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Sujet
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Un piano promenait ses doigts d’artiste sur le clavier du temps. Temps d’errance et d’ennui : la vie de château me pesait, m’enfermait dans la solitude : là, mes pensées soupiraient leur infinie tristesse.
C’était un artiste malhabile plus porté à la sonorité des notes qu’à leur portée logique ; les notes me rejoignaient discrètement, vibraient jusqu’aux combles sordides et mélancoliques, puis s’étouffaient en ignorant mes larmes.
Une fenêtre ouverte sur l’allée conduisait à une grille imposante, en fer forgé, ouvragée et stylée. Ce château présentait la plus belle des portes de prison. De l’autre côté, celui de la vraie vie, des cumulus énormes se formaient, comme en mon cœur lourd, puis se déchiraient
Avant de disparaître derrière la seule ferme qui soit à dix lieues à la ronde. Parfois un tracteur se faisait entendre et je devinais l’activité agricole qui y régnait.Le temps n’en finissait jamais, les heures s’allongeaient comme des ombres oisives qui refuseront tout pacte à venir, tout hormis la liberté d’être simplement un enfant dans une vraie famille avec ses frères et sœurs. Trois mois sans retourner dans son foyer, c’est trop !
Alors l’âme se découvre et se rebelle. Pour toujours, peut-être. Elle ne saurait jamais appartenir à deux familles dont l’une œuvrait essentiellement à sa spiritualité, à desseins.Là-bas, du côté de la liberté, on débite le bois à la ferme. Durant des heures la scie tronçonne des branches d’arbres ; violon lancinant qui découpait mon cœur à chacun de ses gémissements. Aujourd’hui, au fond de ma mémoire, il me blesse encore douloureusement. J’avais onze ans, tout juste. Dans la classe, parmi les prisonniers des dimanches, je tentais de rejoindre ma famille par la pensée.
Dans cette prison, on entendait parfois, quelque part, un artiste malhabile jouait sur le clavier d’un temps amputé d’enfance et d’affection.
C’est fou comme j’aime cet enfant là : vois, je le console de mon mieux. Il voudrait oublier cette vie de château. Son piano nostalgique qui se mourrait d’ennui dans l’indicible torpeur de ma solitude.Pierre WATTEBLED.

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