-
Sujet
-
Une autre histoire – 8 –
Ça fait un bon moment que Laure se tourne et s’agite dans ses draps. La rumeur persistante finit par l’éveiller pour de bon . Elle s’étire paresseusement, consulte la pendule : six heures du mat! Qu’est-ce que c’est que ce bordel? Ah oui, on est vendredi, le jour du marché. Fallait-il qu’elle soit perturbée pour l’avoir oublié. Bon, la petite cafetière italienne sur le gaz et une bonne douche vont la remettre d’aplomb.
Quelques tartines plus tard, le miroir lui renvoie l’image d’une jolie brunette, la bouche mousseuse de dentifrice et en rogne contre elle-même. « Comment j’ai pu me laisser avoir comme çà par ce salaud » . Aldo, son mec depuis deux ans. Alors qu’ils avaient sérieusement pensé à officialiser leur union devant Monsieur le Maire, ce projet prit l’eau et se solda par un naufrage avec le feu à bord.
« Heureusement que j’ai l’oreille fine, c’était moins deux. » Le mois dernier, ils s’étaient retrouvés en boîte, avec des amis et des collègues à lui. Ambiance, ambiance, le DJ super. Les copines d’un coté, les mecs de l’autre : ils causent boulot , ils vendent et installent des panneaux solaires, clés en main et ils ont le vent en poupe, ça marche du feu de dieu. Coup de bol ou hasard, les deux sans doute. Alors qu’elle sortait des toilettes dames, la porte mal fermée du coin messieurs laissait passer les échos assourdis d’une discussion où elle crut entendre son prénom.
Intriguée elle tendit l’oreille. « Laure ? Ah oui, Laure, c’est un sacré bon coup. Je vais sous peu la marier et à moi l’agence. Ce n’est pas sa conne de sœur qui pourra m’en empêcher, c’est mon affaire, j’en fais ce que je veux de ma brune. Vous continuerez sans moi à vendre du soleil, mais on se retrouvera souvent en célibataires» « faut reconnaître, t’es fort Aldo. » Etc, etc, la suite du même tonneau…
Mais elle n’était plus là pour écouter . Traumatisée, le cœur en lambeaux, elle a laissé ces messieurs secouer leur trois pièces au dessus des urinoirs et rejoint la salle, les jambes en coton. Elle va trouver la force de ne rien laisser paraître de sa rage et terminer « agréablement » la soirée.
De retour chez elle, il se fait entreprenant, comme chaque soir en somme… C’est là que la soupape de sécurité de la cocotte minute se met à siffler :
? Mais c’est qu’il a envie de baiser, le monsieur. De baiser son bon coup, encore. Eh bien nada, c’est fini pour Aldo, la nénette et l’agence. Alors, tu remplis les sacs Carrefour, là; je ne veux plus rien voir traîner de toi ici . Ce que t’oublies passera par la fenêtre, vu?
Il est scié l’Aldo, de protestations «qui t’a raconté ça! Mais je t’aime, moi » on passe aux insultes, on frôle les voies de fait et en un quart d’heure c’est bouclé : dehors les sacs et le mec. Ce n’est que lorsque la voiture démarre qu’elle s’écroule sur son lit en sanglots, dévastée, humiliée.
Elle ne s’en est toujours pas remise. Comment a-t-elle pu être aussi naïve; c’est vrai, il savait parler aux dames, le bougre. Un bon amant aussi, qui l’avait comblée sur ce plan. Elle aurait du avoir la puce à l’oreille; mais à sa décharge, elle était sincèrement éprise, amoureuse du bel Aldo. ces derniers temps, le sujet de l’agence revenait souvent sur le tapis: il avait plein de projets. «Tu sais, on pourra faire ci et ça, négocier avec ta sœur pour que je m’occupe du prospect, et blabla et blabla…» Comment imaginer un plan aussi retors.
Bientôt dix heures, c’est elle qui va ouvrir la boutique, au rez de chaussée. Coquette, avenante, tout sourire pour recevoir la clientèle . Un sourire commercial qu’elle a du mal à conserver en présence de la gent masculine de dix-sept à soixante dix-sept ans, depuis sa rupture express. L’agence Brémond, achat vente location, ouvre ses portes sur la rue du marché, noire de monde.Pauvre Laure!
A suivreParceval
- Vous devez être connecté pour répondre à ce sujet.
