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Sujet
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Il fallait lutter contre la brutalité du froid qui envahissait la terre figée par le gel durant l’hiver lorsqu’une épaisse couche de neige propre douce et cristalline, tombant en rafales qui cinglent les visages, saupoudre les manteaux; elle rendait tout immaculé et désert, recouvrait jusqu’aux traces des pas, on enfonçait profond, il fallait faire la trace ; les maisons fermées subissaient l’assaut des bourrasques de vent sur les façades, les portes restaient closes pour laisser le froid dehors. Les arbres, sur les troncs de la mousse verte et froide dessinait des veines, aux branches étaient chargés de lourds paquets de neige qui leur donnaient l’apparence d’une décoration pour noël. Dans le ciel les oiseaux croassaient, ils avaient du mal à trouver à manger. Même les rayons du soleil ne parvenaient plus dans le village situé à flanc de montagne sur le versant de l’envers où tout alors restait sombre, y compris le fond des yeux qui pourtant regardaient toujours vers le ciel pour l’interroger anxieusement sur le temps qu’il allait faire ; la nuit, comme si la polarité astrale s’inversait, la lune illuminait la neige. La plupart du temps tout semblait étonnamment calme et immobile même les torrents s’étaient ralentis. Chacun vaquait à ses affaires. Il fallait gérer le stock de nourriture, la réserve de bois et de foin. Les hommes buvaient plus lentement, plus longuement une mauvaise gnole qui les brûlait leur faisant oublier parfois le sens des limites, surtout l’obligation de la traite du lait, et du raclage dans la raie. Lorsque les voisins entendaient des bêtes meugler, pour demander à ce que l’on vienne leur tirer le lait, on savait les difficultés de l’ivresse, « il avait atteint le fond !» ; on pouvait comprendre beaucoup, mais pas celui qui délaissait son troupeau ; on pouvait boire mais pas au point d’être inapte au travail. Certains utilisaient ce breuvage comme un somnifère. Le dimanche dans l’église, froide et austère, malgré la décoration baroque curieusement légère sans luxe, on chantait des cantiques avec un harmonium dont on tapotait les touches, la musique le plus souvent s’essoufflait de façon discordante et saccadée, mais elle pouvait sembler magnifique quand elle résonnait dans cette petite église comme si le ciel s’éclairait ; les fidèles se faufilaient par la porte grosse et lourde qui ne grinçait pas, ses gonds étaient toujours bien huilés on attendait patiemment, comme les bêtes dans l’étable que l’herbe commence à repousser. La vie des hommes et de leur bétail étaient étroitement liée.
Eut-elle le temps des larmes ? Comment vécut-elle cette fatalité ? Sans doute elle ressentit très tôt ce grand vide intérieur demandant à la religion d’y remédier. Elle apprit donc à vivre avec cette douleur d’avoir été abandonnée ; elle participa à la veillée et aux funérailles comme c’était l’usage. Dans le cercueil elle mit sa vie d’enfant, de « petite ». Ce fut elle qui prit en charge le parent survivant, malgré son immaturité psychique.
Pierre-Louis SESTIERNote: seul le roman « en faisant concurrence à l’état civil » peut rendre compte d’une réalité.
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