-
Sujet
-
1.
Le jour où les apôtres arrivèrent dans la résidence « Le gai repos »
Un beau jour les douze apôtres de Jésus décidèrent de s’installer en maison de repos, un repos bien mérité après leur dur labeur de pécheurs.
C’est par hasard la résidente la plus pieuse de l’établissement, une religieuse prénommée sœur Geneviève, qui les aperçut la première. De surprise, elle en laissa tomber son chapelet, un vieux chapelet en nacre, qu’elle tenait jour et nuit serré dans ses petites mains, son chapelait qui avait connu tant de prières, souvenir du jour où elle décida de s’unir à jamais à Jésus, renonçant à tous les autres hommes. Jésus avait de la chance. Geneviève était la plus jolie fille du village, et nombre de ses prétendants ne pouvaient cacher leur déception.
Il faut dire que Jésus n’était pas n’importe qui. C’était de loin le meilleur parti. Il était, eh oui, rien de moins que le fils de Dieu.
Le père de Jésus habitait dans un endroit extraordinaire qu’on appelait le Paradis, où il vivait, entouré de tous les saints, et surtout de toutes les saintes, ainsi que des agneaux, des colombes et de toutes les autres belles créatures qu’il avait créées. Il se reposait maintenant du long passage qu’il avait fait sur terre pour y accomplir un énorme travail.
Il estimait avoir bien rempli sa tâche et préparé le monde à se débrouiller sans lui. Il avait ouvert les eaux pour laisser passer Moïse et sa famille avant le déluge, il avait fait construire une arche pour sauver Noé et un couple de tous les animaux vivant sur terre. Il avait donné un exemple de la foi extrême avec Job, et réalisé nombre d’autres actes qui méritaient bien le bonheur qu’il connaissait à présent.
Finalement la seule chose qui lui manquait était un enfant. Mais Dieu n’avait aucune envie de retourner sur terre d’où il avait plutôt conservé un mauvais souvenir. Il avait dû intervenir à plusieurs reprises pour éviter les bêtises des hommes, comme ce jour où il avait dû remplacer in extremis par un bélier le fils unique d’Abraham, que son père s’était mis en tête de sacrifier. Enfin, heureusement pour Dieu, la science pouvait venir à son secours pour faire cet enfant et il décida de procéder à l’insémination artificielle.
Il choisit un joli pigeon blanc pour transmettre la bonne nouvelle à Marie.
2.C’est ainsi qu’après neuf mois Marie accoucha d’un beau bébé qu’elle appela Jésus.
Celle-ci n’ayant pas de logement, un brave fermier du coin lui prêta une annexe au fond de son jardin où elle vécut un petit temps en attendant de trouver un logement social.La jeune femme se retrouvait seule pour s’occuper de Jésus, heureusement un enfant sage et studieux, toujours premier de classe.
Car Il faut reconnaître que, si Marie ne pouvait pas beaucoup compter sur Dieu, dans son travail de mère au foyer, le pigeon n’était lui non plus d’une grande aide pour élever Jésus.
Heureusement, il s’était trouvé un gentil charpentier, prénommé Joseph, pour nourrir et apprendre le métier de charpentier à Jésus.
Jésus était un garçon un peu étrange. On aurait dit qu’il tenait à la fois de ses deux pères, son père le pigeon, et son père Dieu, tous deux la tête plus dans les nuages qu’ici-bas sur notre modeste terre.
Comme eux toujours dans ses rêves, le nez planté vers le ciel, s’intéressant aux oiseaux, il ne manquait jamais de donner les dernières croutes de sa tartine aux pigeons. Marie n’était pas très contente, car c’était sur le seuil de sa porte que les pigeons se rassemblaient. Et il ne fallait pas trop compter sur Jésus pour nettoyer.
Leur vie se déroulait ainsi, tranquille. Jésus fabriquait des étagères. On ne sait jamais, disait-il, si un jour je deviens célèbre et que des historiens racontent ma vie, ces étagères viendront bien à point.
Il ne croyait pas si bien dire. La chaine de magasins Ikea a réalisé une copie des étagères de Jésus et celles-ci sont l’un des produits les mieux vendus du géant de meubles. En plus, elles ne sont pas trop difficiles à monter, contrairement
au reste du mobilier de ce commerce célèbre. Jésus avait bien fait les choses.Malheureusement pour Geneviève, une fois fiancé, Jésus ne semblait pas pressé de se marier, ce qui donnait lieu à des ragots désobligeants pour elle.
3.
Enfin, une fois lancé dans la vie professionnelle, Jésus s’était finalement résolu à épouser Geneviève pour mettre fin aux racontars, mais en pratique il avait
conservé son âme de célibataire et préféré continuer à vivre avec ses parents.Geneviève avait alors résolu, malgré son mariage, d’entrer comme religieuse dans un ordre assez obscur. Là on l’avait chargée de tâches qui trouvaient difficilement amatrices auprès des autres religieuses, comme le dépoussiérage
des nombreux cierges de la chapelle, le tri des petites pièces de monnaie et des boutons de la quête, et d’autres travaux aussi peu enthousiasmants.Jésus de son côté menait une vie tranquille avec Marie et Joseph, jusqu’au jour où une douzaine de pécheurs vinrent leur proposer un superbe panier de poissons, péchés le matin même. Des poissons par dizaines, aux écailles argentées, dans de solides filets jaunis par le temps. Il régnait entre les
pécheurs une amitié rude, celle des gens de la mer dont le destin est lié. L’un d’eux semblait être le chef, où plutôt avoir été choisi comme chef pour ses qualités de meneur. On l’appelait Pierre.Séduit par cette vie errante et mouvementée, Jésus décida aussitôt de se joindre à eux.
A partir de son intégration dans le groupe de pécheurs, Jésus changea du tout au tout. Le garçon tranquille qu’il était s’est mis à accomplir des actions étonnantes qui lui valurent l’admiration d’une foule de plus en plus nombreuse. Le coup qui lui valut le plus de succès fut celui où, au cours d’un mariage, il transforma l’eau en vin, et même en un excellent vin.Cet exploit lui valut la jalousie féroce des prêtres de l’époque qui, malgré de multiples essais, n’étaient pas parvenus à transformer leur eau, pourtant puisée à la meilleure source, en un aussi bon vin. Ils devaient se contenter de leur vin de messe, une piquette insipide.
En outre, les églises étaient de plus en plus désertées, et les rentrées financières des ventes de souvenirs devenaient de plus en plus maigres, du fait du succès de Jésus, qui continuait à faire gratuitement des miracles.
4.
Les prêtres décidèrent alors d’envoyer une délégation chez l’ambassadeur de l’empereur César, le Général Ponce Pilate, qui, à leur grande déception, se contenta de déclarer qu’il se lavait les mains de toute cette affaire.
Mais la délégation de prêtres, menée par le Cardinal van Roey, en habitués des négociations habiles avec leurs plus riches fidèles, obtint finalement un
accord. Pour contenter le peuple, Ponce Pilate offrit la grâce du bandit Barrabas, condamné à se battre dans les arènes, en échange de la condamnation de Jésus à la crucifixion, spectacle tout aussi passionnant. Il
exigea seulement que Jésus lui soit livré en personne, la police étant justement en grève. Chose dite, chose faite, le malheureux Jésus fut crucifié et mourut
dans de grandes souffrances sur le mont Golgotha.Personne ne savait que, trois jours après sa mort, Jésus était ressorti pour un petit temps de son tombeau, afin de régler quelques affaires. Mais il était aussi vite retourné chez son père au Paradis en voyant que la terre était de plus
en plus mal entretenue, qu’il y avait des embouteillages monstrueux à l’entrée
des villes, que les programmes télés étaient de plus en plus nuls, et que le
poulet goutait vraiment le plastique.De leur côté, après la mort de Jésus, ses apôtres avaient repris la pêche, sur une nouvelle embarcation, mue par une roue, et fabriquée spécialement à leur intention par Joseph.
Mais les apôtres devenaient vieux et décidèrent de s’installer en maison de repos. Sur les conseils de Jésus, qui leur avait envoyé son avis par mail,
Ils choisirent la résidence « Le gai repos », installée dans la commune de Woluwé les Bois, une des plus belles communes de Bruxelles.L’arrivée du groupe de pécheurs ne passa pas inaperçue.
La première à les apercevoir fut sœur Geneviève, la pieuse épouse de leur ami Jésus, qui de surprise en laissa tomber son chapelet.
Pierre, le chef, et visiblement le plus admiré du groupe était entré en tête.
5.
C’était manifestement aussi le plus galant. C’est en effet lui qui ramassa le chapelet de sœur Geneviève, tombé sur le sol blinquant de la maison de retraite.
Il se présenta. Je suis Pierre, le meilleur ami de ton mari Jésus. Il nous a envoyé dans cette maison de repos car il vit désormais avec son père au Paradis. Nous
avons choisi cette maison à sa demande, parce qu’il voulait vous faire une surprise. Vous êtes la première à qui je dois l’annoncer, puisque vous
êtes son épouse, mais les autres résidentes de votre maison de repos seront certainement également heureuses de notre arrivée.
De la plus jeune à la plus âgée, je vous promets que vous serez gâtées.Entretemps quelques autres résidentes étaient arrivées et ne pouvaient cacher leur joie. La résidence manquait sérieusement d’hommes.
D’ailleurs la directrice, madame Sanrepaux, leur avait accordé une réduction
pour leur future contribution à l’ambiance des lieux. Ergovirgie, qui était débordée de travail, s’est réjouie de trouver ainsi douze assistants d’un coup.Sœur Geneviève, incrédule, mais qui commençait malgré sa foi vibrante à s’ennuyer un peu sans son divin mari, en laissa à nouveau tomber son chapelet.
Cette fois ce fut le moins sympathique des apôtres, qui le ramassa. Il tenta néanmoins un sourire, et déclara s’appeler Judas.Pierre présenta alors leur groupe. Ils étaient donc les douze disciples de Jésus, venus habiter cette résidence pour y passer leurs vieux jours.
Ils furent reçus à une vitesse surprenante par la laborieuse directrice Madame Sanrepaux. Celle-ci les accueillit toutefois avec le recueillement qu’elle croyait de mise. Un « notre-père » fut suivi d’un « je vous salue Marie », et la chorale entonna enfin d’une voix étonnement gaillarde le « je crois en toi mon Dieu », du film Titanic.
Visiblement les chanteuses pensaient plus au bel Leonardo di Caprio qu’à Dieu.Sœur Geneviève fit faire le tour du propriétaire aux nouveaux venus.
6.
Elle leur montra le beau jardin fleuri, parfaitement entretenu par Madame Tulipe, où quelques résidentes étaient amenées à tour de rôle par les kinés,
et installées pendant un temps relativement court, pour permettre à d’autres résidentes de passer à leur tour un moment dans le jardin. Il ne fallait en effet pas descendre trop de résidentes en même temps pour tenir compte de la distanciation sociale requise à cause du coronavirus. Cette distanciation, couplée au port du masque, rendait les conversations particulièrement
difficiles, et les seules personnes qu’on entendait finalement étaient les kinés qui s’amusaient à se lancer de l’eau l’un sur l’autre.Les apôtres avaient été réquisitionnés pour arroser les fleurs et la pelouse après 16h, moment où toutes les résidentes avaient été remontées dans leur chambre.
Sœur Geneviève montra aussi ce qu’on appelait le salon, mais qui servait essentiellement de salle à manger, et accessoirement de salon en dehors des
heures de repas. On attendait toujours les fauteuils commandés par le directeur précédent mais il y trônait par contre une magnifique télévision, où Trees-Marie regardait immanquablement son émission préférée, « Rex, chien-flic », ce qui provoque parfois quelques disputes avec les autres résidentes.
Celles-ci devaient aussi se dépêcher pour attraper un biscuit, servi en même temps que le café, tant qu’il en restait. Parfois la cuisinière apportait alors gentiment quelques biscuits supplémentaires.Sœur Geneviève montra aussi une chambre non-occupée, la résidente étant provisoirement hospitalisée en raison du virus, chambre qui avait été soigneusement désinfectée avant la visite.
La salle de bain était équipée d’un lavabo, d’une toilette et d’une baignoire.
Sœur Geneviève signala toutefois que l’échelle provisoirement installée pour permettre aux résidentes de grimper dans la baignoire en attendant les travaux de modernisation, était peu pratique, et précisa que l’on attendait le retour du monsieur Réparation pour déboucher la toilette.
La cuisine était encombrée des fruits, biscuits, et autres chocolats apportés par
les enfants de la résidente.Sœur Geneviève leur montra aussi le salon de coiffure, où une jeune coiffeuse installait les résidentes les plus coquettes, la tête couverte d’une quantité
7.phénoménale de bigoudis d’avant-guerre, sous une sorte de plastique d’où elles ressortaient bouclées comme des choux fleurs. Heureusement, le lendemain leur cheveux avaient repris leur aspect habituel.
Les apôtres suivaient Geneviève d’un pas distrait, sous le regard curieux des
pensionnaires de la résidents. Sœur Geneviève fit les présentations. Les résidentes n’étaient pas déçues. Malgré leur âge, les apôtres avaient encore belle allure.Les habitantes ne savaient plus où donner de la tête, et la plus âgée sembla soudain avoir oublié qu’elle approchait la centaine lorsque Simon lui fit un
galant baisemain. Jamais de sa vie elle n’avait reçu tel baiser de princesse. Depuis soixante ans qu’elle attendait l’homme qu’elle pourrait charmer par ses chansons et ses danses, voilà que c’est à elle que s’adressait l’ami de Jésus.Son cœur battait la chamade, tandis qu’elle pensait déjà secrètement au fauteuil du coin près de la télévision où elle pourrait se mettre sur ses genoux.
Les autres résidentes étaient mortes de jalousie. Quoi, Minipuce, choisie par Simon, un des disciples favoris de Jésus.Seule Madame Violon, ravie de voir enfin sa meilleure amie presque dans les bras d’un homme, fit grincer les cordes de son instrument pour jouer ce qu’elle pensait être une langoureuse mélodie d’amour.
Les apôtres écoutèrent poliment.Trees-Marie, avait, elle, directement jeté son dévolu sur Judas. Curieusement, il
acceptait sans broncher les reproches hurlés de la plus bruyante, et le mot est
faible, des résidentes du home « Le gai repos. »Pas un seul apôtre n’intervint en sa faveur. Au contraire, ils semblaient tous trouver qu’il méritait ce qui lui arrivait. Trees-Marie était dans son élément.
Elle, qui essayait en vain de dominer les femmes, commandait maintenant un homme.Trees-Marie, outre son aptitude absolument inégalable au commandement, d’une voix si tonitruante qu’on l’entendait dans l’immeuble voisin, avait un
8.
appétit proportionné à l’ampleur de sa voix. Il était indispensable de lui servir le double d’une portion normale pour éviter qu’elle ne tombe évanouie.
Petit à petit, les apôtres firent ainsi la connaissance des habitants du home. La plupart des résidents étaient des femmes. Il y avait aussi quelques hommes.
Celui qu’on entendait le plus s’appelait Marcel. Il passait la majeure partie de la journée dans une petite cabane au fond du jardin, où il avait sa place réservée.
Il y avait là également un énorme cendrier. La principale activité de Marcel était de fumer à longueur de journée des cigarettes à une vitesse stupéfiante. Malheureusement les cigarettes étaient si vite épuisées que tous les jours, en fin d’après-midi, il essayait en vain d’attendrir l’une ou l’autre infirmière pour obtenir un supplément par rapport à la dose autorisée. Je dois dire que j’ai toujours admiré la patience, tant de Marcel pour réclamer ses cigarettes, que de l’infirmière, pour les refuser.
Outre les habitants et habitantes de la maison, il y avait aussi un personnel aussi multicolore que varié dans ses attributions.
Il parait qu’il y avait dix-neuf nationalités différentes, dont certains pour qui la langue française présentait encore quelques secrets. La secrétaire Auroreboréale avait même engagé un spécialiste (La seule personne suffisamment perfectionnée qu’elle trouva était une Flamande devant se déplacer en train depuis la côte), dans l’idée de donner en même temps des cours de français aux jeunes immigrés qui habitaient en face de la maison de repos.
Toutefois, en raison de difficultés administratives, notamment les problèmes de l’équipe communale à enregistrer les renseignements requis par le règlement, le projet fut abandonné. Il fallait indiquer le pays d’origine, l’âge, la taille et le poids des candidats sur un document à envoyer au ministre régional de l’immigration. L’association attendait toujours l’autorisation requise. Par contre les jeunes immigrés ont très gentiment poussé les chaises roulantes des résidentes invalides le jour de la fête des voisins.
Cette fête n’avait malheureusement lieu qu’une fois par an.Toutefois, chaque mois, il y avait, bien sûr en dehors des périodes de vacances où elles étaient monopolisées par leurs enfants pour s’occuper de leurs petits-
9.enfants, un groupe de dames très chics qui venaient faire leur bonne action, qu’on appelait bénévolat. Elles renoncent ce jour-là à leurs activités sportives ou intellectuelles, je parle essentiellement des bridges et des parties de tennis,
pour organiser des sorties avec les résidentes intéressées.
Il faut dire que la plupart des sorties consistaient en en une visite de musée ou une promenade dans un parc, ce qui permettait finalement à nos dames de ne pas trop modifier leurs activités habituelles. Elles faisaient du sport en poussant les chaises roulantes, ou se cultivaient en lisant à voix haute les textes accompagnant les œuvres exposées dans les musées, pour les résidentes dont la vue avait un peu (ou fort) baissé.Le personnel du home se pliait en quatre pour tenter de remplir les tâches très diverses qui doivent être effectuées dans une maison de repos.
Il y avait une préposée au ramassage des poubelles. Certaines résidentes avaient des poubelles si minuscules qu’il fallait les vider tous les jours. Je crois qu’à force de se baisser et de se lever la videuse de poubelles eut même besoin de séances de kiné dispensés par Delphine (non, pas la fille du roi, qui elle est peintre) . Autre personne de la résidence que l’on ne pouvait rater, c’est Keyar, le monsieur Réparation de tout ce qui tombait en panne, et ça arrivait assez souvent, il faut le reconnaître.
C’était bien entendu un Polonais, comme il se doit. Il était en troisième année du cours de perfectionnement en Français, et connaissait déjà tous les mots spécifiques du métier, comme par exemple « débouchage », « panne », « coule », etc. Il promenait son grand sourire et mettait la joie dans toute la maison.En parlant de sourire je citerai aussi celui de madame Repas, qui nous apportait
les plateaux-repas avec une gentillesse qui nous donnait (enfin parfois) envie
de manger.Il y avait aussi les kinés, dont un grand gaillard mince et, disons, plutôt beau, qui semblait faire le tour du monde pour se spécialiser, outre en kiné, en femmes les plus intéressantes à connaître (je précise que c’est au sens biblique), pour ceux qui ont lu ce vénérable livre. Il étudiait ainsi les âges, les couleurs, les continents les plus variés et y rencontrait un maximum de partenaires. Il n’était d’ailleurs pas toujours discret, ce qui provoquait des scènes de jalousie épiques. Il n’était visiblement pas peu fier de son succès.
10.Les apôtres s’étaient vite habitués au home « Le gai repos ». Les résidentes, peu coutumières à voir autant d’hommes dans leur logis, en avaient rajeuni d’au moins dix ans. Ergovirgie, qui tentait de tenir éveillées les pensionnaires qu’elle avait pu convaincre de descendre pour des activités ludiques, avait même modifié son programme. L’après-midi « jeux de société », qui consistait auparavant en un jeu où les pions des joueuses montaient et descendaient des échelles, avait été remplacé par une après-midi dansante. Curieusement les plus assidus étaient les apôtres, qui dans leur vie de pécheurs n’avaient jamais eu l’occasion de pratiquer cette activité. La danse qui avait le plus de succès
était le tango. Minibus ne lâchait pas Simon, qui d’ailleurs en avait un peu marre de danser toujours avec la même partenaire. Mais celle-ci se mettait dans une rage terrible s’il osait inviter, ou même seulement regarder, une autre résidente.La chorale dirigée avec brio par Madame Violon, avait également de plus en plus d’adeptes. Il faut dire que les apôtres avaient suggérés des modifications
au répertoire classique du groupe.
Le « Je crois en toi mon Dieu » avait par exemple été remplacé par « Le plus beau des tangos du monde ». La Bamba avait également beaucoup de succès, de même que la danse des canards.
La chorale était devenue tellement bonne qu’elle était même régulièrement
invitée à chanter dans d’autres maisons de repos. Avec sa magnifique voix de
ténor, Pierre chantait les solos.
Et, comble du succès, la chorale avait chanté la messe de Pâques de la paroisse, remplaçant la chorale royale empêchée de chanter en raison de la mise en quarantaine du prince Joachim, testé positif au coronavirus.Il faut dire que cette période de coronavirus ( dénommé Covid 19 par les intellectuels) fut épouvantable pour les résidents.
Les règles de distanciation étaient d’ailleurs fort peu respectées. Seule sœur
Geneviève, qui attendait toujours de rencontrer son divin mari Jésus, ne bougeait pas de son fauteuil, chapelet en main.Un soir Trees-Marie fut surprise par Jacques dans la chambre de Judas, tendrement enlacée dans les bras de son amoureux. La punition fut dur surtout pour une bonne fourchette comme elle. Privation de repas pendant trois jours.
11.
Elle en perdit 20 grammes, du moins selon l’antique balance qu’on déplaçait dans le corridor au gré de règles incompréhensibles aux non-initiés.
C’était certainement Judas qui avait entrainé Trees-Marie dans sa chambre, car il n’était pas très correct. Il avait dénoncé Minibus qui avait rodé devant la chambre de Simon, en échange de trente portions de cannabis.
L’intellectuel du groupe, un apôtre prénommé Jean, avait profité du confinement pour rédiger une biographie de Jésus, dont un exemplaire dédicacé trônait sur l’étagère modèle Jésus achetée chez IKEA.Le livre eut un tel succès que dans les trois mois qui suivirent, il fut traduit
en trente-trois langues.Les apôtres passèrent ainsi des jours heureux à la résidence, en compagnie
des autres résidents qui pour la plupart appréciaient leur présence.Tous les mercredis une messe était organisée dans la salle à manger, qui était
aménagée en chapelle pour l’occasion. Rien ne manquait : cierges, encens,
livrets avec les paroles des chants, surtout du gospel. Les chants étaient généralement accompagnés à la guitare par le curé, d’origine africaine, qui connaissait tout le répertoire gospel de la paroisse.
Pour la communion, le curé avait remplacé la traditionnelle hostie, au goût plutôt fade, il faut bien l’avouer, par du cramique acheté chez l’excellent pâtissier du coin.Parfois le curé égayait la cérémonie en terminant par quelques danses, auxquelles les plus hardies n’hésitaient pas à participer.
Seuls les résidents incapables de se déplacer manquaient la messe, mais vu leur grande foi, une équipe de bénévoles allait leur porter un bon morceau de cramique dans leur chambre.Quelques années passèrent, et les apôtres avaient de plus en plus de mal à se
déplacer. Il aurait fallu quatre chaises roulantes, cinq rollators et trois bonnes cannes. Ces appareils représentaient un budget relativement élevé pour Jésus,
qui était pensionné depuis son départ pour le Paradis, et bien sur les apôtres n’étaient pas en règle de Mutuelle pour bénéficier de son intervention.12.
De son côté, Sœur Geneviève se déplaçait en chaise roulante, car elle s’était cassé le col du fémur en tentant de se relever seule après une chute.
Voyant les divers problèmes qui commençaient à se poser sur terre pour les apôtres, Dieu accorda à Jésus la permission d’inviter ses fidèles disciples à le
rejoindre au Paradis, accompagnés de sa pieuse épouse sœur Geneviève, qui avait un peu peur de faire le voyage seule.Et c’est ainsi qu’en ce merveilleux Eden le petit groupe retrouva la santé et l’énergie de ses vingt ans, et vécut heureux pour toute l’éternité.
Antipodes
- Vous devez être connecté pour répondre à ce sujet.