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Raizes, racines ou le chant du silence …suite 3

  • Ce sujet contient 2 réponses, 2 participants et a été mis à jour pour la dernière fois par Jacques.baschieri@orange.fr, le 15-12-2025 13:19.
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  • #2724407
    Jacques.baschieri@orange.fr
      • Sujet: 401
      • Réponses: 2340

      Ce matin-là, la maison semblait retenir son souffle. Les murs, les meubles, les plantes du jardin, tout paraissait suspendu, comme si le passé lui-même hésitait à me laisser partir. Je préparais ma valise lentement, en glissant entre les vêtements quelques objets qui me reliaient à mes racines : une photo d’Isadora dans sa robe bleue, le carnet de poèmes de Joaquim, et une petite pierre noire qu’il gardait toujours dans sa poche, sans jamais en expliquer l’origine.
      Ma mère m’observait sans rien dire. Elle savait. Elle avait toujours su que ce moment viendrait. Elle posa une main sur mon épaule, et dans son regard, il y avait à la fois la peur et la fierté. « Tu vas trouver ce que tu cherches, mais sois prêt à entendre ce que tu ne veux pas savoir ».

      Le taxi m’attendait devant la grille. Le ciel était couvert, comme si Salvador m’appelait sous un voile de mystère. Je montai dans la voiture, le cœur bat-tant, les mains moites. Le trajet jusqu’à l’aéroport fut silencieux, ponctué seulement par les battements de mon esprit.
      Dans l’avion, je regardais par le hublot, cherchant dans les nuages des signes, des visages, des souvenirs. Chaque kilomètre me rapprochait de Joaquim, non pas l’homme que j’avais connu, mais celui qu’il avait été avant moi. Celui dont les silences étaient des portes, et dont les chansons étaient des clés.
      À mon arrivée à Salvador, l’air chaud m’a frappé comme une caresse familière. Les sons de la ville, les couleurs, les odeurs tout m’a semblé à la fois étranger et intime.
      J’ai marché dans les rues du centre historique, les pavés glissants sous mes pas, les façades colorées me regardaient comme des témoins muets.
      Je me suis arrêté devant une maison aux volets verts. C’était là, selon la lettre, que Joaquim avait vécu avant de partir. Une vieille femme m’a ouvert la porte, elle ne fut pas surprise. Elle m’a regardé comme on regarde un livre qu’on a déjà lu, mais qu’on relit avec tendresse.
      Elle s’appelait Mariana, quand elle a dit : « Tu as ses yeux » ce fut comme une clé qui tournait dans une serrure longtemps rouillée. J’ai alors compris que le passé ne m’attendait pas. Il m’avait déjà reconnu.
      Mariana vivait dans la maison aux volets verts depuis plus de cinquante ans. Elle n’en avait jamais changé la couleur, disant que le vert était celui de l’espérance, et que certaines espérances ne devaient jamais faner. Petite femme aux cheveux d’argent qui portait toujours un foulard noué derrière la nuque, comme une signature discrète de son élégance. Ses yeux, d’un brun profond, semblaient avoir vu plus de vies que les années ne pouvaient en contenir.
      Elle était la mémoire vivante du quartier. Les enfants l’appelaient Vó Mariana, même ceux qui n’étaient pas de sa famille. Elle connaissait les histoires de chaque maison, les secrets murmurés dans les ruelles, les amours cachés et les départs silencieux. Mais elle ne parlait jamais pour trahir. Elle parlait pour transmettre.
      Mariana avait connu Joaquim dans sa jeunesse. Elle avait été son amie, sa confidente, peut-être plus. Elle ne le disait pas clairement, mais dans ses gestes, dans ses silences, il y avait une trace de lui. Elle me montra une vieille boîte en bois, posée sur une étagère. Dedans, des lettres, des photos, des partitions. Des fragments de Joaquim que personne n’avait vus depuis son départ.
      « Il m’a laissé ça, » pas pour moi mais pour celui qui viendrait un jour chercher ce qu’il n’a jamais pu dire. ».
      Elle me parla de ses chansons inachevées, de ses nuits d’errance, de ses colères muettes. Elle me raconta comment il s’asseyait sous le manguier, le regard perdu, comme s’il attendait que le passé vienne le retrouver. Elle me parla aussi d’un nom qu’il murmurait parfois dans son sommeil : « Mateus. »
      Je ne connaissais pas ce nom. Mais Mariana le prononça avec une gravité qui me glaça. « C’est là que commence ton vrai voyage, pas dans les rues, mais dans les cœurs que Joaquim a laissés derrière lui. »
      J’ai alors décidé de partir à la recherche de Mateus.
      Le soleil déclinait lentement sur Salvador, et une fatigue étrange m’envahissait, pas celle du corps, mais celle de l’âme. J’avais l’impression d’avoir touché quelque chose d’essentiel, sans pourtant bien comprendre. Mes pas me menèrent hors du centre, vers les dunes d’Itapúa, là où la ville semble s’effacer pour laisser place au souffle de l’océan. Le sable était tiède sous mes pieds, et l’air salé me rappelait une chanson que je ne connaissais pas encore…C’est là que je l’ai vue, assise sur un rocher, face à la mer, un panier de fruits posé à côté d’elle. Sa robe couleur mangue flottait autour d’elle comme une brume, et son collier de coquillages cliquetait doucement, comme un chapelet ancien. Elle ne me regarda pas tout de suite. Elle attendait.
      Quand elle m’a vu, elle ne m’a rien demandé. Elle s’est approchée de moi. Je n‘ai pas osé parler. Elle a tourné la tête, m’a souri, et dit simplement, comme une évidence : « Tu es celui qui cherche Mateus. » Je n’ai pas répondu, ce n’était pas la peine.

      Elle s’appelait Lucia. Du moins, c’est le nom qu’elle me donna, avec un sourire qui semblait contenir des siècles. Elle n’était pas jeune, ni vieille, elle était hors du temps. Comme si la mer elle-même l’avait façonnée.
      Lucia vivait au bord de l’eau, dans une petite maison de bois peinte en bleu ciel, presque cachée derrière les dunes. Les enfants du quartier venaient parfois l’écouter raconter des histoires, des contes où les tambours parlaient, où les ancêtres dansaient, où les secrets se cachaient dans les vagues. Elle disait que la mer savait tout, mais qu’elle ne parlait qu’à ceux qui savaient écouter.
      Elle me parla de Mateus. Pas comme on parle d’un homme, mais comme on parle d’un esprit. « Mateus est comme le vent, il ne se laisse pas attraper. Il se laisse sentir. »
      Elle me raconta qu’il venait parfois jouer au bord de l’eau, quand la lune était pleine et que les étoiles semblaient écouter. Qu’il ne parlait à personne, mais que ses tambours racontaient des histoires que seuls les cœurs ouverts pouvaient comprendre. Elle me dit aussi qu’il avait laissé derrière lui une douleur, une promesse, et une chanson inachevée.
      « Tu ne le trouveras pas en le cherchant, murmura-t-elle. Tu le trouveras en te trouvant. »
      Puis elle s’est levée a ramassé son panier, et s’est éloignée dans la lumière dorée du soir. J’entends encore ses coquillages cliqueter comme une mélodie ancienne.
      Je suis resté là, les pieds dans le sable, le cœur battant, avec cette certitude étrange : Mateus était proche. « Il joue encore, » m’avait-elle dit. « Mais pas pour les foules. Pour ceux qui savent écouter. »
      J’ai compris qu’avant de le rencontrer, je devrais écouter le silence.

      "Ce qui a le moins vieilli en moi c'est ma jeunesse"...Et il escaladait l'échelle qu'il avait appuyée ? rien pour aller marier une girouette au vent .
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      • #3597144
        Sybilla
        Maître des clés
          • Sujet: 5464
          • Réponses: 79667

          Bonsoir Cher Ami poète Jacques,

          Magnifique récit où l’intrigue est haletante !

          À bientôt pour la suite !

          Belle soirée Cher Ami poète Jacques !
          Toutes mes amitiés
          Sybilla

          Le r?ve est le poumon de ma vie (Citation de Sybilla)
        • #3597217
          Jacques.baschieri@orange.fr
            • Sujet: 401
            • Réponses: 2340

            Bonjour Sybilla,
            merci pour ta lecture qui seule m’encourage à poster la suite …
            amitiés …

            "Ce qui a le moins vieilli en moi c'est ma jeunesse"...Et il escaladait l'échelle qu'il avait appuyée ? rien pour aller marier une girouette au vent .
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