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élégie pour MARTIN LUTHER KING DE LEOPOLD SEDAR SENGHOR

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  • #2668568
    Plume de diamant
    ★★★★★★
    cyrael
      • Sujet: 4849
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      Élégie pour Martin Luther King
      Léopold Sédar SENGHOR
      Recueil : « Éthiopiques »
      (pour un orchestre de jazz)

      I
      Qui a dit que j’étais stable dans ma maîtrise, noir
      sous l’écarlate sous l’or ?
      Mais qui a dit, comme le maître de la masse
      et du marteau, maître du dyoung-dyoung du tam-tam.
      Coryphée de la danse, qu’avec ma récade sculptée
      Je commandais les Forces rouges, mieux que les
      chameliers leurs dromadaires au long cours ?
      Ils ploient si souples, et les vents tombent et les
      pluies fécondes.
      Qui a dit qui a dit, en ce siècle de la haine et de l’atome
      Quand tout pouvoir est poussière toute force faiblesse,
      que les Sur-Grands
      Tremblent la nuit sur leurs silos profonds de
      bombes et de tombes, quand
      A l’horizon de la saison, je scrute dans la fièvre les tornades stériles
      Des violences intestines ? Mais dites qui a dit ?
      Flanqué du sabar au bord de l’orchestre, les yeux
      intègres et la bouche blanche
      Et pareil à l’innocent du village, je vois la vision
      j’entends le mode et l’instrument
      Mais les mots comme un troupeau de buffles
      confus se cognent contre mes dents
      Et ma voix s’ouvre dans le vide.
      Se taise le dernier accord, je dois repartir à zéro,
      tout réapprendre de cette langue
      Si étrangère et double, et l’affronter avec ma
      lance lisse me confronter avec le monstre
      Cette lionne-lamantin sirène-serpent dans le labyrinthe des abysses.
      Au bord du chœur au premier pas, au premier
      souffle sur les feuilles de mes reins
      J’ai perdu mes lèvres donné ma langue au chat, je
      suis brut dans le tremblement.
      Et tu dis mon bonheur, lorsque je pleure
      Martin Luther King !

      II
      Cette nuit cette claire insomnie, je me rappelle
      hier et hier il a un an.
      C’était lors le huitième jour, la huitième année
      de notre circoncision
      La cent soixante-dix-neuvième année de notre
      mort-naissance à Saint-Louis.
      Saint-Louis Saint-Louis ! Je me souviens d’hier
      d’avant hier, c’était il y a un an
      Dans la Métropole du Centre, sur la presqu’île
      de proue pourfendant
      Droit la substance amère. Sur la voie longue
      large et comme une victoire
      Les drapeaux rouge et or les étandards d’espérance
      claquaient, splendides au soleil.
      Et sous la brise de la joie, un peuple innombrable
      et noir fêtait son triomphe
      Dans les stades de la Parole, le siège reconquis
      de sa prestance ancienne.
      C’était hier à Saint-Louis parmi la Fête, parmi
      les Linguères et les Signares
      Les jeunes femmes dromadaires, la robe ouverte
      sur leurs jambes longues
      Parmi les coiffures altières, parmi l’éclat des
      dents le panache des rires des boissons.
      Soudain
      Je me suis souvenu, j’ai senti lourd sur mes épaules,
      mon cœur, tout le plomb du passé
      J’ai regardé j’ai vu les robes fanées fatiguées
      sous le sourire des Signares et des Linguères.
      Je vois les rires avorter, et les dents se voiler
      des nuages bleu noir des lèvres
      Je revois Martin Luther King couché, une rose
      rouge à la gorge
      Et je sens dans la mœlle de mes os déposées les
      voix et les larmes, hâ ; déposé le sang.
      De quatre cents années, quatre cents millions
      d’yeux deux cents millions de cœurs deux cents millions de bouches,
      deux cents millions de morts,
      Inutiles, je sens qu’aujourd’hui, mon Peuple je sens que
      Quatre Avril tu es vaincu deux fois mort, quand
      Martin Luther King.
      Linguères ô Signares mes girafes belles, que
      m’importent vos mouchoirs et vos mousselines
      Vos finettes et vos fobines, que m’importent vos
      chants si ce n’est pour magnifier
      MARTIN LUTHER KING LE ROI DE LA PAIX ?
      Ah, brûlez vos fanaux Signares, arrachez, vous
      Linguères vos perruques
      Rapareilles et vous militantes mes filles, que
      vous soyez de cendres, fermez laissez tomber vos robes
      Qu’on ne voie vos chevilles : Toutes femmes sont nobles
      Qui nourrissent le peuple de leurs mains polies
      de leurs chants rythmés.
      Car craignez Dieu, mais Dieu déjà nous a frappés
      de sa gauche terrible
      L’Afrique plus durement que 1es autres,
      et le Sénégal que l’Afrique
      En mil neuf cent soixante-huit !
      III
      C’est la troisième année c’est la troisième plaie,
      c’est comme jadis sur notre mère l’Egypte.
      L’année dernière, ah Seigneur, jamais tu ne
      t’étais tant fâché depuis la Grande Faim
      Et Martin Luther King n’était plus là, pour chanter
      ton écume et l’apaiser.
      Il y a dans le ciel des jours brefs de cendres, des
      jours de silence gris sur la terre.
      De la pointe des Almadies jusqu’aux contreforts
      de Fongolimbi
      Jusqu’à la mer en flammes de Mozambique,
      jusqu’au cap de Désespoir
      Je dis la brousse est rouge et blancs les champs,
      et les forêts des boîtes d’allumettes Qui craquent. Comme de grandes marées de nausées,
      tu as fait remonter les faims du fond de vos mémoires.
      Voici nos lèvres sans huile et trouées de crevasses,
      c’est sous l’Harmattan le poto-poto des marigots.
      La sève est tarie à sa source, les citernes s’étonnent,
      sonores
      Aux lèvres des bourgeons, la sève n’est pas montée
      pour chanter la joie pascale
      Mais défaillent les swi-mangas sur les fleurs les
      feuilles absentes, et les abeilles sont mortelles.
      Dieu est un tremblement de terre une tornade sèche,
      rugissant comme le lion d’Ethiopie au jour de sa
      fureur.
      Les volcans ont sauté au jardin de l’Eden, sur trois
      mille kilomètres, comme feux d’artifice aux fêtes
      du péché
      Aux fêtes de Séboïm de Sodome de Gomorrhe, 1es
      volcans ont brûlé les lacs
      Et les savanes. Et les maladies, les troupeaux ; et
      les hommes avec
      Parce que nous ne l’avons pas aidé, nous ne l’avons
      pas pleuré Martin Luther King.
      Je dis non, ce ne sont plus les kapos, le garrot
      le tonneau le chien et la chaux vive,
      Le piment pilé et le lard fondu, le sac le hamac le
      micmac, et les fesses au vent au feu, ce ne sont
      plus le nerf de bœuf la poudre au cul
      La castration l’amputation la cruxifixion – l’on
      vous dépèce délicatement, vous brûle savamment
      à petit feu le cœur
      C’est la guerre post-coloniale pourrie de bubons,
      la pitié abolie le code d’honneur
      La guerre où les Sur-Grands vous napalment par
      parents interposés.
      Dans l’enfer du pétrole, ce sont deux millions et
      demi de cadavres humides
      Et pas une flamme apaisante où les consumer tous
      Et le Nigéria rayé de la sphère, comme la Nigritie
      pendant sept fois mais sept fois soixante-dix ans.
      Sur le Nigéria Seigneur tombe, et sur la Nigritie,
      la voix de Martin Luther King !
      IV
      C’était donc le quatre Avril mil neuf cent soixante huit
      Un soir de printemps dans un quartier gris, un
      quartier malodorant de boue d’éboueurs
      Où jouaient au printemps les enfants dans les
      rues, fleurissaient le printemps dans les cours sombres
      Jouaient le bleu murmure des ruisseaux, le chant
      des rossignols dans la nuit des ghettos
      Des cœurs. Martin Luther King les avait choisis,
      le motel le quartier les ordures 1es éboueurs
      Avec les yeux du cœur en ces jours de printemps,
      ces jours de passion
      Où la boue de la chair serait glorifiée dans la
      lumière du Christ.
      C’était le soir quand la lumière est plus claire et l’air plus doux
      L’avant-soir à l’heure du cœur, de ses floraisons
      en confidences bouche à bouche, et de l’orgue
      et du chant et de l’encens.
      Sur le balcon maintenant de vermeil, où l’air est plus limpide
      Martin Luther debout dit pasteur au pasteur :
      « Mon frère n’oublie pas de louer le Christ dans sa
      résurrection, et que son nom soit clair chanté ! »
      Et voici qu’en face, dans une maison de passe de
      profanation de perdition, oui dans le motel Lorraine
      – Ah, Lorraine, ah, Jeanne la blanche, la bleue,
      que nos bouches te purifient, pareilles à l’encens qui monte !
      Une maison mauvaise de matous de marlous, se tient
      debout un homme, et à la main le fusil Remington.
      James Earl Ray dans son télescope regarde le Pasteur
      Martin Luther King regarde la mort du Christ :
      « Mon frère n’oublie pas de magnifier ce soir le
      Christ dans sa résurrection ! »
      Il regarde, l’envoyé de Judas, car du pauvre vous avez
      fait le lycaon du pauvre
      Il regarde dans sa lunette, ne voit que le cou tendre
      et noir et beau.
      Il hait la gorge d’or, qui bien module la flûte des anges
      La gorge de bronze trombone, qui tonne sur
      Sodome terrible et sur Adama.
      Martin regarde devant lui la maison en face de
      lui, il voit des gratte-ciel de verre de lumière
      Il voit des têtes blondes bouclées des têtes sombre
      frisées, qui fleurissent des rêves
      Comme des orchidées mystérieuses, et les lèvres
      bleues et les roses chantent en chœur comme
      l’orgue accordées.
      Le Blanc regarde, dur et précis comme l’acier.
      James Earl vise et fait mouche
      Touche Martin qui s’affaisse en avant, comme une fleur odorante
      Qui tombe : « Mon frère chantez clair Son nom, que
      nos os exultent dans la Résurrection ! »
      V
      Cependant que s’évaporait comme l’encensoir le cœur du pasteur
      Et que son âme s’envolait, colombe diaphane qui monte
      Voilà que j’entendis, derrière mon oreille gauche, le battement lent du tam-tam.
      La voix me dit, et son souffle rasait ma joue :
      « Ecris et prends ta plume, fils du Lion ». Et je vis une vision.
      Or c’était en belle saison, sur les montagnes du Sud
      comme du Fouta-Djallon
      Dans la douceur des tamariniers. Et sur un tertre
      Siégeait l’Etre qui est Force, rayonnant comme un diamant noir.
      Sa barbe déroulait la splendeur des comètes ; et à ses pieds
      Sous les ombrages bleus, des ruisseaux de miel blanc de frais parfums de paix.
      Alors je reconnus, autour de sa Justice sa Bonté,
      confondus les élus et les Noirs et les Blancs
      Tous ceux pour qui Martin Luther avait prié.
      Confonds-les donc, Seigneur, sous tes yeux sous ta
      barbe blanche :
      Les bourgeois et les paysans paisibles, coupeurs de
      canne cueilleurs de coton
      Et les ouvriers aux mains fiévreuses, et ils font
      rugir les usines, et le soir ils sont soûlés d’amertume amère.
      Les Blancs et les Noirs, tous les fils de la même terre mère.
      Et ils chantaient à plusieurs voix, ils chantaient
      Hosanna ! Alléluia !
      Comme au Royaume d’Enfance autrefois, quand je rêvais.
      Or ils chantaient l’innocence du monde, et ils dansaient la floraison
      Dansaient les forces que rythmait, qui rythmaient la
      Force des forces : la Justice accordée, qui est
      Beauté Bonté.
      Et leurs battements de pieds syncopés étaient comme
      une symphonie en noir et blanc
      Qui pressaient les fleurs écrasaient les grappes, pour
      les noces des âmes :
      Du Fils unique avec les myriades d’étoiles.
      Je vis donc – car je vis – Georges Washington et
      Phillis Wheatley, bouche de bronze bleue qui
      annonça la liberté – son chant l’a consumée _
      Et Benjamin Franklin, et le marquis de La Fayette
      sous son panache de cristal
      Abraham Lincoln qui donna son sang, ainsi qu’une
      boisson de vie à l’Amérique
      Je vis Booker T. Washington le Patient, et William E.B.
      Dubois l’Indomptable qui s’en alla planter sa tombe en Nigritie
      J’entendis la voix blues de Langston Hughes, jeune
      comme la trompette d’Armstrong. Me retournant je vis
      Près de moi John F. Kennedy, plus beau que le rêve
      d’un peuple, et son frère Robert, une armure fine d’acier.
      Et je vis – que je chante ! – tous les Justes les Bons,
      que le Destin dans son cyclone avait couchés
      Et ils furent debout par la voix du poète, tels de
      grands arbres élancés
      Qui jalonnent la voie, et au milieu d’eux Martin Luther King.
      Je chante Malcom X, l’ange rouge de notre nuit
      Par les yeux d’Angela chante Georges Jackson,
      fulgurant comme l’Amour sans ailes ni flèches
      Non sans tourment. Je chante avec mon frère
      La Négritude debout, une main blanche dans sa main
      vivante
      Je chante l’Amérique transparente, où la lumière est
      polyphonie de couleurs
      Je chante un paradis de paix.

      Leopold SEDAR SENGHOR

      l'Amour rayonne quand l'Ame s'?l?ve, citation maryjo
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