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BONNE PÊCHE 37
LES FRAISES DE MISTRA
Ange, Béla, Norbert et Laure : Des chemins semblables, disons parallèles, qui ont un instant tangenté. Normalement, ils n’auront pas l’occasion de se croiser à nouveau. C’est sans compter avec les chemins capricieux tracés par Celui qui tire les ficelles, car, en juin de l’année suivante…
Hôtel Bellavista. Laure et Norbert sont en pèlerinage et accessoirement en voyage de noces. Ils ont convolé à Pâques, mais ça, c’était écrit, avec deux blondes pour témoins.
Dix jours, cinq à Malte, précédés de cinq à Gozo chez l’habitant. L’an dernier, ils avaient raté ça. Sans regrets si l’on s’en souvient. Ils débarquent Baie Saint Paul, enchantés de leur premier séjour : Gozo les a vraiment conquis.
Ils ont tenu à réserver la chambre 121. Se posent, prennent leurs aises et s’en vont promener sur le mail. Il fait bon. Bientôt, ils retrouvent l’endroit où tout a commencé. Goûtent l’instant. Plus loin, des gamins jouent dans l’eau. Les mêmes peut-être ? Mais aujourd’hui, Laure enlève ses chaussures et les rejoint en riant. Norbert suit, amusé. Ils retournent à l’hôtel en flânant et optent pour un rafraîchissement en terrasse. Il est six heures. Ce soir, ils iront danser.
Un couple arrive par le mail, coté Mistra. Des marcheurs, chaussés en conséquence. Elle, harnachée du nécessaire du peintre de plein air ; lui, sac à dos, bob, lunettes fumées, appareil photo en sautoir, bermuda et chemise tahitienne : un vrai touriste ! Ils ont du crapahuter, car ils ont l’air crevé…
Et plus ils approchent, plus Norbert est inquiet. Se pourrait-il que …? Non ce n’est pas vrai, pas lui ; ils vont venir l’embêter jusqu’ici ?? Car même sans catogan, il a identifié Bastien. Il tempère ses nerfs et se conforme à leur accord : Break, on ne se connaît pas. Apparemment, coté Bastien, non. Arrivé à leur hauteur, il enlève ses verres, se fend d’un grand sourire :
? Norbert, si je m’attendais à te trouver ici !
? Bastien, c’est incroyable. Par quel miracle ?
? Allez, disons le hasard ! Laure, si je ne me trompe ? Enchanté : Ange Danesto, une vieille connaissance. Et voici Bénédicte, ma compagne et néanmoins artiste de talent.
? Dano, arrête de faire le zouave.
Shake-hand croisés. Les deux femmes échangent les compliments d’usage.
? Dis, et pourquoi tu l’appelles Bastien, tu ne m’en as jamais parlé…
? Laisse tomber, c’est une plaisanterie entre nous. Ça fait longtemps qu’on ne se voyait plus, mais on a gardé le contact.
(On en est plus à un bobard près…)
? Excusez-nous, mais nous sommes en nage. On à fait l’aller-retour Mistra dans l’après-midi. On dîne en compagnie ?
C’est Laure qui répond : « Avec plaisir, à tout à l’heure… »La soirée est très enjouée. Béla et Laure semblent s’apprécier et sympathisent. Intarissables, les filles. Nono ne trouve pas le joint pour entreprendre Dano en privé et in fine savoir si c’est du lard ou du cochon.
Arrivés au dessert, ces dames ont décidé qu’ils iraient passer la journée à Mistra. Il y a, paraît-il, un resto de plage tout ce qu’il y a de bien. Baignade, croquis, agapes, sieste à l’ombre. S’équiper en conséquence : Quel programme ! On reviendra en barque. Si, si, on peut… Le couple Béla-Nono s’excuse et se retire : Il faut qu’ils récupèrent. Laure et Norbert iront rejouer : « Y a de l’amour dans l’air » dans un certain dancing avec un DJ pervers.
Le petit matin les trouve sur le sentier qui escalade le promontoire, au bout du mail, coupant droit dans la garrigue pour les mener au port. Sac a dos pour chacun, plus léger pour les dames. Ils marchent d’un pas prudent, à la queue-leu-leu. C’est un peu hard, mais quelle vue ! Nono rumine : pas moyen de coincer Dano. L’anse de Mistra. Superbe. Ils s’installent près du resto, parasols et transats à disposition. Béla enchaîne croquis et peintures sur son bloc d’aquarelle. Des maquettes pour de futures toiles. Sous l’œil intéressé de Laure et Norbert, admiratifs de la maîtrise de l’artiste à saisir l’essentiel. Avant de déjeuner, ils auront longuement goûté l’eau fraîche de la Méditerranée. S’y ébattre est un délice. Le patron, affable, propose de prendre l’apéro à table.
Menu de crudités, fruits de mer et poisson frais pêché, auquel ils font honneur. Alors qu’ils ont largement entamé un sorbet XL, Laure est saisie d’un haut-le cœur et s’enfuit vers le rest-room, Bénédicte suit. Norbert philosophe :
? Voilà ce qui arrive quand on abuse de la chantilly…
Dano opine. Le patron s’enquiert : y aurait-il un problème ? Quand les copines regagnent la table en riant sous cape, Laure à visiblement repris des couleurs. Elle s’assied face à son mari qui s’interroge, le regarde dans les yeux et déclare :
? Je mangerais bien des fraises, moi.
Nono devait avoir les méninges engourdies par le rosé, car il met un certain temps à piger ce qui lui arrive. Béla lui secoue une serviette sous le nez : « Ouh, ouh, on est là ! » Dano se marre. Enfin Norbert se réveille, muet d’émotion et court enlacer sa chérie.
? Patron, du champagne ! Et pour Madame, un verre d’eau !
Finalement, ce sera de l’Asti. Toasts et congratulations….
Laure s’est endormie sur son transat, veillée par Bénédicte. Elle a attrapé son bloc en cachette et peaufine son portrait. Se souvient, songeuse, des confidences de sa nouvelle amie faites tantôt: « J’avais un vieux compte à régler avec la vie. » Les hommes arpentent l’estran, les pieds dans l’eau. L’occasion rêvée pour s’expliquer un peu.
? Peux-tu me dire ce qui t’amène à jeter le masque de la discrétion que tu m’as recommandé ? Et ne me dis pas que tu es là par hasard !
? Du calme, Papa, du calme. Le contexte a changé, c’est tout. Je suis enfin à la vraie retraite, juste en réserve de la République. Donc plus de contraintes entre nous ; eh bien oui : rien de prémédité. Pas beau, ça ? Juste eu envie de revenir ici avec mon artiste préférée. Elle en avait marre de la baie de Douarnenez. Les grands esprits se rencontrent…
? Et pourquoi ne m’as-tu pas prévenu du décès officiel de Janda. J’ai failli perdre Laure !
? Ah, je vois, mais je n’étais déjà plus dans le coup. Dommage collatéral dirons-nous. Tu veux des excuses, tu les as. Arrête de faire la gueule !
Une bourrade ; accolade virile. Des amis retrouvés.
? Et Bénédicte ?
? C’est ma compagne depuis des années. En couple sans le savoir. Cette sale affaire a tout chamboulé. Maintenant on sait, et on se chamaille toute la journée… Le grand amour, quoi.
? Qu’est-ce que tu fais depuis ?
? Je suis l’agent de Madame, je bricole ici et là ; on cherche où se poser ; sans doute va-t-on revenir sur la cote d’azur… et toi ?
? J’ai laissé Toulouse pour Lyon. Me suis associé à un cabinet de privé, et je donne la main à la librairie de Laure ; j’ai aussi des velléités d’écriture…Tes potes m’ont eu. Pas le choix. Je crois qu’on a un statut similaire. Pour le moment, jamais sollicité.L’ombre du promontoire commence à manger la plage. Un teuf-teuf discret annonce le bateau. Allez, les filles, on plie !
Dano a tout organisé. Convaincu le matelot de sa capacité à mener sa barque. Lui va rentrer à vélo et les attendra au mouillage de l’autre coté.
La barque, c’est comme la Galinette en plus gros. Laure et Norbert, enlacés, se tiennent chaud, assis sur le banc de nage à l’avant. Ange, debout à l’arrière, impérial, drive l’esquif à petite vitesse. Bénédicte est près de lui. Il se régale, rêve déjà au pointu qu’il rachètera, c’est sur. Jouit de ce moment magique. Passé la pointe, il entonne d’une voix forte et pas très juste le pastiche d’un air connu :
? Oh, la belle vie ; les soucis, les ennuis, les problèmes….
Les mouettes s’éloignent, prudentes. Béla proteste en lui bourrant les cotes de coups de poing:
? Arrête, Popeye, tu nous soûles !
Mais Nono répond sur le même registre :
? La belle vie, on s’en fout, nous on s’aimmeuh…. Pauvre Sacha !Pins-Justaret, le 30/09/2014
ParcevalMerci d’avoir suivi les mésaventures de nos héros…
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