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La ballade de Jehan

  • Ce sujet contient 1 réponse, 2 participants et a été mis à jour pour la dernière fois par Sybilla, le 05-08-2021 20:53.
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    Parceval
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      LA BALLADE DE JEHAN

      Les regards portés sur lui étaient peu amènes. Quant à ce qui se disait, il n’en percevait qu’un vague brouhaha. Il se rendait compte qu’en fait, il se trouvait face à une sorte de tribunal. D’un coup le silence se fit, du moins il en eut l’impression. Le commandeur de la Ligue des Chasseurs se leva et s’adressant à lui d’une voix assez forte pour qu’il ait une chance de comprendre, déclara : « Comment as-tu osé ! Tes flèches sont impies qui ont sacrifié cette bête. Tu as gravement offensé les dieux. N’as-tu pas vu la croix blanche qui ornait sont front ? Ce dix cors était sacré ! Nous qui t’avons recueilli, élevé, éduqué dans nos traditions, nous avons fait entrer un démon dans nos rangs! Je te bannis ; va donc retrouver les tiens et ne reviens jamais, il t’en coûterait la vie ! » Il ouvrit des yeux ronds : « Mais, Maître, jamais on ne m’a dit d’épargner le grand cerf. Au contraire cela semblait être le but ultime de la chasse. » « Tais-toi, idiot malfaisant, la consigne était de capturer l’esprit de l’élu de la forêt pour lui rendre hommage ! » Le brouhaha reprit jusqu’à rendre inaudible toute protestation de sa part. Il fut bousculé et renvoyé sans ménagements vers le logis des arpètes où son baluchon l’attendait. Carolus l’accompagna brutalement vers le pont-levis. Il lui remit discrètement un petit parchemin roulé. « Va et soit maudit ! » Sa compassion démentait la dureté du congé et il indiquait de la main un gros chêne. Touché, il remercia discrètement d’un battement de cils, et tourna le dos à tout ce qui avait fait sa vie jusqu’à ce jour.

      La forêt l’engloutit. Outre sa besace, il avait gardé son couteau de chasse et récupéré arc et carquois garni au pied du grand chêne. Où aller ? Il s’en remit au Maître des destins et prit un chemin au hasard. Il avait appris à compenser sa mauvaise audition par une vision aigue et une intuition qui lui avaient permis d’échapper jusque là aux pièges de la forêt. Une clairière lui permit d’évaluer qu’il se dirigeait grossièrement vers le sud, et que le terrain se relevait sensiblement, collines et rochers. Il traversa une petite rivière à gué, se désaltéra et réfléchit à assurer sa subsistance. C’est avec l’arc bandé qu’il progressait. Un fourré là-bas semblait receler une agitation suspecte. Il décrocha un trait, pour voir… La flèche se ficha en vibrant dans le tronc d’un cèdre majestueux, clouant une grosse bestiole genre écureuil traversée par le fer. Heureusement qu’il était sourd. Malgré une vie rude et le milieu trivial de son enfance, il aurait pu être choqué par le vocabulaire. Soudain l’arbre se fendit en deux laissant place à un gnome barbu absolument furieux qui s’approche en gesticulant, faisant des moulinets avec la malheureuse bête. Il parvint à discerner : «  C’est toi, vermisseau, qui te permet de m’éveiller ainsi ! Quel manque de respect, ça ne faisait que cent ans que je roupillais ! » Jehan se confondit en excuses, paralysé par la trouille. Plus tard, le gnome s’est calmé, et le garçon un peu rassuré.
      Le génie débonnaire (Car c’en est un) est finalement du genre sympathique. Ils se sont raconté leurs vies, lui, navigant entre les sortilèges, et Jehan sa triste aventure. Comment retrouver les siens. Et d’abord, qui c’est ‘les siens’. « Hum, dit le gnome, voyons que je réfléchisse dans ma boule de verre. » « Ouais, ouais » Il mâchonnait la cuisse d’écureuil car finalement ils le boulottaient. « Ah, je vois, tu as des tiens, et tiens, je peux même l’affirmer, tu as été enlevé tout petit par les chasseurs. C’est hélas tout ce que je peux dire. Mais, en marchant 2733 pas dans le sentier que tu vois, tu trouveras une clef qui mène aux tiens. Bon, c’est pas tout ça, il faut que je termine ma sieste ! » Et pfuitt, le gnome disparaît et le tronc se referme. Jehan bivouaque sur place, arrive même à dormir, et, plein d’espoir au soleil levant, enfile le sentier en comptant ses pas. Au bout de 2732, il regarde à droite, à gauche, avance un pied et tombe dans un trou. Au fond du trou il y a une petite boite avec des bâtonnets à bouts rouge ; sur la boite il y a marqué : SEITAR- Manufacture royale de Monfaucon-les-bruyères. Il empoche la boîte, perplexe.

      Certes, il a entendu parler de ces bâtonnets à feu, mais il n’en a jamais eu. Ici on fait du feu avec un bout de verre. Comment cela pourrait-il l’aider dans sa quête ? c’est alors qu’il revint à l’inscription : Manufacture royale de Montfaucon ; on a parlé dans les dortoirs, avec une crainte respectueuse, d’un royaume mythique qui serait situé aux marches des terres connues. Là serait le savoir et la puissance occulte. Montfaucon sur l’abysse fait commerce avec les dieux… On dit que des nefs étranges se promènent sur l’eau et parfois même volent tout au-dessus des cieux. On dit tant de choses… Légende que tout ça ? Peut-être que non puisque c’est inscrit. Va donc pour Montfaucon le port de l’outre-monde. Poursuivre le sentier au-delà de ce piège. Il marche jours et semaines sans âme rencontrer. Puis la forêt s’éclaircit pour laisser place à la steppe, aux monts qu’il faut franchir des ravines des marais…Ses vêtements sont en loques et bientôt un grand fleuve voit errer sur ses bords Jehan le vagabond, exténué, désormais sans ressort, usé par les difficultés du voyage. Il fait son bivouac, besoin de se poser. Cela va-t-il finir un jour ? De ces rives herbues il croit apercevoir au loin des troupeaux sauvages : buffles ou chevaux ? Ces bêtes recherchées seraient d’un grand secours pour continuer sa route. Comment en attraper une, la mettre à son service ? Il faut croire au miracle : à l’aube ce matin il est éveillé par un souffle chaud et un sabot frappant l’heure du lever. L’étalon est magnifique et ses yeux rivés aux siens tissent déjà les liens qui bientôt vont les unir. Ils sont en empathie. Une semaine de cette compagnie en toute confiance et complicité. Nul besoin de parler et c’est naturellement qu’il parvient à monter le fier animal, qui semble de tout temps savoir où l’emmener. Ils forment un sacré couple, car sa bête a l’ouïe fine et le prévient de tout. En route !

      C’est dans cet équipage que le voyage se poursuit des jours et des jours, jusqu’au moment où, escaladant un tertre, ils découvrent la mer immense et sur le rivage, un petit port fortifié. Jehan décide d’approcher prudemment. Il met pied à terre et suivi par sa monture, se dirige vers la poterne. Les gardes le considèrent avec défiance, il ne paye pas de mine, vêtu de ses haillons, et lui interdisent l’entrée. Et lui ne savait que dire, c’était tellement fou d’être arrivé là, et pourquoi. Un sergent replet sortit du poste de garde et se fendit d’un sourire : « Eh, les gars, regardez ce que Bucéphale nous a ramené aujourd’hui ! Qui es-tu, jeune homme, pour que notre mascotte t’ait accepté comme cavalier ? » Alors, il raconte son histoire, un peu édulcorée pour ne pas passer pour illuminé, et sa recherche. « Ah oui, » dit le sergent « on connaît les gens de la foret. De temps en temps, ils font des razzias et enlèvent des enfants. Ce sont des sauvages. Mais toi, tu n’es pas des nôtres. Je parierais que tu es de la lignée de l’Ile aux Etoiles. Viens petit, le seul moyen de savoir, c’est que tu y ailles voir ? Tu sais là-bas, ce sont des gens étranges mais bienveillants, doués de grands pouvoirs. En attendant, reposes-toi et restaurons-nous. Je crois qu’il ya un voilier de fret qui part demain. »
      Il fallut laisser là Bucéphale et c’est le cœur gros et vêtu de neuf qu’il prend poliment congé de ses hôtes et s’embarque sur le lourd navire. L’appareillage à lieu le soir à cause de la marée. Une nuit étoilée éclaire le ciel noir et moire la mer de reflets d’argent. La cote disparaît et soudain le vent se lève, violent, qui creuse l’océan. Il faut abattre la toile. Le navire embarque de l’eau et craque de toutes parts. Mais ce sont de bons et braves marins qui tiennent la barre et sauvent leur bateau. Par contre au matin, il faut bien constater qu’ils sont perdus. Conciliabules, calculs, changements de cap et ce n’est que deux jour après que l’Ile aux Etoile sort de l’eau, dans tout sa munificence. Car c’est un autre monde, une autre civilisation. C’est là que Jehan devine qu’il a fini sa quête, qu’il va enfin trouver ses racines et peut-être une famille. Il est rentré à la maison. Une nouvelle vie l’attend…

      Parceval

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        Sybilla
        Maître des clés
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          Bonsoir Parceval,

          Très belle histoire narrée avec grand talent !
          J’ai beaucoup aimé te lire !

          Belle soirée !
          Amitiés
          Sybilla

          Le r?ve est le poumon de ma vie (Citation de Sybilla)
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