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LA VIE A LA MAISON NOIRE (Balaguier 1950-53)
….. Après, c’était plutôt un gros sentier qui montait par derrière la bâtisse et bifurquait vers une maison bizarre, coiffée de tuiles canal, dont les murs de torchis étaient recouverts d’un bardage de planches de bois plus ou moins peint en noir ! (Sweet home !), sur un vaste terre- plein derrière la maison des lavoirs. Cette construction a perduré jusqu’au seuil des années 2000 !….
La maison était noire, mais elle n’était pas triste : c’était chez nous. Et puis les volets à persiennes vert d’eau atténuaient la sévérité de la façade. Elle
donnait sur la baie, au-delà de l’esplanade, par un pré en pente douce qui se perdait dans les fourrés au fond du vallon. A droite , les toits de la maison des lavoirs et la chapelle ; à gauche, un énorme pin pignon sur le talus suivi d’une pinède plus jeune parsemée de cratères ; en bas, un eucalyptus non moins impressionnant avec de grandes feuilles en lame de sabre.
Le rez-de-chaussée comprenait l’entrée, la cuisine et la salle commune. Au bout, une remise pour les outils, la réserve de boulets de charbon et le bois dont je faisait mon escadre belliqueuse à grand renfort de clous et de doigts meurtris par les coups de marteau malfoireux et la scie égoïne qui dérape…
On accédait à l’étage par un escalier courbe bâti, même la rambarde et une porte sur le couloir pour les chambres. Porte maudite puisqu’un jour, pressé de descendre, je m’ouvris proprement le cuir chevelu sur le pêne et déboulait en bas en hurlant, aveuglé par le sang.
Les sols étaient carrelés de tomettes rouges. L’équipement était sommaire. L’électricité, cent dix ou deux cent vingt ? était distribuée sous moulures bois, l’éclairage dispensé chichement par des abat-jour et suspensions de porcelaine et fils torsadés isolés de caoutchouc et coton. D’ailleurs tout était en porcelaine : interrupteurs, prise de courant et fusibles au tableau. C’était ce qui se faisait alors.
Je ne me souviens pas d’une salle de bain. En bas, il y avait un évier en pierre, la « pile » des provençaux, qui s’évacuait directement dehors vers un drain perdu ; l’eau venait du puits, on la tirait à la corde passée dans la poulie, et toute une batterie de seaux de fer galvanisé ; le chauffage était assuré par un poêle à charbon et la grande cuisinière en fonte. Un monument, celle-la. Elle donnait l’eau chaude, et on pouvait compter sur Maman pour que le dessus soit nickel, passé à la laine de verre et au « naol ».
Les commodités, c’était la « toupine » -le seau hygiénique- et « ma cabane au fond du jardin » haut lieu de lecture et de méditation, du moins par température clémente ; sauf que cette cabane, c’était Papa qui l’avait faite, et c’est lui qui entretenait la fosse à la chaux et au grésil. Tout comme il avait fait un poulailler grillagé, où nous avions poules et canards. Outre les œufs récoltés, on sacrifiait périodiquement poule de réforme, vieux coq ou canard de barbarie, dans un cérémonial primaire : poule et coq égorgés, plumés et ébouillantés pour enlever les « pipidons » récalcitrants ; les canards décapités sur le billot, qui nous échappaient sans tête dans un dernier sursaut. Il y en a même un qu’on a jamais retrouvé ! L’arrivée de petits poussins rétablissait le cheptel ; tout cela m’amusait beaucoup, les enfants sont cruels…
Le lavage des vêtements se faisait au lavoir et dans la lessiveuse, l’été sur un foyer dehors, au froid sur la cuisinière. Pas d’ «omo » ni de « paic » : paillettes de savon de Marseille et savon noir fabriqué sur place. Quand Maman faisait bouillir, elle enlevait le couvercle de la lessiveuse ; j’adorais le nuage de vapeur et l’eau mousseuse qui remontait dans la cheminée de la lessiveuse pour être renvoyée en fontaine par le « champignon » ; elle touillait avec un grand bâton décoloré par l’usage… On rinçait au lavoir et on séchait sur l’étendoir monté par l’homme de la maison. La toilette, grande ou petite, c’était comme le linge : à la pile ou dans la lessiveuse, dedans ou dehors, suivant la saison.
La cuisine de la maîtresse de maison correspondait à nos moyens et fleurait bon la Bretagne : au beurre salé, beaucoup de ragoûts de mouton, des pot-au-feu dont on ne mangeait que la viande, des patates et en saison des haricots verts et secs, des soupes épaisses « au pain trempé » plus rarement, le beefsteak, rôtis de bœuf ou porc, volailles en sauce ; peu de poissons, soles ou raies au beurre noir, omelettes, avec toujours un trait de lait ; beaucoup de laitages. Omniprésent, le gros pain d’une livre, les confitures bon marché, pomme abricot, pomme fraise, pomme coing, pomme tout ce qu’on veut. Des fruits et les gâteaux du dimanche : quatre-quarts, far breton, crêpes sur la cuisinière avec la galettière de fonte d’alu, graissée à la couenne de lard, la pâte étendue d’un geste sûr avec le petit râteau de bois, la palette pour tourner et décrocher, la noix de beurre salé … Miam !
On faisait aussi des gaufres avec un engin monumental en fonte, dont le socle s’adaptait sur la cuisinière et permettait de tourner le moule sur son axe pour la cuisson ; sucre glace et beurre ! Maman était une artiste.
Et l’odeur du café – j’avais droit à l’odeur- Papa achetait le café vert et le torréfiait lui-même sur la terrasse, sur un foyer, dans un cylindre à manivelle bricolé sur un support. Ca embaumait tout le hameau. Mes parents étaient amateurs. Le cérémonial débutait ainsi : Maman tapait dans la réserve, remplissait le moulin de bois qu’elle serrait entre ses genoux et tournait la manivelle : première bouffée d’arôme. Le tiroir plein allait ensuite garnir la cafetière pour élaborer le nectar, avant dégustation ! Un moment, on a eu une cafetière italienne, celle qui siffle quand c’est prêt.
L’école, c’était le groupe François Durand, à La Seyne, deux ou trois kilomètres. La maternelle, puis le primaire. Par tous les temps, à pied ou en vélo.
Au plus froid, galoches et chaussettes montantes, gros pull, veste et cache nez en laine car notre mère était une pro du tricot, les shorts, la pèlerine et le bonnet. Mes sœurs et Maman me récupéraient au retour sur leur porte bagage, je me faisais « camballer », mais piédibus dans les montées.
On faisait nos devoirs dans la salle commune ; il fallait repasser les leçons, les récitations et lire à haute voix. Ah ! Les cahiers à lignes pour les lettres, la méthode Boscher et les plumes Sergent Major… J’aimais apprendre, aussi les résultats étaient à la hauteur. Merci à mes bons instituteurs, Madame Marton, Messieurs Sajeau et Joffrey. Je ramenais souvent de petites images cartonnées estampillées « Bon point »
Nous avons eu un temps des compagnons à quatre pattes : Peggy, un chat ou une chatte ? rayé de roux et Dickie, un petit chien noir et marron, genre roquet. Ils connurent un destin funeste, provoqué par les défauts de leurs qualités ataviques. Peggy chipait régulièrement chez nous, mais aussi chez nos voisins Dominici, gâteaux ou viandes, posées imprudemment à sa portée, au point de risquer une grosse fâcherie. Quant à Dickie, il aimait particulièrement les mollets du facteur… Après avoir du payer un pantalon au préposé, et menacés de ne plus avoir de courrier, je suppose qu’un tribunal a statué sur leur avenir et ils disparurent. Bien plus tard, j’ai su que l’exécuteur des hautes œuvres les avait occis et livrés aux poissons au bout du môle du fort de l’Eguillette.
J’ai appris à monter à bicyclette à la campagne sur un vélo de grand, dame ou mixte, je ne sais plus. J’en connais qui ont beaucoup couru en me tenant la selle… Histoire de vélo, tiens ! Une fois nous partions vers la plage des Sablettes, tous à la queue leu leu, moi devant avec une belle visière de carton Ricard ramassée au passage d’une caravane publicitaire. Par malheur le vent s’est levé et la visière s’est rabattue. Le jeune cycliste s’est pris un vol, mais derrière ce fut la méga-gamelle, ecchymoses, genoux saignants, guidons faussés. Qu’est-ce que j’ai pris comme « engueulo » en plus des plaies et bosses ; c’était ma fête… Heureusement c’est arrivé avant le portail.
J’ai eu mon lot de « soufflons » et de calottes, la menace suprême du martinet de cuir suspendu à l’entrée. A-t-il jamais servi ? J’étais comme d’autres gosses, maladroit, peu avare de bêtises, Jean qui rit et Jean qui pleure, plutôt geignard. Mais j’étais cerné de tendresse dans le cocon familial. Rien que d’y penser vient le goût du bonheur, qu’on ne reconnaît jamais que plus tard…Parceval
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