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La CIGALE

  • Ce sujet contient 3 réponses, 3 participants et a été mis à jour pour la dernière fois par Pierre-Louis SESTIER, le 04-11-2010 07:05.
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  • #2612232
    Pierre-Louis SESTIER
      • Sujet: 532
      • Réponses: 4994

      La cigale ayant chanté
      Tout l’été,
      Dans maints casinos, maintes *boîtes,
      Se trouva fort bien pourvue
      Quand la bise fut venue.
      Elle en avait à gauche, elle en avait à droite,
      Dans plusieurs établissements.
      Restait à assurer un fécond placement.

      Elle alla trouver un renard,
      Spécialisé dans les prêts hypothécaires
      Qui la voyant entrer l’œil noyé sous le fard,
      Tout enfantine et *minaudière,
      Crut qu’il tenait la bonne affaire.
      « Madame, lui dit il, j’ai le plus grand respect
      Pour votre art et pour les artistes.
      L’argent, hélas ! n’est qu’un aspect
      Bien *trivial, je dirais bien triste,
      Si nous n’en avions tous besoin,
      De la condition humaine.
      L’argent réclame des soins.
      Il ne doit pourtant pas devenir une gêne.
      A d’autres qui n’ont pas vos dons de poésie
      Vous qui planez, laissez, laissez le rôle ingrat
      De gérer vos économies,
      A de trop bas calculs votre art *s’étiolera.
      Vous perdriez votre génie.
      Signez donc ce petit blanc seing
      Et ne vous occupez de rien. »
      Souriant avec bonhomie,
      « Croyez, Madame, ajouta t il, je voudrais, moi,
      Pouvoir, tout Comme vous, ne *sacrifier qu’aux muses

      Il tendait son papier. « Je crois que l’on, s’amuse »,
      Lui dit la cigale, l’œil froid.
      Le renard, tout sucre et tout miel,
      Vit un regard d’acier briller sous le rimmel
      Sachant le taux exorbitant que vous prenez,
      C’est que j’entends que la chose rapporte
      Je sais votre taux d’intérêt.
      C’est le mien. Vous l’augmenterez
      Légèrement, pour trouver votre bénéfice.
      J’entends que mon tas d’or grossisse.
      J’ai un serpent pour avocat.
      Il passera demain discuter du contrat.
      L’œil perdu, ayant vérifié son fard,
      Drapée avec élégance
      Dans une cape de renard
      (Que le renard feignit de ne pas avoir vue),
      Elle précisa en sortant ».
      « Je veux que vous prêtiez aux pauvres seulement… »
      (Ce dernier trait rendit au renard l’espérance.)
      « Oui, conclut la cigale au sourire charmant,
      On dit qu’en cas de non paiement
      D’une ou l’autre des échéances,
      C’est eux dont on vend tout le plus facilement. »

      Maître Renard qui se croyait ?cynique
      S’inclina. Mais depuis, il apprend la musique.

      Jean ANOUILH
      Fables
      éd. LA TABLE RONDE (Livre de Poche)

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