voix, des noms prononcés sans honte. Car ici-bas,
      on nous a utilisés pour construire, pour défendre, pour mourir.

      Et puis ils nous ont retirés des livres, des tableaux, du pays, des mémoires.
      Je sens que l’on me couvre d’un manteau de terre. Ils le font très vite, sans aucune prière, pas un mot pour mes proches, ni pour moi.

      Un soldat dit : « Encore un nègre. »

      Encore, toujours encore. La terre se ferme et la lumière disparaît. Mais ma voix, elle, refuse de disparaître, de s’éteindre ainsi. Seigneur, tant que quelqu’un pensera à moi,
      je ne serai pas entièrement mort.

      Mon Dieu, puisque Tu me laisses encore parler,
      laisse-moi Te dire d’où je viens, avant que même cela ne se perde. Je suis né dans une maison basse, humide, à l’ombre des murs de Montserrat.

      Ma mère s’appelait Dominga. Elle venait d’un endroit appelé Kongo, disait-on. Elle portait l’Afrique dans ses silences plus que dans ses mots. Je suis né avec une dette sur la peau. Avant même de savoir marcher, je savais attendre… L’ordre, le regard, que quelqu’un décide pour moi.

      On ne m’a jamais battu sans raison. Il y avait toujours une raison, une tasse renversée, un regard trop long, un pas trop lent. Les raisons changent, mais la douleur reste.

      Mon premier souvenir, Seigneur, ce sont des mains. Celles qui ne demandaient pas, qui prenaient, des mains blanches, sûres d’elles.

      On m’a appris très tôt dans ma jeunesse à ne pas pleurer. Un nègre qui pleure fatigue les maîtres, et celui qui se tait survit plus longtemps… J’ai dû grandir très vite. Mon corps a compris avant moi que la force et la cruauté étaient une langue que les Blancs respectaient parfois.

      À dix ans, je portais des charges bien plus lourdes que moi. À quinze, je connaissais déjà les rues, les ports, les odeurs de viande, de sueur, de sel. Buenos Aires était noire, à cette époque-là, de voix, de corps, de prières murmurées derrière les portes. Mais ils ne voyaient pas la ville ainsi.

      Ils disaient : « La ville est espagnole. »
      Comme si nous étions des ombres, des êtres invisibles…

      Mon Dieu, j’ai appris Ton existence et Ton nom dans une église où je ne pouvais pas m’asseoir devant, car ils nous ont dit qu’il y avait une hiérarchie…
      Je T’ai prié à genoux, pas par humilité, mais parce que c’était la seule position autorisée. Je me suis demandé longtemps si Tu voyais la différence entre nous…

      Puis sont venus les Anglais en 1806, si je me souviens bien… Ils ont débarqué comme un orage. Ce jour-là, on nous a donné des armes, pour défendre une ville qui ne nous défendait jamais. J’ai vu la peur dans les yeux des maîtres. Une peur que je ne leur connaissais pas… Et j’ai compris quelque chose d’important : ils avaient besoin de nous. Nous avons combattu, nous sommes tombés et nous avons tenu pour eux… Après la victoire, ils ont célébré, ils ont écrit, ils ont nommé des héros qui étaient convenables… Nous, nous sommes retournés à l’ombre, comme toujours. C’est après cela qu’on m’a dit : « Tu es affranchi, Cayetano ! »

      Affranchi… Un mot léger pour une liberté lourde. Libre de marcher, mais pas d’entrer partout. Libre de travailler, mais pas de choisir. Libre de mourir pour la Patrie.

      C’est là que j’ai rencontré Maria Soledad. Elle cousait droit, parlait peu, regardait les hommes dans les yeux. Avec elle, j’ai cru à quelque chose, et pas à la justice, mais à la continuité.

      Quand Maria est née, j’ai pleuré, en silence. Je me suis juré qu’elle ne porterait jamais de chaînes visibles. Quand Alejandra est venue au monde, j’ai compris que j’avais maintenant deux raisons de rester en vie. Et pourtant, me voici devant Toi à trente-six ans…

      Mon Dieu, tout cela me traverse pendant que mon corps refroidit. Le passé défile toujours quand l’avenir se ferme. Je sens que ma voix s’affaiblit. Mais je n’ai pas encore fini.

      Mon Dieu, je me souviens du bruit avant même des mots, des pas pressés, des portes qui claquent, des voix blanches qui se croient nouvelles.

      La ville tremblait, Buenos Aires ne dormait plus. On disait que l’Espagne était faible, que le roi était loin, que le monde allait changer. Changer pour qui, Seigneur ? Dans les tavernes, les créoles parlaient de liberté comme d’un vin qu’ils venaient de découvrir. Ils levaient leurs verres, ils tapaient du poing sur les tables, ils criaient des mots qui n’avaient jamais franchi nos lèvres. Moi, je passais, je portais, je regardais.

      Le 25 mai, le ciel était bas, gris comme un avertissement. La foule blanche s’agitait devant le Cabildo, des drapeaux, des cris et des promesses.

      J’étais là, au milieu, invisible.

      Ils criaient : « Liberté ! »

      Et moi, Mon Dieu, j’ai senti ce mot me frôler sans jamais me toucher. Trois jours plus tard, ils ont frappé à nos portes. Pas pour discuter. Pas pour convaincre. Pour compter, les hommes, les nègres et les métis. On nous a alignés dans une cour, regardé nos bras, nos dents, nos dos. Comme avant, lorsque nous étions esclaves, des bêtes sauvages à leurs yeux…

      — Tu as déjà combattu ?
      — Oui.
      — Tu marcheras devant.

      Toujours devant, comme des agneaux qu’on mène à l’abattoir… Ils parlaient de la Patrie
      comme si elle était une mère… Mais une mère qui envoie toujours les mêmes enfants
      au-devant du feu… Qui n’aime pas tous ses enfants…

      Mon Dieu, j’ai regardé Maria Soledad ce soir-là.
      Je n’ai rien dit et elle n’a rien demandé, elle savait…

      Les femmes noires savent toujours avant nous. Mes filles dormaient et je les ai regardées longtemps, trop longtemps peut-être. Comme si je voulais graver leurs visages dans une partie de mon être que même la mort ne pourrait atteindre.

      Je suis parti à l’aube, sans musique, sans bruit et sans cérémonie. Les tambours sont restés derrière. Ils ne voulaient pas qu’on se souvienne de nous.

      La marche vers le nord a été longue. Et la terre devenait plus sèche et l’air plus rare.
      Les hommes plus silencieux. Certains parlaient encore de liberté. Moi, je comptais les absents. Un nègre tombe malade, un autre s’effondre, mais on continue.

      « Avance, car ta Patrie n’attend pas. »

      Arrivés dans cette région inconnue, l’Alto Perú, dans un pays inconnu, j’ai compris. Ce n’était pas qu’une guerre. C’était aussi un tri. Les officiers regardaient la carte. Nous regardions la mort.

      Ils disaient : « Tenez la position. » Nous ne disions rien.

      Mon Dieu, quand la bataille a commencé,
      j’ai senti mon corps se souvenir avant même que mon esprit comprenne.
      Le bruit… La fumée… Les cris… Puis la douleur… Nette… Profonde… Incontestable… Ma jambe… Mon sang… La terre…

      Et me voilà revenu à Toi, car dans la poussière je suis né et à la poussière je retourne…

      Quand la bataille a vraiment commencé, il n’y a plus eu de drapeaux, de discours et de Patrie. Il n’y avait que des corps lancés les uns contre les autres, comme si la terre elle-même voulait se nourrir de nous. La fumée brûlait les yeux. La poudre collait à la langue. On ne voyait plus à dix pas… On tirait vers des formes, des cris, des ombres… À côté de moi, un frère est tombé. Je ne connaissais pas son nom, mais je connaissais son regard. C’était suffisant. Un autre a continué à avancer sans bras. Un autre s’est agenouillé pour prier et n’a jamais fini sa phrase.

      Mon Dieu, je n’ai jamais été courageux, mais seulement habitué à obéir, à encaisser, à survivre là où d’autres décidaient pour moi…

      J’ai tiré, j’ai rechargé, j’ai avancé, puis j’ai senti l’impact ! Pas tout de suite la douleur, d’abord le vide. Ma jambe s’est arrachée comme une promesse trahie. Je suis tombé lourdement au sol. La terre m’a accueilli sans surprise. Autour de moi, la bataille continuait. Au-dessus de moi, le ciel restait indifférent. J’ai essayé de me relever, de ramper, mais mon corps a refusé.

      C’est là, Mon Dieu, que j’ai compris que je ne rentrerais pas chez moi vivant. J’ai pensé à Maria Soledad, à ses mains qui raccommodent, à ses silences pleins de courage. J’ai pensé aussi à mes filles, à Maria et Alejandra. À leurs pas encore légers.
      À leurs noms qu’on prononcera de moins en moins.

      Je n’ai pas crié, pas appelé. Les nègres meurent en silence. C’est ainsi que l’Histoire écrite par les Blancs préfère nous recevoir… La douleur est revenue alors, elle était lente, sourde. Elle a remonté mon corps comme une marée. J’ai prié, non pour vivre cette fois, mais pour que mon passage ne soit pas inutile. Pour que, quelque part, quelqu’un se souvienne que nous étions là, dans cette bataille, dans ce pays que l’on nomme Argentine.

      Si Tu dois juger ce pays un jour, souviens-Toi de notre chair, de notre sang et de nos os, mélangés à sa terre. Que ses fondations sont noires autant qu’indiennes.

      Le froid est arrivé et mes mains ne m’appartenaient plus, ma respiration est devenue étrangère.

      Je n’entendais plus la guerre, mais seulement mon cœur, qui frappait trop lentement.
      Je T’ai parlé, tout donné, n’ai plus rien à garder. La lumière s’est retirée, sans colère, sans promesse, et moi, Cayetano Suárez Cufré, homme noir, soldat, père, je suis mort ici, dans l’Alto Perú, pour une liberté qui ne prononcera jamais mon nom.

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    • Auteur
      Réponses
      • #3600858
        Sybilla
        Maître des clés
          • Sujet: 5464
          • Réponses: 79667

          Bonsoir Cher Ami poète Mr_guyguy,

          C’est terriblement triste et poignant….

          Parfois, on peut se demander si ce genre d’individus possède une part d’humanité…

          Merci pour ce récit bouleversant !

          Bonne Année 2026 !

          Belle soirée Cher Ami poète Mr_guyguy !
          Toutes mes amitiés
          Sybilla

          Le r?ve est le poumon de ma vie (Citation de Sybilla)
        • #3600997
          Jonathan
            • Sujet: 605
            • Réponses: 776

            Bonjour chère Sybilla,

            Merci pour ton message et ton regard si humain.
            Ce texte est né précisément de cette question que tu poses : où est passée l’humanité, et à qui a-t-elle été refusée. Donner une voix à ceux que l’Histoire a effacés est, à mon sens, une nécessité.

            Merci de l’avoir entendue.

            Belle année 2026 à toi,
            Avec toute mon amitié.

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