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LES GENS DE LA SOCIÉTÉ SUCRIÈRE (Madagascar 1954)
La colonie européenne et créole comptait environ cent familles. La tranche d’âge principale se situait à 30-35 ans. Il y avait là beaucoup de jeunes couples qui cherchaient fortune comme nous et pensaient faire leur vie outremer. Peu de célibataires, qui partageaient un ou deux bungalows. Il y avait beaucoup de très jeunes enfants et la catégorie bébés prospérait. Très peu de métissages, à l’époque c’était mal vu. Les relations ancillaires ou « locales » encore plus, d’autant que les jeunettes autochtones avaient une réputation de jalouses et de redoutables praticiennes des philtres et bouillons de onze heures (on disait : celui-là, il s’est fait « enfanafouter » c’est à dire envoûter, empoisonner)
Restait donc ce qui était et reste courant dans les communautés tropicales : on se recevait beaucoup à l’apéro, on sortait aussi à la chasse et en découverte du pays. Le cercle était le point de ralliement où chacun venait se pavaner, faire un bridge et jouer au tennis. On s’échangeait allègrement mais discrètement. Ca potinait dur…
Ceci dit, pour ceux qui penserait que les hommes se la coulaient douce, il y avait du boulot et beaucoup. Les 35 heures, nada, tout juste le dimanche, et encore pendant la campagne sucrière, ça pouvait passer à l’as. Les métiers représentés : agents de maîtrise et ingénieurs type travaux publics, mécaniciens, chaudronniers, électriciens et spécialistes des process industriels et agro-alimentaire. Et bien sur, dans les cols blancs, les cadres de direction, gestionnaires administratifs et comptables, import-export.
Le village des employés de l’usine recevait la main d’œuvre locale, environ deux cent familles, manœuvres, conducteurs d’engins, mécanos, électriciens, ouvriers agricoles. Il était néanmoins associé au village « ancien » Ampanakana, de trois à cinq cent âmes, artisans, agriculteurs, maraîchers, pasteurs et éleveurs des bovins locaux : les zébus (bœufs à bosse). Bien sûr, une ribambelle d’enfants.
Toute la population restait organisée selon les coutumes avec chef du village, marabout, sorcier rebouteux, conseil des anciens. Les hauts lieux de la vie sociale se concentraient sur la place et au marché.
Les ethnies étaient nombreuses et variées. En majorité, il s’agissait de Sakalaves, venus d’Afrique noire, d’Antandroy et de Hovas migrants mythiques de Mélanésie et de Malaisie, à la peau cuivrée. Les religions, outre les missions catholique et protestante, allaient de l’islam à l’animisme, l’un ne reniant pas l’autre ; le culte des ancêtres et des morts était très vivace, les lieux sacrés nombreux et les traditions respectées.
L’administration coloniale et la gendarmerie siégeaient à Ambilobé. Le règlement des litiges et problèmes étaient délégués aux notables locaux et à la direction de la Société. Dans les cas graves, la gendarmerie et la justice se déplaçaient.
Je garde le souvenir, d’une cohabitation apaisée, chacun se tenant à sa place et respecté, selon le modèle social en usage. Je n’ai jamais vu personne avoir faim et les enfants étaient « fady » c’est-à-dire tabous, sacrés. C’est pour cela que j’ai pu me promener partout, et sans souci.Parceval
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