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L’ARBRE – E. VERHAEREN

  • Ce sujet contient 6 réponses, 4 participants et a été mis à jour pour la dernière fois par H?l?ne, le 12-04-2014 09:28.
  • Créateur
    Sujet
  • #2632722
    H?l?ne
      • Sujet: 604
      • Réponses: 5870

      Voici un très beau poème de Verhaeren. Si vous allez au bout de votre lecture vous ne le regretterez pas : « La force est sainte, il faut que l’homme imprime son empreinte violemment sur ses desseins hardis … » – C’est sublime. Bonne lecture.

      Selenia

      L’arbre

      Tout seul,
      Que le berce l’été, que l’agite l’hiver,
      Que son tronc soit givré ou son branchage vert,
      Toujours, au long des jours de tendresse ou de haine,
      Il impose sa vie énorme et souveraine
      Aux plaines.

      Il voit les mêmes champs depuis cent et cent ans
      Et les mêmes labours et les mêmes semailles ;
      Les yeux aujourd’hui morts, les yeux
      Des aïeules et des aïeux
      Ont regardé, maille après maille,
      Se nouer son écorce et ses rudes rameaux.
      Il présidait tranquille et fort à leurs travaux ;
      Son pied velu leur ménageait un lit de mousse ;
      Il abritait leur sieste à l’heure de midi
      Et son ombre fut douce
      A ceux de leurs enfants qui s’aimèrent jadis.

      Dès le matin, dans les villages,
      D’après qu’il chante ou pleure, on augure du temps ;
      Il est dans le secret des violents nuages
      Et du soleil qui boude aux horizons latents ;
      Il est tout le passé debout sur les champs tristes,
      Mais quels que soient les souvenirs
      Qui, dans son bois, persistent,
      Dès que janvier vient de finir
      Et que la sève, en son vieux tronc, s’épanche,
      Avec tous ses bourgeons, avec toutes ses branches,
      – Lèvres folles et bras tordus –
      Il jette un cri immensément tendu
      Vers l’avenir.

      Alors, avec des rais de pluie et de lumière,
      Il frôle les bourgeons de ses feuilles premières,
      Il contracte ses noeuds, il lisse ses rameaux ;
      Il assaille le ciel, d’un front toujours plus haut ;
      Il projette si loin ses poreuses racines
      Qu’il épuise la mare et les terres voisines
      Et que parfois il s’arrête, comme étonné
      De son travail muet, profond et acharné.

      Mais pour s’épanouir et régner dans sa force,
      Ô les luttes qu’il lui fallut subir, l’hiver !
      Glaives du vent à travers son écorce.
      Cris d’ouragan, rages de l’air,
      Givres pareils à quelque âpre limaille,
      Toute la haine et toute la bataille,
      Et les grêles de l’Est et les neiges du Nord,
      Et le gel morne et blanc dont la dent mord,
      Jusqu’à l’aubier, l’ample écheveau des fibres,
      Tout lui fut mal qui tord, douleur qui vibre,
      Sans que jamais pourtant
      Un seul instant
      Se ralentît son énergie
      A fermement vouloir que sa vie élargie
      Fût plus belle, à chaque printemps.

      En octobre, quand l’or triomphe en son feuillage,
      Mes pas larges encore, quoique lourds et lassés,
      Souvent ont dirigé leur long pèlerinage
      Vers cet arbre d’automne et de vent traversé.
      Comme un géant brasier de feuilles et de flammes,
      Il se dressait, superbement, sous le ciel bleu,
      Il semblait habité par un million d’âmes
      Qui doucement chantaient en son branchage creux.
      J’allais vers lui les yeux emplis par la lumière,
      Je le touchais, avec mes doigts, avec mes mains,
      Je le sentais bouger jusqu’au fond de la terre
      D’après un mouvement énorme et surhumain ;
      Et j’appuyais sur lui ma poitrine brutale,
      Avec un tel amour, une telle ferveur,
      Que son rythme profond et sa force totale
      Passaient en moi et pénétraient jusqu’à mon coeur.

      Alors, j’étais mêlé à sa belle vie ample ;
      Je me sentais puissant comme un de ses rameaux ;
      Il se plantait, dans la splendeur, comme un exemple ;
      J’aimais plus ardemment le sol, les bois, les eaux,
      La plaine immense et nue où les nuages passent ;
      J’étais armé de fermeté contre le sort,
      Mes bras auraient voulu tenir en eux l’espace ;

      Mes muscles et mes nerfs rendaient léger mon corps
      Et je criais :  » La force est sainte.
      Il faut que l’homme imprime son empreinte
      Violemment, sur ses desseins hardis :
      Elle est celle qui tient les clefs des paradis
      Et dont le large poing en fait tourner les portes « .
      Et je baisais le tronc noueux, éperdument,
      Et quand le soir se détachait du firmament,
      je me perdais, dans la campagne morte,
      Marchant droit devant moi, vers n’importe où,
      Avec des cris jaillis du fond de mon coeur fou.

      Emile Verhaeren

    Vous lisez 5 fils de discussion
    • Auteur
      Réponses
      • #2909956
        H?l?ne
          • Sujet: 604
          • Réponses: 5870

          merci Honoré

          j’ai une énorme vénération pour ce poème qui fait de l’arbre un symbole de force et de vie

          on croit le voir dressé sur le ciel les bras tendus comme un appel ou un signal

          en relisant une fois encore ce poème je suis à chaque fois émue

          mes amitiés à toi

        • #2909961
          France
            • Sujet: 408
            • Réponses: 2814

            Comme toi, chère Hélène, je suis admirative devant ce beau poème de notre cher Verhaeren..

            Tellement de force, de puissance et d’osmose..

            Merci de ce superbe partage !

            Je t’embrasse,

            [url=http://www.hostingpics.net/viewer.php?id=803286220CHENES20VERTS.jpg][/url]

            Ouvrez l'oreille, chaque mot poss?de un coeur qui bouge. (Nimier)
          • #2910363
            Thierry jeangneau
              • Sujet: 551
              • Réponses: 3509

              Bonjour Sélénia

              Pourquoi un jugement de valeur…
              « C’est sublime… »
              Et si moi je n’aimais pas?

              Pour le coup…
              C’est sublime…

              Mais bon…

              Comme les gens qui disent
              c’est nul…
              c’est moche…
              Et si moi j’aime?

              Le monopole du bon goût me gène…

              Je prèfère le
              « Je n’aime pas »
              « ce n’est pas à mon goût »

              Bonjour
              Bravo
              A bientôt
              Merci du partage
              Thierry

            • #2910576
              H?l?ne
                • Sujet: 604
                • Réponses: 5870

                je te comprends Thierry

                je devrais dire selon toi : « je trouve que c’est sublime »

                et si j’ai aimé ce poème c’est pour cette raison-là, mon ressenti

                la poésie étant très subjective quoi de plus naturel que de se laisser aller à de tels enthousiasmes

                à notre époque tous les jugements sont vite attribués par exemple sur les réseaux sociaux : j’aime – je n’aime plus

                heureusement que l’Oasis des Artistes existe car on retomberait parfois assez bas

                merci de ton appréciation qui de toute façon m’a permis de réfléchir plus avant

                mes amitiés

              • #2910801
                grodele
                  • Sujet: 243
                  • Réponses: 3542

                  (Je trouve que) c’est sublime !
                  Depuis toute petite lorsque j’avais appris  » Premier sourire de printemps » Verhaeren me berce et m’émeut
                  Merci Sélénia !

                  recueils de mes po?mes disponibles : Cliquez sur les liens ci-dessous

                  https://www.edilivre.com/la-dechirure-des-jours-nicole-ride.html
                  http://www.edilivre.com/comme-une-plume-au-vent-nicole-ride.html

                  ou bien FNAC / Amazon

                • #2910842
                  H?l?ne
                    • Sujet: 604
                    • Réponses: 5870

                    merci amie Grodele

                    heureuse d’apprendre que tu apprécies Emile Verhaeren

                    je ne peux m’en détacher même si bien d’autres poètes me bercent et m’enchantent : Baudelaire Rodenbach Van Lerberghe Saint John Perse et bien sûr Victor Hugo …

                    j’arrête la liste est longue

                    je t’envoie mes amitiés

                Vous lisez 5 fils de discussion
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