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Sujet
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Je pense avoir eu l’occasion de dire que mon père, décédé l’hiver dernier, était entre autres choses (prof de français, maire et conseiller général de notre canton pendant de longues années), aussi poète …
Il a publié plusieurs recueils et écrit de bien jolies choses, mais voici ici Mon poème préféré, écrit au début des années 60…
Le sommeil de la maison
Dès le premier soleil, ô quel joyeux andante !
Pleine de bruits de pas, de turbulents galops,
De propos animés, de rires frais éclos,
La maison, jusqu’au soir, chaudement trépidante…Des appels, des refrains, des disputes, des jeux,
Des chagrins orageux, des travaux ou des frasques
De cinq enfants aussi généreux que fantasques,
La maison dort, du doux sommeil des jours heureux…La maison…ma maison, les enfants et leur mère,
Si prodigue de soins et d’efforts résolus,
Assoupie, à présent, comme un enfant de plus,
Dans un mol abandon, sur mon cœur débonnaire…Sur mon cœur débonnaire, et pourtant tourmenté,
Car je suis de ceux-là que le bonheur oppresse
Et pour qui toute joie évoque la détresse
Appelée à venir, bientôt, lui succéder…Dehors, la bise peut hurler comme une louve !
O mes chéris, de vous avoir à mes côtés,
Tous sous le même toit, dormant bien abrités,
Vous ne pouvez savoir quel sentiment j’éprouve !Sentiment de bonheur, de tendresse et d’amour
Si profond et si fort qu’en la paix de ma veille,
Je m’en effraie autant que je m’en émerveille,
Redoutant d’avoir trop à souffrir en retour !Parce qu’un jour viendra, parce qu’un jour s’avance
Où, déjà, vous aurez finis d’être petits,
Où tous, vous serez l’un après l’autre partis
Loin de cette maison qu’égaya votre enfance…Un soir, un triste soir, nous nous retrouverons,
Seuls, votre mère et moi, pleurant la joie ancienne
Des baisers que longtemps, et ma bouche et la sienne,
A l’heure du coucher posèrent sur vos fronts…Je sais bien qu’au destin jaloux il faut qu’on rende
Tôt ou tard le bonheur qu’on a reçu de lui ;
Mais cela ne fait rien, quand vous en aurez fui,
Combien cette maison pourra nous sembler grande !Nous parlerons de vous, de vos jeunes foyers
Nous nous entretiendrons, et pour les bénir, certes,
Mais le silence nu de vos chambres désertes
Pèsera durement sur nos cœurs dépouillés…Je pense à tout cela, cela qui me déchire,
Je pense à tout cela tandis que vous dormez,
Chacun de vos tendre soupirs, mes bien-aimés
M’arrachant une larme au milieu d’un sourire…Source limpide hélas condamnée à tarir,
Tandis que vous dormez auprès de moi j’écoute
Mon paisible bonheur s’épuiser goutte à goutte,
Dans mon cœur, pour demain, creusant son souvenir…Comme un nid, comme un nid dans les branches d’un chêne,
Tout à la fois solide et fragile, au plus creux
De la nuit ténébreuse et des vents coléreux,
Sourde aux clameurs de l’ouragan qui se déchaîne,La maison dort, du doux sommeil des jours heureux …
Fernand Léonard
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