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Sujet
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Ma rue est faite de maisons collées les unes
contre les autres.
Le centre de Prontisse est ainsi fait.Il y règne une atmosphère industrielle, la fabrique
d’armes rythme la vie du quartier.
C’est comme si le quartier appartenait à l’usine.J’habite au cinquante six de la rue Festin.
Les camions se succèdent jour et nuit pour
approvisionner la grande usine.Le matin les trottoirs sont encombrés par des
milliers de travailleuses et de travailleurs.
Le flux est incessant ! Ils viennent de toute la région
liégeoise et du pays flamand.Je me réjouis de recommencer à l’école, je suis en
troisième année à l’école technique, en tournage.Maman travaille à la fabrique, elle jure tous les matins
que je ferai des études supérieures et que je ne mettrai
jamais un pied à l’usine.Maman et moi vivons seuls, papa est parti un jour pour
aller prendre l’air… il n’est jamais revenu.Maman m’élève seule, elle travaille en équipe.
A la maison, il n’y a qu’une discipline : la sienne !Je me dois d’être parmi les meilleurs élèves.
Mon passe-temps préféré est la lecture.
J’adore aussi la physique.Pour le reste, il y a les tâches ménagères et les courses.
Heureusement que j’ai mon vélo que nous avons acheté
chez Abby, le marchand de vélo de Prontisse.J’ai dû économiser mon argent de poche pendant deux
longues années. C’est ma fierté ! Personne n’a un vélo
comme le mien ! Il a été fabriqué en Italie, chez
Chiozzinni.
Les soudures du cadre sont parfaites, le dérailleur est
un Campagnolo. Pour Abby c’est un vélo unique !L’école est à quelques kilomètres de la maison. Mon prof
d’atelier est Monsieur Brillatte. Il a connu la guerre, parfois
il nous raconte …La maison est restée six mois inhabitée.
Puis un samedi matin on a vu débarquer toute
une tribu.En tête du cortège une grosse dame, autoritaire et
criant ses ordres à ses mioches.Toute la rue est sortie, outrageusement elle a osé
dire qu’il n’y avait rien à voir.Nos voisins, l’ont traité de femme grossière.
Maman n’a pas bougé, les bras croisés, fière, digne,
et aussi autoritaire qu’elle.-Bonjour ! Dit-elle.
Pas de réponse car ses deux enfants crient,
pleurent à tue tête.-Hé ! Bonjour !
-Ouais ! Bonjour m’dame, escusez mais suis seule
pour trin baller ma famille !-Je suis votre voisine, voulez-vous de l’aide ?
-Ben ! Serait pas de refus, c’est qu’ils sont affamés
les p’tits loups.Maman et moi passons toute la matinée à l’aider à
emménager le peu qu’elle possède.A midi, maman va chercher une grosse marmite
de soupe, des pommes de terre et des crêpes.Les gosses font la fête.
Nous passons à table, avec Josiane nous aidons
les petits à manger. Ce qui permet à ces dames
d’entamer la causette.Maintenant, nous pourrions faire connaissance ?
Demanda maman.-Ben vrai ça m’dame! je m’appelle Marie-Louise
mais c’est trop pompeux c’est pourquoi on
m’appelle Malou.-Et bien moi, je m’appelle Francine. Je n’ai pas
de « petit nom »
Je travaille à la fabrique d’armes.-Pas possible ! Moi aussi, dans quel groupe ?
-Le groupe G5.
-Ben, M’Dame Francine, on est comme qui dirait voisine
à l’usine aussi.Pour vot info, je suis au G6 qui est le hall juste à côté.
On s’est sûrement pas rencontré, il y a tellement d’ouvrières !
-Vous savez Malou, je suis contente que vous
soyez notre voisine.-Ben ! Savez Francine, moi aussi je suis contente.
-Paul, il se fait tard ! Laissons Malou et les enfants
prendre du repos.-Oui maman.
-Savez quoi Francine ? Demain je ferai de la tarte
à la rhubarbe. On serait ben content si vous veniez ?-Euh ! Oui, mais on ne voudrait pas vous déranger.
Bon Dieu ! Ben non ! Le p’tit et la p’tite s’entendent
bien et puis les p’tits loups adorent les histoires de Paul.
Surtout celle de Jules Veine, le voyage… je ne sais où.-A demain Malou…
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Malou n’a pas fait d’étude elle s’est mariée à seize ans
au village de Craint-le –Clocher.Ses parents sont morts alors qu’elle avait treize ans.
Elle a été prise comme fille à tout faire dans une
ferme.
Sa délivrance a été de se marier.Elle a travailler dure pendant des années dans les
champs.
Ils vivaient dans une partie désaffectée d’une grange,
c’est comme ça que les riches fermiers logeaient
leur personnel.Après le troisième gosse, le mari s’en est allé chercher
du travail à la ville.Après quelques semaines, Malou a compris que son homme
l’avait abandonnée.Elle a pris son courage à deux mains et est venue s’installer
en ville.La fabrique, grande demandeuse de main d’œuvre féminine
l’a engagée immédiatement.Malou est une femme de caractère, personne n’ose lui
manquer de respect.Elle maîtrise une machine outils dont il faut faire le tour
toutes les trois minutes les mains dans l’huile.
Aucun homme n’y est arrivé !L’aînée de ses enfants Josiane qui a quatorze ans
ne va plus à l’école.Elle garde les deux petits de quatre et six ans ;
Adrien et Maxime.Elle fait aussi le ménage, à manger et tout le reste.
Elle a un diplôme de primaire, ses moments libres
sont consacrés à la lecture de roman.Son plus grand regret est d’avoir dû arrêter ses études.
Elle n’en veut nullement à sa mère, mais il y a une
personne au monde qu’elle ne veut plus revoir ; c’est son
père. Pour elle, il est indigne !Tard la nuit à la lueur de sa torche elle lit des aventures
qui l’emmènent loin de son quotidien.Nous partageons la même passion!
C’est une belle fille, grande et élancée.Ses cheveux longs négligés ne la mettent pas en valeur.
Elle est vêtue d’une vieille robe ayant appartenu à sa mère
à l’époque où elle était mince.Pour elle, elle n’est pas jolie ! Quand je la regarde elle baisse
les yeux. Honteuse de je ne sais quoi ?Pourtant dans son regard il y a quelque chose de
poétique et de troublant.
Un regard bleu ciel, le plus beau que j’ai vu.Quand nos regards se croisent, des milliers d’étoiles
scintillent dans ses yeux. On dirait la voie lactée.Elle parle sans l’accent de la région, elle dit que
bien s’exprimer c’est déjà sortir de sa misère.C’est une fille d’une extrême politesse, elle se fait un
point d’honneur à élever ses deux frères dans cette
philosophie.Nous parlons des héros que nous connaissons.
Elle a des idées très particulières, un vision de la lecture
que je n’avais jamais eue.Pour moi c’est la fille la plus intelligente que je connaisse.
Vivement demain…Ce soir, je m’endors avec l’image de son joli visage, le livre
du comte de Monte-Cristo dans les mains…-Maman ! Dépêche-toi ! Nous allons être en
retard chez Malou.-En retard ? Paul, nous avons le temps !
-Puis-je prendre des livres pour Josiane.
-Eh là ! Tu m’as l’air bien emballé par cette fille.
-Que vas-tu chercher là ?
-Bien, bien ! C’est d’accord.
Je vais choisir mes plus beaux romans. Josiane n’a
que quelques livres qu’elle a lu plusieurs fois.Maman n’est pas en reste, elle prépare des gaufres
liégeoises. « Les petits sont si adorables » m’a-t-elle
répété plusieurs fois.Enfin nous sommes prêts, la maison est juste en face
mais c’est comme si je devais traverser la Meuse !C’est Josiane qui ouvre la porte. Comme je ne sais
que dire , maman me pousse à l’intérieure.-Malou et maman se font la bise.
Josiane est devenue une autre fille, une jolie robe,
les cheveux bien peignés.Elle voit mon désarroi, c’est elle qui vient vers moi.
-Bonjour Paul, veux-tu t’asseoir ?
-Euh ! Oui ! Pourquoi pas ?
-Elle rie de me voir ainsi.
-Elle est si jolie que son sourire me
désappointe encore plus.C’est alors qu’elle me prend la main, pour me guider
tel un aveugle.J’ai senti la douceur de sa main ainsi que sa fragilité.
Mon Dieu, que c’est bon de lui tenir la main.Je n’ai jamais ressenti cette sensation…
Nous nous asseyons en vis-à-vis. Mon regard ne quitte
plus ses yeux !C’est un spectacle trop beau que j’en oublie les romans.
-Eh ! Les tourtereaux la tarte est servie !
-Maman ! Voyons !
Malou est ainsi faite, elle dit ce qu’elle pense
sans détour.Adrien est sur les genoux de maman, c’est un
vrai bonheur pour elle.
Elle adore ce petit ! Le petit le ressent, il ne bouge pas.
Il regarde maman avec ses grands yeux.
Maman craque comme ce n’est pas possible !Malou s’occupe de Maxime, puis elle crie d’un
ton affectueux.-Maintenant, mon chou, vas jouer ! Francine et moi
on doit causer.Comment que t’as débarqué à la Fabrique, c’est sur
quelle machine que tu travailles ?
Ben ton histoire quoi !-Tu sais, mon père travaillait à la mine et on ne
s’en sortait pas alors, ma maman a commencé
à travailler.Elle a dit, tu viens travailler avec moi, on a été
passé des examens.
Quand j’ai passé l’examen, j’ai été reprises ,
j’avais 16 ans.
Et j’ai commencé aux machines.J’arrive le matin, bien propre, j’ai 4 à 6 machines,
cela dépend de la pièce ; il yen trois d’un côté,
trois de l’autre et je commence par mettre les machines
en marche avec un bâton, ce sont les courroies qui les
entraînent.Il faut mettre les pièces dans les outillages, les fermer,
des fois avec des marteaux pour bien les enfoncer.Ce qui me fait le plus peur, ce sont les poulies, j’ai très peur
de ça, je reste toute la journée courbée comme ça !A regarder si ça ne va pas me tomber sur la tête.
Il y a le bruit, mais je m’y suis faite.On travaille à l’huile de colza, ça éclabousse!
J’essuie tant et plus, je mets des loques, des
plastiques, des torchons, j’ai de l’huile
jusque sur le ventre.Malgré mon tablier, l’huile coule sur mes jambes,
j’ai plein de boutons ! Cette huile vous colle à la peau,
quand je sors de l’usine les gens changent de trottoir !
Je pue! Excuse- moi d’être impolie.Je ne dois pas me plaindre car il y a des filles qui
ramassent en dessous des machines.
Parfois elles s’évanouissent…Qu’il fasse chaud ou qu’il fasse froid, il n’y a pas
de limite !Donc, quand il y a 45 degrés et que tu coures
aux machines, les machines chauffent, l’huile chauffe,
les pièces sont chaudes, la température devient infernale,
et quand on tombe à terre c’est dans l’huile, bien entendu
parce qu’il y a de l’huile partout!Mais tu sais Malou, la grogne monte.
On s’use la vie pour un salaire de misère !Nous n’avons même pas le salaire d’un gamin.
Les femmes réclament une augmentation de
5 francs et l’application du principe « A travail égal, salaire égal ».-Foutre, que oui !
J’en ai entendu parler et faut que ça change ma Francine…Josiane prend les romans comme si c’était des
trésors d’une extrême rareté.Délicatement, elle sort du lot le roman de
Guy des Cars « La Brute »Elle me lit le résumé apéritif, puis brusquement
elle arrête sa lecture.
Et les plus beaux yeux du monde se remplissent de
larmes. Je respecte son émotion, un silence lourd s’installe.Je ne sais que dire, je voudrais la prendre dans mes bras
pour la consoler.C’est elle qui prend la parole.
-Excuse –moi Paul ! J’ai pensé à mon père et …
C’est un beau roman, je me réjouis d’avance.
Comment puis-je te remercier pour ce beau cadeau.-Fais mon juste un beau sourire.
Elle me sourit avec des joues rouges d’émotion.
Jamais je n’aurais pensé qu’une fille me fasse
autant d’effet.Je voudrais tant lui tenir la main à nouveau !
Mon cœur bat la chamade.
Je suis ramené à la réalité par Maxime.-Paul, tu veux bien me raconter la suite de l’histoire
« Voyage au centre de la terre »-Oui, bien volontiers.
Contre toute attente Josiane vient s’asseoir près de
moi, nous sommes épaule contre épaule.
Ca me fait un bonheur fou !Pendant ce temps, c’est au tour de Malou de raconter
l’usine.-Ben ! Pour moi, ça n’est pas facile ma Francine !
Le jour où les hommes front des enfants pitêt que ça va
changer, mais jusque maintenant, comme les hommes
sont surhommes et qu’ils ont tous les droits, sur leur
femme, sur leurs filles, alors on fait des enfants, c’est la
femme qui tire son plan pour les avoir, pour les mettre
au monde et les élever et puis, faut encore travailler.Les régleurs sont nos chefs, puis y a le brigadier,
puis le contremaitre, puis l’ingénieur.Donc nous sommes écrasées par la pyramide puisque
nous sommes comme ils disent « les sales porcs »Et on n’a qu’à foutre la tête dans les machines et à
travailler, travailler, travailler.
On nous surnomme « Les femmes machine »Tu sais ma chérie, y a une fille parmi les trois mille cinq
cents que compte l’usine, qui parle vachement bien !Jeanne Longrée, elle est petite mais elle a un dynamisme
formidable.Paraît qu’elle fait partie du parti communiste.
Moi, je suis pas communiste, mais pour le combat
on peut compter sur moi !-Oui, j’ai entendu parler d’elle mais malheureusement
je ne la connais pas.Mon Dieu il se fait tard, Malou il faut qu’on y aille!
-Ben sûr ma Francine, demain y a école.
-Paul mon chéri ! On y va… Paul !
-Euh ! Oui, maman.Nous prenons congés, les petits ont droit a de gros
bisous.Josiane me glisse un recueil de poèmes de Victor Hugo
dans la poche en me faisant un grand sourire.-Quelle magnifique journée nous avons passé, hein maman ?
-Oui, c’est vrai ! Ce sont de braves gens !
Je suis ravie d’avoir des voisins comme eux, la tarte à la
rhubarbe était bonne mais la mienne est meilleure !N’est-ce pas mon chéri ?
Oui maman…
Enfin, je reprends le chemin de l’école.
Maman est déjà debout depuis cinq heures.Je raconte à tous mes copains notre fin de semaine.
Pendant le cours d’atelier, Monsieur Brillatte nous réunis.
-Voilà, les p’tits gars ; la grogne monte dans le bassin.
Peut-être avez-vous entendu parler vos parents ?Le mécontentement est général, c’est surtout du côté
des femmes que ça risque de bouger.Quoique vous entendiez sur elles, sachez que pendant
la guerre et après la guerre c’est elles qui ont relevé
l’économie.Soyez toujours fiers de vos mamans ! Maintenant,
allez chacun à sa machine.Pas un mot, le silence était religieux, tous mes copains
ont soit leur parent qui travaille dans la métallurgie
soit un membre proche de leur famille.Je suis fier d’avoir un prof comme lui.
Mon après-midi de Mercredi est consacrée au
dessin industriel. Je fais les plans d’un porte-outil.Je suis dessus depuis deux semaines. Non seulement
il faut être soigneux mais les cotes doivent être justes
pour ne pas avoir de problèmes d’assemblage.La minuscule table de cuisine sur laquelle je travaille
ne me permet pas d’étaler complètement mon plan.Maman m’a promis une table de cuisine plus
grande. A la fin du mois…
Tout à coup ! On frappe à la porte. Maman fini à quatorze
heures…Je vais ouvrir la porte, ma surprise est grande !
C’est Josiane!-Bonjour Paul, je ne te dérange pas j’espère ?
-Non, entre… maman n’est pas encore rentrée.
-Je suis venue te ramener le livre de Guy-des-Cars.
-Déjà ! Tu la lue d’une traite ?
-Oui, c’est un livre que j’ai adoré.
-Quelles sont tes remarques ?
-C’est un livre qui traite de thèmes très différents.
Comment un malheureux, enfermé dans l’horreur d’être
sourd-muet et aveugle de naissance, peut-il se défendre
contre une accusation de meurtre ?Et puis Guy-des-Cars analyse la machine judiciaire,
il présente des types d’une densité et d’une vitalité
prodigieuse, et le portrait qu’il trace de Maître Deliot
est d’une extraordinaire puissance.L’humanité avec laquelle il se penche sur le cas de « la brute »
est remarquable.-Josiane tu viens d’analyser le livre à la manière de ma
prof de français.
C’est remarquable, c’est trop génial.
Il faudrait que tu reprennes l’école un jour…-Tu sais, quand j’aurai seize ans, c’est l’usine qui m’attend !
J’ose alors lui prendre la main, je me rapproche de son visage.
-Qui peut savoir ce que nous réserve l’avenir. Dis-je.C’est alors que nos bouches se rapprochent, et que notre
discussion finit en un baiser long et langoureux.
Ma main caresse ses cheveux, puis mes yeux se plongent
dans ses yeux. Je ne sais comment mais je lui dis que je l’aime…Tout à coup la porte s’ouvre, c’est maman…Elle nous
trouve enlacés !-Eh bien Josiane, il me semble que tu as du travail à la maison.
-Euh ! Oui, madame… D’ailleurs je m’en allais.
-Oui, c’est ça ! Et remets le bonjour à ta maman.
Josiane partie, Maman s’assied dans la cuisine, le regard
perdu dans le vide.J’attends une réprimande corsée mais rien…
Puis après quelques minutes elle lève la tête et me regarde
avec un air désabusé.-Voilà mon chéri, tu deviens grand…
-Tu n’es pas fâchée ?
-Oh que non ! Mais promets-moi de tout faire pour ne jamais
mettre un pied à l’usine.-Euh…Je peux continuer à voir Josiane ?
-Oui, bien sûr ! C’est de votre âge et c’est une fille bien.
Je saute à son cou, elle a droit à un immense bisou.
-Tu es la meilleure maman du monde !
-C’est ça….
A la fabrique d’armes rien ne vas plus !
Depuis le mois de janvier, les assemblées syndicales
se succèdent dans l’entreprise pour suivre l’avancement
des négociations paritaires nationales.Au fur et à mesure, ces assemblées deviennent plus houleuses
car la direction ne donne pas cède pas.Malou, Pina, Rita, Germaine se sont réunies à
la maison.Maman m’a donné son accord pour assister aux
discussions.La petite Germaine, ainsi surnommée, qui est
délégué syndicale prend la parole.-Depuis le16 février, nous attendons les résultats
des pourparlers.
Ils ont essayé de nous raisonner. Il n’y a rien à faire.On est en grève!
Nous avons fait le tour des halls pour arrêter celles
qui travaillent encore.-Faut pas s’arrêter là. Reprit Malou.
Je suis pas près d’oublier cette année soixante six.
Faut aller dans les rues de Prontisse en chantant
« Le travail c’est la santé, mais pour cela il faut être payé ».– On ne demande pas la charité s’exclama Pina !
Et puis plus de trois milles ouvrières dans la rue,
c’est pas rien !– Germaine attire notre attention, faire une grève,
c’est faire une guerre ; c’est aussi dévastateur.Maman qui jusque là est restée attentive mais
réservée, est devenue rouge de colère.-Moi, je ne suis pas féministe, je défends les femmes
bec et ongles, je crèverais pour ça !Les femmes en ont marre, ça traîne depuis des
années et puis elles sont choquées par l’indignité
de leurs conditions, on est moins payée que le
balayeur de cour.Ca leur reste en travers de la gorge aux patrons !
Les femmes n’ont aucune chance d’avoir des promotions
dans des métiers plus qualifiés, alors qu’à 18 ans,
les garçons qui font le même travail que nous,
passent dans des groupes où ils peuvent se qualifier.
C’était inacceptable !T’as raison ma Francine. Dit Malou.
-Savez les filles? Ce que j’ai eu le plus dure de faire, ça
été de faire arrêter certaines.
Elles ne voulaient pas arrêter ! S’il avait fallu, je les aurais
battues. Nous étions en furie. Oh! Je leur en veux pas, faut
nourrir sa famille, j’en sais quelque chose…Rita s’en prend un peu aux hommes :
-Les hommes n’y croient pas tellement !. Certains, même,
se moquent.
Y en a un qui m’a dit : Ah, te tracasse pas, vous les femmes
vous gueulez beaucoup, mais dans deux jours, vous serez
contentes de recommencer.Un gars lui a dit : je n’en suis pas sûr ! Comme elles sont
parties là dedans, je ne voudrais pas tomber dans leurs pattes.
Elles sont capables de m’écharper.Nous sommes survoltées, l’ambiance est à
la fois joyeuse et revendicative, je sens que
les femmes sont heureuses de s’affirmer.Elles sortent de leur coquille, elles sortent du
silence et du mépris, elles sont en première ligne,
nous sommes heureuses d’être honorées pour
une fois ! Repris Germaine.Maman soulève le problème des difficultés
rencontrées par des camarades.-Il y a des filles qui n’ont plus rien ! Il faut quand
même manger…
Il faut qu’on les aide, je propose de faire des paquets!Toutes sont d’accord
La grève des femmes dure douze semaines,
à la fin de la grève, le chômage
touchera plus de 5000 travailleurs masculins.Je peux dire que je suis fier de maman et de Malou.
Il y a eu une telle entraide qu’on a tenu bon.Les femmes ont obtenu l’augmentation salariale.
J’ai repris le chemin de l’école.Malou a compris que la place de Josiane ne serait pas
à l’usine.Avec le soutient de maman et de l’amicale de l’usine,
Josiane reprendra ses études en septembre.Un bonheur ne venant jamais seul, elle sera inscrite
dans la même école, côté fille bien sûr.Elle veut devenir prof de français.
Je crois qu’elle en a les capacités.L’Europe entière a entendu parler de la grève.
Des journalistes sont venus questionner maman
et Malou.Maman m’a dit : « Le combat des femmes pour
l’égalité ne cessera jamais »Je crois qu’elle a raison…
FIN
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