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Les tours au bord de la mer – Emile Verhaeren

  • Ce sujet contient 3 réponses, 4 participants et a été mis à jour pour la dernière fois par ZAGHBENIFE, le 26-08-2021 08:20.
  • Créateur
    Sujet
  • #2623018
    Plume de platine
    ★★★★★☆
    Selenia
      • Sujet: 604
      • Réponses: 5870

      Les tours au bord de la mer

      Veuves debout au long des mers,
      Les tours de Lisweghe et de Furnes
      Pleurent, aux vents des vieux hivers
      Et des automnes taciturnes.

      Elles règnent sur le pays,
      Depuis quels jours, depuis quels âges,
      Depuis quels temps évanouis
      Avec les brumes de leurs plages ?

      Jadis, on allumait des feux
      Sur leur sommet, dans le soir sombre ;
      Et le marin fixait ses yeux
      Vers ce flambeau tendu par l’ombre.

      Quand la guerre battait l’Escaut
      De son tumulte militaire,
      Les tours semblaient darder là-haut,
      La rage en flamme de la terre.

      Quand on tuait de ferme en bouge,
      Pêle-mêle vieux et petits,
      Les tours jetaient leurs gestes rouges
      En suppliques, vers l’infini.

      Depuis,
      La guerre,
      Au bruit roulant de ses tonnerres,
      Crispe, sous d’autres cieux, son poing ensanglanté ;
      Et d’autres blocs et d’autres phares,
      Armés de grands yeux d’or et de cristaux bizarres,
      Jettent, vers d’autres flots, de plus nettes clartés.

      Mais vous êtes, quand même
      Debout encor, au long des mers,
      Debout, dans l’ombre et dans l’hiver,
      Sans couronne, sans diadème,
      Sans feux épars sur vos fronts lourds;
      Et vous demeurez là, seules au vent nocturne,
      Oh ! vous, les tours, les tours gigantesques, les tours
      De Nieuport, de Lisweghe et de Furnes.

      Sur les villes et les hameaux flamands,
      Au-dessus des maisons vieilles et basses,
      Vous carrez votre masse,
      Tragiquement ;
      Et ceux qui vont, au soir tombant, le long des grèves,
      A voir votre grandeur et votre deuil,
      Sentent toujours, comme un afflux d’orgueil,
      Battre leur rêve :
      Et leur coeur chante, et leur coeur pleure, et leur coeur bout
      D’être jaillis du même sol que vous.

      Flandre tenace au cœur ; Flandre des aïeux morts,
      Avec la terre aimée entre leurs dents ardentes ;
      Pays de fruste orgueil ou de rage mordante,
      Dès qu’on barre ta vie ou qu’on touche à ton sort ;
      Pays de labours verts autour de blancs villages ;
      Pays de poings boudeurs et de fronts redoutés ;
      Pays de patiente et sourde volonté ;
      Pays de fête rouge ou de pâle silence ;
      Clos de tranquillité ou champs de violence,
      Tu te dardes dans tes beffrois ou dans tes tours,
      Comme en un cri géant vers l’inconnu des jours !
      Chaque brique, chaque moellon ou chaque pierre,
      Renferme un peu de ta douleur héréditaire
      Ou de ta joie éparse aux âges de grandeur ;
      Tours de longs deuils passés ou beffrois de splendeur,
      Vous êtes des témoins dont nul ne se délivre :
      Votre ombre est là, sur mes pensers et sur mes livres,
      Sur mes gestes nouant ma vie avec sa mort.

      O que mon coeur toujours reste avec vous d’accord !
      Qu’il puise en vous l’orgueil et la fermeté haute,
      Tours debout près des flots, tours debout près des côtes,
      Et que tous ceux qui s’en viennent des pays clairs
      Que brûle le soleil, à l’autre bout des mers,
      Sachent, rien qu’en longeant nos grèves taciturnes,
      Rien qu’en posant le pied sur notre sol glacé,
      Quel vieux peuple rugueux vous leur symbolisez
      Vous, les tours de Nieuport, de Lisweghe et de Furnes !

      Emile Verhaeren

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    • Auteur
      Réponses
      • #2849763
        Plume de platine
        ★★★★★☆
        France
          • Sujet: 408
          • Réponses: 2814

          Bonsoir Selenia,

          Eternel et envoûtant Verhaeren !

          Par ce beau poème, il nous emporte dans cette Flandre mystérieuse, « Flandre tenace », et nous n’oublierons pas Les tours au bord de la mer..

          C’est un auteur que j’aime beaucoup, et qui nous était enseigné en classe, dans le nord de la France..

          Merci Hélène, toutes mes amitiés.

          Ouvrez l'oreille, chaque mot poss?de un coeur qui bouge. (Nimier)
        • #2854269
          Administratrice
          Sybilla
          Maître des clés
            • Sujet: 5464
            • Réponses: 79667

            Bonjour Hélène,

            Superbe!
            J’adore ce grand artiste et talentueux poète !

            Belle journée!
            Amitiés
            Sybilla

            Le r?ve est le poumon de ma vie (Citation de Sybilla)
          • #2854274
            Mascotte d'Oasis
            ZAGHBENIFE
              • Sujet: 1702
              • Réponses: 25075
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