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J’étais un enfant heureux, rêveur déjà…
La tête penchée à la fenêtre du wagon, les yeux pleins d’escarbilles, je profite d’une courbe pour rejoindre la locomotive qui file à tout berzingue crachant son nuage pernicieux : un voile de fumée annihile tout espoir de retour en arrière. J’étais enfant, heureux, déjà rêveur trottinant au faîte des forteresses, défiant le crépuscule des jours de désespoir. Je ne serai plus jamais cet enfant. Ce train a suivi son rail dans l’errance, sans retour possible.
Quelques photographies surgissent surfant sur l’oubli, miment leur délivrance ; dans un pré jouxtant les prés salés, dans la baie, un étalon bouscule des croupes alezanes au milieu des ruades qui soulèvent la terre. Plus loin, les falaises s’habillent de l’indigo que réfléchissent les flots.La tête penchée, à me tordre le cou, je ne vois plus la vieille loco, elle s’est perdue dans un futur. Devenue poussive, elle a dû s’éteindre, sans avoir renoncé, avec la lenteur d’un escargot. Ma muse le sait. Respect. Il me revient la mélodica que mon frère joue à l’harmonica. Et ce goût iodé des passe-pierres, que nous grignotions en riant après la cueillette. Je ne serai plus jamais cet enfant, les yeux pleins d’escarbilles…
Aujourd’hui, je suis là à faire le poireau à dans une gare de TGV. Après tant de déménagements, et toutes ces années, entre mer et montagnes, je rêve encore de voyage, pas de révolution, non !Mon cœur s’émeut au moindre regard de la vie : dans la noria des jours, je ne suis ni paria, ni paré, souvent transporté, toujours émerveillé. L’éphémère est la rançon du progrès, par décret.
Tiens, par exemple, là-haut, au-dessus des stratus, des sillages asymétriques se croisent et se décroisent, s’inscrivent, s’effacent, en route pour quelques voyages au pays des épices, du bouddha, des minarets à l’heure des prières, des bergères rentrant à l’oasis, d’enfants dans leur pagne jouant autour des cases africaines.Un voile de fumée annihile tout espoir de retour en arrière, le passé faisant contre mauvaise fortune bon cœur siffle dans l’espace lointain, déraille, expire. Je ne serai plus jamais cet enfant …parfois, j’en perds le jugement. Alors, je saisis fébrilement mon Iphone et je t’appelle. Et tu es déjà là babillant à mon oreille. Tellement vite arrivée. Merci.
Pierre WATTEBLED. Le 17 mai 2010

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