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Les enfants de l’indépendance 1

  • Ce sujet contient 1 réponse, 2 participants et a été mis à jour pour la dernière fois par Sybilla, le 19-09-2024 15:13.
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    BOUCHARBA
      • Sujet: 350
      • Réponses: 1551

      Les enfants de l’indépendance

      Les derniers soldats. 1

      Mes premiers souvenirs d’enfance remontent à l’époque où je faisais mes quatre ans. J’en ai presque la certitude. Aussi vagues soient-elles aujourd’hui des pans de cette période subsistent encore dans ma mémoire. Entre autres, j’accompagnais alors ma mère aux fêtes familiales, totalement dépendant des soins spécifiquement prodigués aux enfants de cet âge-là.
      Je me rappelle une fois, en compagnie de ma sœur, m’être rendu à l’extrémité sud de ma zone d‘habitation afin de voir de plus près les contours de la mystérieuse ville coloniale, située sur l’autre rive de l’oued Cheliff. Mais depuis ma position d’observation, la plus élevée possible, je n’ai pas pu distinguer avec netteté les lieux espérés pour satisfaire ma curiosité enfantine.
      J’imaginais, comme plongé dans un conte de fée, l’itinéraire qu’empruntait mon frère aîné chaque matin pour se rendre au collège. Seuls, Ils n’étaient pas nombreux les enfants qui faisaient ce trajet. Je n’ai jamais osé traverser le pont qui enjambe la rivière non accompagné de peur de croiser une personne adulte de mon entourage.
      S’agissant d’un gamin de mon âge, une pareille aventure évoque indubitablement une sévère réprimande parentale par ces moments difficiles. Evidemment, j’ignorais encore les événements dramatiques qui bouleversaient l’Algérie des années soixante. Personne ne m’en parlait. Aurais-je eu l’aptitude de comprendre ? Je ne le pense pas.
      Par contre, les bribes de conversations entre mes parents sur le sujet effleuraient aléatoirement mon attention et nourrissaient souvent mon imaginaire d’étranges questionnements, déjà dès mes cinq ans.
      Ma famille habitait un bidonville jouxtant une petite agglomération d’origine européenne constituée essentiellement : en son centre d‘une caserne spacieuse grouillante de soldats, de vieilles bâtisses en pierres alentour, d’un îlot d‘habitations modernes aux tuiles rouges à son nord-ouest, de quelques commerces essentiels disposés le long de la rue principale, évidemment d’une petite école, d’un dispensaire pour les petits soins, d’un stade municipal et de grands entrepôts agricoles pour le conditionnement des oranges destinées à l’exportation. Le tout niché dans une vaste orangerie s’étendant sur des kilomètres à la ronde.
      À l’origine, c’était une ancienne ferme militaire datant du début de la colonisation. Première exploitation agricole de la région, devenue statutairement civile ensuite, elle finit par la force de l’usage par donner son nom à cet embryon de village.
      Quelques européens de condition modeste, artisans et petits commerçants, vivaient dans cet espace faiblement urbanisé appelé la Ferme, comme je viens de vous l’expliquer.
      Nous autres, autochtones d’origine campagnarde, plus visibles et plus nombreux, occupions longitudinalement la rive nord de la rivière, le Cheliff. Nos parents fournissaient une forte main-d’œuvre agricole permanente et saisonnière aux colons agrumiculteurs pour la plupart. Nos gourbis, construits à la hâte pour certains, du fait de l’exode rurale causée par les violences de la guerre et bien sûr du chômage qui s’en étaient suivi, s’entassaient, s’entrelaçaient, progressivement, densément. Ils étaient dépourvus d’électricité, d’eau potable et de réseaux d’évacuation sanitaire. Nous continuions malgré nous à vivre la vie paysanne à quelques encablures de la ville. Les corvées d’eau et de bois faisaient notre quotidien. Enfants et adolescents alliions occupations domestiques et scolarité.
      Chaque gourbi disposait d’une courette où était suspendu dans un angle un récipient à eau potable en peau de chèvre, dans un autre, d’un four traditionnel façonné à même le sol , l’équivalent d’un ou deux stères de bois sec , et quelque part d’un moulin artisanal en pierre taillée et divers outils. Le terrain ne nous appartenait pas et nous n’étions pas locataires. Cette situation foncière bizarre importait peu aux autorités du fait que nos parents servaient comme ouvriers agricoles, manœuvres ou gardiens de vergers. Cela arrangeait le colon, l’administration militaire, et nous les sinistrés. Le mobilier était sommaire. Quelques malles en bois en guise de garde-robes, des tables basses, des tabourets, des nattes en alpha, une rangée de couvertures généralement tissées et un tas de peaux tannées, produit des moutons sacrifiés lors des fêtes successives de l’Aïd, constituaient en gros le strict nécessaire vital d’un ménage.
      L’été, dès la fin des moissons, nos papas s’affairaient à s’approvisionner en céréales des souks environnants. Nos mamans prenaient le relais pour laver et nettoyer les précieux grains des impuretés, les apprêtant ainsi à la mouture. Et à l’approche des premières pluies d’automne, l’ensemble des occupants des logements précaires, en briques crues faites d’un mélange de terre glaise et de paille, procèdent à la réfection des toitures, au crépissage des murs extérieurs et au badigeonnage de l’intérieur à la chaux. C’était comme un rituel auquel nous participions quand même à notre âge.
      Voilà en somme comment je peux décrire le plus fidèlement possible l’environnement immédiat, restreint, pauvre, chaleureux et humain, dans lequel nous vivions ces années-là sous l’occupation française.

      Un événement majeur est venu bousculer d’une manière inoubliable ma quiétude enfantine. Ce sont les fameuses manifestations de décembre 1960. Des foules innombrables constituées d’adultes, d’adolescents, de femmes à peine voilées ou pas, chose inhabituelle, suivies de badauds de mon âge scandent des slogans dont je ne peux comprendre la signification. Leurs visages expriment une sorte de mécontentement manifeste et leurs gestes supposent une énergique détermination revendicative. Leurs cris rageurs fusent de tous côtés. Des youyous de vieilles femmes jaillissent à leur passage au devant les maisons. Que se passe-t-il ? Hélas, tout cela dépasse mon entendement. Les manifestants brandissent des drapeaux différents de celui qui flotte sur la guérite de la caserne. Ils progressent fermement vers la ville européenne. Les soldats leur barrent la route et tentent de les disperser. C’est en vain, les manifestants les submergent par leur nombre. Ces derniers contournent les barrages militaires en empruntant une multitude de ruelles et parfois même des sentiers agricoles. Je me sens entraîné par la procession comme par un courant marin. Pour la première fois, me voilà en ville sans mes parents.

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        Sybilla
        Maître des clés
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          Bonjour BOUCHARBA,

          Quelles superbes descriptions de ton environnement au préalable pour nous présenter ton histoire en un récit d’une grande précision sur ces divers événements qui ont dû être très difficiles à vivre !

          Bravo !

          J’attends la suite avec impatience !

          Belle journée Cher Ami poète BOUCHARBA !
          Toutes mes amitiés à vous deux
          Sybilla

          Le r?ve est le poumon de ma vie (Citation de Sybilla)
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