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Nous sommes en 1781, en ce jour du 17 avril, je naquis. Ma mère, Catherinette, esclave dans une plantation de cannes à sucre, me donna vie à Sainte Marie sur l’île de la Martinique, colonie française. Ma mère me donna le prénom de Noëlle, mais le maître m’avait nommé « Marie-Joséphine » donc je me devais de garder et de répondre à ce prénom.
J’étais une « mulâtresse », mon teint était plus tôt clair. Mes cheveux étaient ondulés et semblables aux rayons du soleil, j’avais des traits très fins, plus tôt européen, pour une personne comme moi. La couleur de mes yeux rappelait aux personnes de mon entourage, une belle forêt verdoyante. Mon nez était plus tôt fin, je dirais aquilin, même. Mes lèvres étaient belles, telle une rose. Je mesurais environ 5 pieds et 5 pouces (environ 1 mètre et 68 centimètres). J’étais doté d’un corps africain, ma poitrine était petite certes, mais, mes formes étaient bien soulignés par mon fessier.
De ma naissance jusqu’à mes 16 ans, je travaillais avec ma mère, 37 ans, au champ de canne. Nous étions le 17 décembre 1797, il était un peu plus de midi, le maître Monsieur Olivier-Marie-Robert Léger âgé de 58 ans, nous regardait travailler depuis sa grande maison. Il appela Antoinette, la meilleure amie de ma mère sur la plantation, elles étaient nées à un mois d’intervalle, on aurait dit des sœurs. Mais elle était d’une beauté, que Monsieur Léger aimait profiter de certains avantages qu’il avait sur nous, il profitait d’elle depuis qu’elle eût ses 15 ans, il était le maître et elle son bien, qu’il possédait… Elle alla ranger son coutelas puis parti avec le maître dans la case à outils près de la maison familiale Léger.
On entendit le maître rouspéter et dire « cesse de bouger négresse, ça va te faire du bien mais encore plus à moi ! », Antoinette criait ! Tout le monde s’arrêta de travailler, pour savoir ce qu’il allait advenir de la pauvre femme. Le commandeur, Monsieur Jean Monplaisir, 42 ans, s’écria « qu’écoutez-vous bande de nègres ? Remettez-vous au travail ! ». Il s’avança devant moi et m’interpella « toi la mulâtresse ! », je levais la tête et le regardais, je méprisais cet homme, il était vulgaire et essayait de profiter de nous comme le maître, alors que nous ne lui appartenions pas, je répondis « oui, Monsieur le commandeur… » ; « Un jour, je te ferai les mêmes choses que Monsieur Léger fait à Antoinette… Tu vas voir, tu aimeras ça, sale mulâtresse ! ». Je détournai mon regard, il continua son chemin, il me dégoûtait de plus en plus…
Cet homme était chauve, son visage était grossièrement fait, comme si le bon Dieu ne voulut pas terminer sa face. Il avait les yeux noirs comme du charbon. Il avait un nez qui faisait penser à une grosse poire. Il était trapu, ayant un ventre énorme, semblable à un fût à bière. Et surtout il était sale, je n’ose pas imaginer une négresse pouvant désirer un tel homme, encore moins une blanche !
Environ 10 minutes plus tard, Antoinette réapparut comme par magie. Ma mère lui demanda si elle allait bien suite à ce que le maître lui avait fait. Elle ne voulait pas parler de ça. Nous entendîmes des chevaux et une calèche arriver, c’était Madame Marceline Ambre-Marie Huyot Léger, 49 ans, la femme du maître, donc la maîtresse de ces lieux, qui revenait de son séjour à La Trinité, chez son fils, Monsieur Ambroise Jean-Luc Léger, 27 ans. Des esclaves de maison vinrent lui prendre ses affaires, afin qu’elle puisse se reposer. Elle cria partout « Olivier, Olivier, Olivier. Mais où donc est-il ? » Elle vit arriver Jean, le commandeur. « Bonjour Monsieur Jean ! » ; « Madame Léger, vous êtes en beauté » ; « merci, savez vous où est encore passé mon époux ? ». Soudain Monsieur Léger arriva, paré de ses plus beaux habits. « Bonjour mon amour, vous êtes tout en beauté aujourd’hui ! » ; « Bonjour Olivier, cela fait un moment que je crie comme une hystérique » ; « je suis désolé Marceline, je me préparais pour vous recevoir… Rentrons, s’il vous plaît Jean, il ne va pas tarder à faire nuit, faites rentrer les esclaves, merci » ; « Il n’y a aucun souci Monsieur Léger, je vais le faire de suite ».
Je dis à ma mère « penses-tu qu’un jour nous serons libres ? » elle me répondit « crois-tu qu’un nègre puisse-t-il être libre ? Qu’il y ait des pays de nègre libre ? » ; « Peut être qu’il y en a… » Je fus interrompu par Monsieur Jean « taisez-vous négresses ! Vous marmonnez dans votre langue des complots c’est ça ? Et puis je ne veux pas savoir !! Allez ranger vos outils, tout de suite » nous répondîmes tous « oui, Monsieur le commandeur ».
Le lendemain, comme chaque jour que le bon Dieu fait, je travaille avec ma mère dans la plantation. J’ai entendu dire qu’une femme étrangère devait venir afin de rendre visite à Madame Léger. J’en ai marre de cette vie, à travailler pour des blancs fainéants, qui nous exploitent et qui nous battent. Pendant que nous faisions notre travail, nous entendîmes des cris… C’était ceux de Firmin, 27 ans. C’était un nègre fraîchement arrivé dans notre plantation, d’après ce que j’ai entendu dire, il était marié et avait des enfants dans l’ancienne propriété où il se trouvait.
Monsieur Jean dit « venez tous voir, bande de singes, comment ce nègre va être châtié, en ce jour », nous quittâmes nos travaux, afin de voir cet acte ignoble, « dépêchez-vous bande de cafard, pour voir ce que ce Firmin va prendre !! ».
Nous étions tous devant la maison, le pauvre Firmin avait tenté de s’enfuir, il était attaché à une branche d’arbre suspendu par les bras. « Tout le monde est là pour le spectacle ?? Commençons le numéro dès à présent ! » dixit le commandeur. Monsieur Jean prit comme instrument de torture, un fouet à lanières, il le mis dans sa main droite. Il leva sa main, le premier coup tomba, ce pauvre nègre hurlait tel un animal sur lequel un chasseur venait de tirer. Le second coup tomba, la moitié d’entre nous baissèrent les yeux. Moi, Noëlle, j’osais regarder comment cet être pouvait en châtier un autre. Il prenait un plaisir sadique à marquer le dos ce pauvre nègre de Firmin. Du sang giclait sur le sol telle la pluie qui arrose un champ, le pauvre supplicié n’en pouvait déjà plus au bout du 12ème coup, il n’était pas athlétique car étant un esclave de maison… Le commandeur s’arrêta pendant environ une minute et dit « pourquoi baissez-vous la tête les vermines ? Regardez ! Celui qui ne regardera pas sera le prochain ».
Tout le monde fixa le corps du malheureux, lacéré par les coups de fouet. Le sanguinaire spectacle repris, les coups sur le dos du pauvre nègre reprirent. Monsieur Jean reprenait son plaisir en martyrisant le jeune homme, 13, 14, 15, 16, 17… Le tortionnaire comptait assidûment ses coups, il aimait donner ces punitions aux esclaves. Firmin ne criait plus, au bout de 25 coups de fouet, il succomba au supplice. « Ces esclaves de maison, ne sont pas assez robustes, on ne peut pas s’amuser avec eux… » se dit intérieurement le commandeur. Il ajouta en criant « allez les détritus, retournez à vos occupations, tout de suite ! ».
Les autres esclaves prirent le corps inanimé de Firmin, l’enterrèrent et dirent quelques mots devant le reste des esclaves. « Le bon Dieu a permis que tu puisses repartir auprès de lui, toi notre frère de galères, paix à ton âme, cher Firmin ». Puis chacun retourna à sa tâche !
Je demandais à ma mère « pourquoi nous nous laissons faire ? ». Elle me répondit « Noëlle, que veux-tu que l’on fasse ? On est déjà assez maudit comme ça, pourquoi nous rajouter d’autres problèmes ? ». Je lui rétorquais « maman, mais ce que nous vivons est lamentable, nous aussi nous sommes des êtres humains ! ». Tout en travaillant, nous continuâmes notre conversation. « Noëlle, écoutes moi, rien ne changera pour nous, le bon Dieu ça fait des années que je le prie pour avoir une vie meilleure et être surtout libre » . Je m’empressais de lui dire « maman je pense que cela va changer, il faudrait que l’on puisse apprendre à lire et écrire, c’est ce que Monsieur Ambroise Jean-Luc Leger m’a dit. Il m’apprend à lire et à écrire ». « Quoi ? Mais il est devenu fou tu sais ce qu’ils font aux noirs qui savent lire et écrire ? Ils les tuent ! Tu veux finir comme ça ? ». Ce que ma mère me disait me faisait réfléchir, et je lui dis « je pense que si nous sommes instruits, ils seront obligés de nous considérer comme leurs égaux… ».
La nuit commençait à tomber, nous allions tous vers la case à outils, pour tout ranger. Monsieur Monplaisir criait « Allez, dépêchez-vous, bande de singes et de guenons ! La nuit tombe, dans 10 minutes ceux qui seront dehors seront punis comme Firmin aujourd’hui !!! ». Ce soir-là personne ne rentra en retard dans sa maison en bois.
19 décembre, Il est cinq heures du matin, je me lève pour aller couper de la canne à sucre. Je suis mulâtresse, si je pouvais je n’aurai pas à travailler, puisque je suis métisse je pourrais posséder plein de choses mais je souhaitais rester avec ma mère, je ne pouvais pas l’abandonner !
Antoinette nous attendait devant la maison pour qu’on aille couper la canne à sucre. Ma mère et moi sortîmes de la maison. « Bonjour !! Catherinette comment vas-tu ? Mademoiselle Marie-Joséphine » dit Antoinette tout en souriant. « Bonjour mon amie, grâce à Dieu ça peut aller, et toi ? » répondit ma mère. Je glissais un petit « bonjour tante Antoinette ». L’amie de ma mère dit « moi ça peut aller, j’aimerais que le bon Dieu fasse quelque chose pour nous… ».
Nous partîmes au champ. Monsieur Jean était déjà là, il criait de bon matin « Allez au travail la vermine » ! Pour ma part, malgré mon physique je ne supportais plus comment cet horrible homme traitait ce qui était plus noir que moi. Monsieur Ambroise Léger m’avait dit que selon la loi, le commandeur ne pouvait rien sur moi car je suis dans une autre catégorie que les nègres… Je n’aime pas cette façon de nous différencier les uns et les autres. « Ne sommes nous pas tous des êtres humains ? » me disais-je en mon for intérieur.
Je n’avais pas remarqué pendant tout ce temps-là que Constantin, qui avait 17 ans, me dévisageait, je ne sais pas pourquoi mais il continua avec insistance. Je lui lançai « tu as un problème avec moi, Constantin ? ». « Le seul problème que j’ai avec toi, c’est que je te trouve charmante et vu que tu n’es pas marié, je… ». Je l’arrêtai tout de suite « il n’y aura rien avec toi Constantin, tu peux déjà commencer à regarder les autres femmes… ». Ma mère et Antoinette riaient de la situation. Énerver, le désespéré Constantin me cria, « tu te crois supérieur la mulâtresse ? Bah sache que pour les blancs tu es une anomalie même si tu as une partie de leur sang ». Il y a une expression chez les blancs que j’aime « on répond aux imbéciles avec le silence » j’appliquais cela avec ce nègre.
Monsieur Jean arriva et hurla « le babouin tu vas travailler au lieu de parler ! Rappelle toi de Firmin… ». Pour tous les noirs de la plantation la mort du pauvre Firmin fut un grand choc. Son souvenir faisait du mal à tous. Nous nous remettions tous au travail !
Je continuais à réfléchir sur la condition des nègres. A force de couper de la canne, nos mains sont devenues insensibles aux coupures, il m’arrivait aussi d’amarrer la canne à sucre afin de faciliter leur transport jusqu’à l’usine. Avec ces cannes Monsieur Léger fabriquait du sucre en grande quantité et à la fin du mois, pendant 10 jours il faisait du rhum…
J’ai entendu dire que dans l’île de Saint-Domingue, un nègre du nom de Toussaint Bréda est général dans l’armée française et d’autres nègres, environ 4000, en faisaient partie. Il y a 5 ans Toussaint a conduit une révolution dans son île. Cela me donne l’espoir de voir un jour cela arriver ici, en Martinique.
Je vis une silhouette que je connaissais au loin. Il y avait en ce mardi la venue de l’économe comme chaque 19 de chaque mois, il se prénommait, Pierre-Benoît De La Buse, 34 ans. Il est le bras droit du maître, il tient les finances de la plantation pour Monsieur Olivier-Marie-Robert Léger. C’est un mulâtre libre, qui maîtrise les chiffres, l’écriture et la lecture. Ma mère me regardait discrètement. Elle me lança « Tu rêverais d’être comme l’économe Pierre-Benoît ? ». Je mis quelques minutes avant de répondre « Non, je ne rêve pas d’être comme lui maman, j’aimerais juste que nous ayons tous les mêmes droits. Que nous vivions en harmonie avec les blancs sans être asservie comme nous le sommes actuellement ! ». « Je pense que cela n’arrivera pas avant de nombreux siècles ma fille, ton vœu peut-être sera un jour récompensé… » me dit ma mère.
Le commandeur vint et nous dit, « vous là, la négresse et sa mulâtresse, allez amarrer les cannes pour que l’autre nègre, Dominique, le conducteur puisse les transporter à la sucrerie ! ». Nous répondîmes toutes les deux « oui, Monsieur Jean… ».
Nous avions mis, en cette fin de journée, deux heures à amarrer toutes ces cannes. Il commençait à faire nuit, maman et moi, nous nous rendions à la maison. Nous attendions notre lendemain, si Dieu le voulait bien…
Le lendemain, cela faisait déjà 9 heures que nous travaillions. Vers 14 heures 30, une carriole de deux chevaux arriva près de la plantation. Une dame avec le teint mate et un accent que personne n’avait sur la plantation, descendit de la carriole. « Bonjour » dit-elle. « Est-ce bien ici la plantation des Léger ? ». Monsieur Jean, qui était là comme à son habitude, entendit la dame qui posait des questions, et lui répondit, « bonjour madame, je suis Monsieur Monplaisir, le commandeur de cette plantation, qui dois-je annoncer à Monsieur et Madame Leger ? ». La belle femme lui dit « je suis la Señora Rosa Maria De Cordoba Y Herrera ».Le commandeur alla chercher les maîtres dans la maison. Il revint avec Madame Leger, qui pour l’occasion s’était apprêtée d’une magnifique robe satinée avec de la dentelle venant de Paris.
La maîtresse de maison salua Madame De Cordoba Y Herrera,38 ans, « bien le bonjour, Madame De Cordoba Y Herrera ! » ; cette dernière rétorqua « mes salutations Señora Léger, quelle magnifique plantation avez-vous là ! ». D’un air gêné Madame Léger répondit « ce n’est trois fois rien comparé à certaines plantations qu’il y a aux Amériques… Entrons, Rosa Maria ; Calixte, prenez les affaires de Madame et préparez lui une chambre afin qu’elle puisse s’y installer ! ». Calixte, 18 ans, l’autre mulâtresse de la plantation, s’avança et répondit à la Maîtresse « Oui Madame, tout sera prêt afin de recevoir votre invité ».
Cette Calixte, la plus blanche des mulâtresses, elle haïssait son côté nègre, pourtant elle oubliait que cela était une partie d’elle. Elle ne se mélangeait pas aux nègres. Elle se voulait d’un autre monde, celui des blancs, qui la rejetait car elle était d’un teint qui ne leur convenait pas ! Et dire que j’ai essayé d’être son amie…
Elle était un peu plus foncée que moi, ce n’était pas tellement flagrant. Ses cheveux étaient lisses comme ceux des métropolitaines pures souches et noirs comme un corbeau, il me faisaient penser aux ténèbres. Ses yeux étaient d’un bleu magnifique semblable au ciel lors d’un jour d’été où il fait très beau. Elle avait un nez plutôt fin, moins que le mien en tout cas… Elle avait de belles lèvres charnues, j’avouerais que je l’enviais pour ça ! Elle mesurait 5 pieds et 10 pouces (environ 1 mètre et 78 centimètres). Elle avait un corps de femme africaine, pulpeux, fantasme de tous les hommes et qui la regardaient, sauf Monsieur Léger. Ce que je trouvais étrange, mais les rumeurs disaient qu’elle était la fille du Maître, donc je me disais que cela devait être ça…
Ma mère me regarda et me dit « Calixte, celle-là, elle sera toujours seule à se croire supérieur aux nègres… ». Je répondis à ma mère « peut-être pas, si un jour elle se met à communiquer avec les autres nègres, certainement elle changera ! » Antoinette se mis à rire et dit « si cette petite change, cela sera le jour où nous serons libres… Ce qui n’est pas près d’arriver… ».
Tout en travaillant, je me demandais qui était cette femme qui semblait venir d’un lieu très lointain ! Je demandai à Antoinette, « tante Antoinette, tu sais pas mal de choses sur ce qui se passe sur cette plantation. Sais-tu qui est cette dame qui est venue voir le Maître et la Maîtresse ? » ; Elle me répondit « tu es très observatrice et très curieuse… C’est une bonne chose ! Elle se prénomme Madame Rosa Maria De Cordoba Y Herrera, d’après les nègres de maison, elle viendrait d’un pays qui se nomme Argentine… ».
Je remerciais Antoinette et je notais dans un coin de ma tête le nom de ce pays afin que, quand Monsieur Ambroise Jean-Luc Léger viendrait, je puisse lui demander où cela se trouve sur sa carte du monde.
Encore une journée à travailler pour des fainéants, je trouvais cela de plus en plus pénible de les voir nous donner des ordres et eux, ne faisant rien… Il commençait à faire nuit, nous allâmes tous ranger nos outils et rentrâmes afin de nous préparer pour la journée de demain, si Dieu le veut.
21 décembre 1797, je me lève pour la énième fois pour aller couper de la canne avec ma mère… Il était six heures moins dix minutes, je vis une silhouette blanche arriver vers nous, c’était Madame De Cordoba Y Herrera.Elle se tint devant moi et me demanda, « quel est ton prénom la mulâtresse ? » ; je lui répondis « mon prénom est Marie-Joséphine, Madame ». Elle réfléchissait et me posa une autre question, « je suppose que c’est le prénom que tes maîtres t’ont donné, mais quel est ton véritable prénom ? » ; je m’empressais de lui répondre « le prénom que ma mère m’a donnée est Noëlle… » ; « enchantée Noëlle, je m’appelle Rosa Maria, ne tarde pas trop à te remettre au travail, car j’ai l’impression que le commandeur apprécie de vous torturer… ». Elle partie voir les autres nègres afin de les questionner…
Constantin passa à côté de moi et me dit « tu n’es toujours pas prête à te marier la mulâtresse ? » ; je lui répondis instantanément « si c’est avec toi je préfère que Monsieur Jean me fouette toute une journée… », Constantin s’énerva et me dis « toi, sale mulâtresse, je te ferai payer un jour ! ». Ma mère ayant entendu les propos de ce jeune homme imberbe, intervint et lui dit de se calmer et d’aller travailler.
« C’est le seul nègre à qui j’aimerais crever les yeux et couper la langue… » dis-je à haute voix. Après cette autoréflexion, je me remis au travail. Le travail était très dur, dire que plusieurs générations avant moi, ont dû faire ça…
Pendant que j’effectuais mes tâches, je pensais à ma prochaine entrevue en cachette avec Ambroise Jean-Luc Léger, il est différent des autres blancs que je vois depuis que je suis petite. Il traite bien ses esclaves, il les a même instruits afin qu’ils puissent effectuer leurs besognes sans à recevoir d’ordre.
Je me retournais vers Antoinette, et lui demanda, « ma tante, toi qui sais tout, sais-tu quand viendra Ambroise, le fils du maître ? » ; ma mère me repris, « c’est Monsieur Ambroise pour toi, ma fille ! Si les maîtres ou bien Monsieur Jean, t’entendent, tu pourrais être fouettée… » ; Antoinette dit, « nous sommes entre-nous et personne ne nous entend Catherinette ! Pour te répondre, Noëlle, d’après ce que disent les esclaves de maison, l’enfant des Léger, sera là dans deux jours, cela te convient ? »
Après une petite réflexion, je répondis, « j’espère qu’il aura de nouvelles choses à m’apprendre. Car si je suis légale des blancs, il devrait me reconnaître en tant que telle… » ; « ma fille tu es possédée par le malin… Tu cours à ta perte avec ce doux rêve de liberté… » me dit ma mère.
D’un autre côté elle ne faisait pas fausse route car dans les temps où l’on vit, un nègre qui sait lire se fait tuer en général… Après, je ne m’en vanterai pas comme l’a fait la défunte Victorine, elle était âgée de trois années de plus que moi. Elle était une très belle négresse, c’était une chabine, une négresse à la peau claire. Ambroise Jean-Luc Léger lui avait, aussi apprit, comme à moi-même à lire et à écrire. Elle s’était ventée de sa connaissance, ce qui devait faire sa force, devint son guide vers la mort…
Selon les dires, elle était la plus belle d’entre nous toutes malgré qu’elle soit chabine. Elle était élancée, la beauté de son visage rayonnait tels les rayons du soleil en plein après-midi d’été. Elle était aussi claire de peau que moi-même alors que je suis une mulâtresse. Elle avait, dit-on à son sujet, les yeux d’un bleu-gris très clairs, que cela effrayait les maîtres… Son nez n’avait point de défauts, il était parfait ! Ses lèvres n’étaient ni trop fines ni trop épaisses, la perfection incarnée ! Les hommes rêvaient d’effeuiller cette jolie et jeune négresse !
En plus de cela elle était intelligente et elle apprenait très vite et bien.
Je ne la fréquentais pas, du fait de mon jeune âge. Mais j’ai eu ouï dire qu’elle avait du mal à tenir sa langue devant tous les autres nègres, ce qui l’a conduit à sa perte. Elle se sentait supérieure aux restes des nègres, ne se méfiant pas qu’un jour Monsieur Jean puisse entendre ses propos et qu’il la ferait mettre à mort…
Ayant réfléchi aux paroles de ma mère, je ne me sentais pas à ma place parmi les noirs et les békés… Je devais me faire violence pour savoir ce que je voulais représenter sur cette terre.
Le jour suivant, je pris part aux activités de l’exploitation comme depuis toujours avec ma mère et tatie Antoinette. Je réfléchissais de plus en plus…
Nous partîmes en direction de notre tâche journalière. Ma mère et ma tante parlaient de tout et de rien… Les questions dans mon être commençaient à trop frapper à la porte de mon intellect. « Pourquoi tant d’incompréhension entre nous tous… Tant de divergences liées à notre teint ? » me disais-je au plus profond de moi…
Pendant, que nous coupions la canne à sucre, j’essayais de nous imaginer dans un monde meilleur… Je m’imaginais courir dans un champ en métropole, en Normandie par exemple. Comme dans le livre que Ambroise me faisait lire pour que je puisse apprendre… J’imaginais cette région remplie de champs et de verdure, avec plein de jolies fleurs. Respirant l’air de la nature, sentir le vent des côtes normandes caresser mon visage !
Je voulais être à la fois, partout et ici, être libre de tous mes mouvements, sans qu’aucune personne ne juge l’autre sur ses caractéristiques physiques ou autres.
J’avais d’autres aspirations, des envies folles de liberté pour tous ces nègres… Avaient-ils envie de ne plus être asservi ? De tenter d’être libre comme nos frères et sœurs de l’Île de Saint-Domingue l’ont fait…
Un monde, où tous serait libre, égaux…
Mes pensées étaient dérangées par la conversation de Madame De Cordoba Y Herrera et le maître… Nous pouvions entendre leur conversation, ils se baladaient sur la propriété. « Señor Olivier-Marie-Robert Léger, avez-vous constaté qu’avec le « Traité de paix de Campo-Formio », votre nation a pu récupérer de la part du Saint-Empire, les Pays-Bas autrichiens ? » demanda l’argentine. Le maître répondit, « Je pense que ce cher Napoléon Bonaparte avait déjà planifié cette paix avec les autrichiens, ils n’ont pu faire face à ce génie qui a su les mener là, où il le souhaitait ! ».
Le maître et la Señora De Cordoba Y Herrera continuèrent leur balade tout en discutant des nouvelles fraîchement arrivées du vieux monde.
Je voyais du coin de l’œil comment le commandeur regardait cette jolie femme avec le maître. On aurait dit un animal en rut, rempli d’un fort désir pour avoir un coït avec cette dame. Je pense en fait que s’il le pouvait il le ferait avec n’importe qui sur cette île… De plus en plus cet homme me répugnait, on pouvait lire dans ces yeux ce qu’il voulait lui faire…
Je pensais à la venu future du fils Léger, il m’avait montré quelques vers de Voltaire, ainsi que de Johann Nikolaus Götz, je pensais que je pourrais apprendre davantage dans cet exercice. Tout en travaillant, j’écrivais et mémorisais de petits morceaux de poème afin de les réciter au fils du maître. Je voulais réellement faire évoluer mon esprit pour pouvoir l’aiguiser et être une femme capable de défendre ses semblables et les autres nègres !
« Regardez-moi, c’est Marie-Joséphine qui se prend pour une négresse des champs! » me lança Calixte. Je ne l’avais pas du tout vu arriver, elle perturbait ma réflexion…
« Oh ! Mais c’est notre chère Dame blanche, plus blanche que la maîtresse de maison, Calixte… » lui lançais-je. « Quelle est cet honneur dont vous faites preuve à vous abaisser à tenter de communiquer avec des nègres ? » Demandais-je à cette jeune fille perdue…Elle me regardait fixement, et commençait à rougir de colère et me dit « Je voulais juste te prévenir que je ferai tout pour que le fils du maître me prenne pour femme, c’est avec moi qu’il ira et à moi qu’il fera des enfants. Ton côté nègre va te perdre sombre idiote, bon courage dans le champ avec ta mère… ».
Au fond de moi, la situation avec Calixte me faisait de la peine. Elle avait trop d’idées ancrées dans le passé… Pauvre mulâtresse…
La fin de la journée, enfin nous allons pouvoir souffler un peu avec maman.
Nous sommes le samedi 23 décembre de l’an 1797, j’entendis le coq chanter de bon matin. Je me préparais afin d’effectuer ce dur labeur, toujours en compagnie des autres esclaves…Je fis ma toilette rapidement, je me coiffais et allais attendre ma mère devant la case afin de répéter, machinalement et comme tous les jours, la coupe de la canne à sucre. Des milliers de nègres qui coupent la canne jour après jour… Notre tâche était ancré dans un mécanisme que les propriétaires avaient mis en place.
Certains coupaient la canne, d’autres la récoltaient pour la transporter jusqu’à un moulin et ensuite d’autres nègres écrasaient la canne pour en retirer un jus. Ce qui permet d’en faire du sucre et du rhum aussi… C’est ce que Ambroise m’avait expliqué lors d’une de nos entrevues pour mon apprentissage de la lecture et de l’écriture.
« Tu es déjà dehors ma fille ? » me dit ma mère. Je pris un temps de réflexion car j’étais dans mes pensées, « Bonjour maman, oui, j’ai hâte que ce jour se finisse, et demain aussi car c’est le réveillon… »; « Je sais que tu aimes cette période de l’année ma fille » ma mère me dit tout en souriant.
Nous commencèrent à marcher en direction du champ de cannes. Tatie Antoinette nous apostropha en route, « Mes salutations mes sœurs ! Tiens, Marie-Joséphine tu as l’air en forme !! ». Je souriais à Antoinette et dis « Bonjour ma tante, je suis excitée c’est le réveillon demain ! » ; « Antoinette, tu connais déjà sa fascination pour ce moment de l’année… » lança ma mère.
Tante Antoinette n’eut point le temps de répondre, le commandeur surgit de nulle part et cria « HEY LES CAFARDS ACTIVEZ LE PAS, CESSEZ DE PARLER ! ».
On se mit à marcher plus vite afin de ne pas recevoir de correction de la part du commandeur Jean, car il se ferait un malin plaisir de nous torturer et voir plus encore… Plus le temps passe et plus je trouve cet être vivant méprisant, et je n’ai que 16 ans…
Arrivé au champ, nous commençâmes à travailler durement. Nos mains étaient très abîmées par la canne. Quelques heures passèrent et j’étais un peu fatiguée, ma mère et les autres esclaves aussi.
Et pour nous redonner du courage, Michel, 65 ans, l’un des plus vieux coupeurs de canne de la plantation, se mit à chanter pour que nous puissions continuer notre tâche sans penser à la souffrance. Nous nous mîmes à chanter avec lui ! Le commandeur n’appréciait pas trop que nous chantions en créole, car il est né en métropole et ne comprenait pas trop, mais le maître nous laissait faire car nous maintenions le rythme de travail.
J’avais vraiment hâte d’être à demain pour me rendre à la messe de minuit et pratiquer le « Chanté Nwel », cela se fait de la Toussaint à Noël, mais je préfère chanter la veille de cette fête ! J’avais envie de chanter « Michaud veillait »… Et en plus nous pourrions partager un repas entre nous…
« Psst, Marie-Joséphine, viens par ici ! » entendais-je, mais je ne voyais pas qui m’interpellait… « Marie-Joséphine, par ici!! » recommença cette voix… Ma mère me dit, « Cette voix féminine m’est familière Nono, je n’arrive plus à me souvenir à qui elle appartient… »…
Je m’interrogeais également, car je ne comprenais pas…Monsieur Monplaisir demanda « Qui se permet d’interpeller la mulâtresse avant que le travail soit terminé ? ». Tout le monde se regardait car personne ne savait…
Je répondis au commandeur « Monsieur Jean, nous ne savons pas qui a pu m’appeler, c’est une voix qui nous est inconnue… ».
Pour une fois, le commandeur ne nous menaça pas il nous dit tout simplement, « La journée est terminée, rangez vos outils ! Dépêchez-vous ! ».
Nous nous exécutâmes. C’était enfin la fin…
Le réveillon, jour que j’ai tant attendu. Mais je repensais à cette voix qui m’avait interpellé hier en fin de journée… Je décidais de faire taire ces réflexions internes et nous partîmes au travail avec tante Antoinette et maman. Aujourd’hui, nous travaillons jusqu’à midi car demain c’est Noël !Après sept heures de très dur labeur, nous pouvons rentrer pour nous préparer à fêter le jour qui a un rapport avec mon vrai prénom.
Je courus pour rentrer afin d’arriver la première à la rivière afin que personne ne puisse me voir nue. Certains nègres voulaient voir le corps d’une mulâtresse, mais ils n’étaient pas les seuls, certains maîtres et commandeurs cherchaient aussi à se rincer l’œil…
Je me rendis à la rivière, je me lavai rapidement, je n’étais pas très à l’aise. Je repartis à notre case afin de me préparer et m’habiller.
Je vis que Constantin arrivait, il alla ouvrir sa bouche… Mais je pris les devants, « Bonjour Constantin, ce n’est pas le moment, je suis occupée… ». Il fut tellement choqué qu’il ne put répondre…
Arrivé à la case, je mis ma plus belle robe, elle était toute blanche, un blanc immaculé venant tout droit de métropole, de Paris. Elle était en soie et en dentelle, et un foulard en soie qui allait avec ma robe. Un petit cadeau que Ambroise me fit, c’était vraiment l’opposer de son père, la gentillesse incarnée. Il faisait le plus de bien possible à ses esclaves et quelques-uns de la plantation de son père.
Tante Antoinette arriva et me vis, elle s’exclama « Doux Jésus, cette petite mulâtresse est semblable à un ange sorti des cieux tellement elle est belle ! ». Je répondis à ma tante, « Merci tatie, mais ce n’est pas trop blanc ? » et elle s’empressa de me dire, « On pourrait penser que c’est toi la maîtresse de maison… ».
Après un petit silence nous nous mîmes à rire. Après ceci je commençai à chanter mon cantique préféré :
Michaud veillait
Michaud veillait
La nuit dans sa chaumière
Près du hameau
Près du hameau
En gardant son troupeau
Le ciel brillait
Le ciel brillait
D’une vive lumièreIl se mit à chanter
Je vois, je vois, je vois
L’étoile du berger
Je vois, je vois, je vois
L’étoile du ber…Je fus interrompu par ma mère qui me dit, « On sait que tu le connais ce cantique ma fille, va avec les autres le chanter ». Et tante Antoinette ajouta « Essaye de t’entendre avec les autres mulâtres de la plantation… ».
Je soupirai et argumentai, « Maman, tatie, les autres mulâtres se prennent pour des êtres supérieurs aux nègres… Ce n’est pas ma vision des choses… Il y a certains nègres qui pensent qu’en se mettant avec un mulâtre leurs descendants seront sauvés… ». Ma mère me reprit, « Noëlle, si toi, mulâtresse, tu penses autrement peut-être qu’ils feront de même, doudou. ».
Je réfléchis et leur souris, elles comprirent que j’allais faire un effort.Je rejoignis les adolescents de mon âge. Nous faisions le tour de la propriété afin de chanter pour tous les cantiques à la gloire de notre Seigneur.
Nous passâmes tout l’après-midi et le début de soirée à pratiquer cette activité.
Le soir venu, j’allais rejoindre ma mère et ma tante afin de nous préparer pour aller à la messe de minuit.
Il faisait nuit noire j’étais seule, j’activais mon pas pour rentrer. J’entendis des pas derrière moi, je me retournai, il n’y avait personne… J’étais un peu soulagée…
Tout d’un coup je me sentais partir, je reçus un coup à la tête, je perdis connaissance…
Je me réveillai, très longtemps après, enfermée dans un coffre en bois, je ne pouvais pas crier ma bouche était obstruée…
Allai-je mourir ici et ainsi… Je ne le savais pas…
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