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Valéry Larbaud * L’Eterna Voluttà

  • Ce sujet contient 3 réponses, 3 participants et a été mis à jour pour la dernière fois par cyrael, le 07-07-2020 18:14.
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  • #2676118
    Plume de diamant
    ★★★★★★
    cyrael
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      POEME L’Eterna Voluttà

      Nulle des choses les plus douces :
      Ni le parfum des fleurs décomposées,
      Ni de la musique en pleine mer,
      Ni l’évanouissement bref
      De la chute des escarpolettes
      (Les yeux fermés, les jambes bien tendues),
      Ni une main tiède et caressante dans mes cheveux
      M’emplissant le crâne de mille petits démons*
      Semblables à des pensées musicales;
      Ni la caresse froide des orgues
      Dans le dos, à l’église;
      Ni le chocolat même,
      Soit en tablettes fondantes,
      Fraîches d’abord puis brûlantes,
      Grasses comme des moines,
      Tendres comme le
      Nordl

      Soit liquide et fumant
      (Hausse vers moi ton baiser lourd, colorada!
      Qu’il me pénètre jusqu’à l’essoufflement,
      Laissant du feu parfumé après lui
      Et une moiteur délicate sur tout mon corps…)
      Ni le fumet d’amandes de certains fards;
      Ni la vue des choses à travers des vitres rouges,
      Ou mauves ou vertes
      Comme chez
      Daniéli, à
      Venise, au fumoir;
      Ni la sensation précieuse de la peur,
      Ni le parfum des laques, ni
      Les cris matinaux des coqs en pleine ville —

      Nul des plus beaux spectacles :
      Ni la
      Méditerranée
      Avec son odeur à elle, acre et bleue,
      Avec son froissement et son battement
      Si caressants et courts
      Sur les flancs des navires. —
      (Oh! nuits sur le pont, quand pas malade, avec l’officier
      de quart!
      Et toi, vigie, ange gardien de l’équipage,
      Combien ai-je passé de nuits, silencieux,
      A tes pieds, voyant les étoiles dans tes yeux,
      Tandis que
      Boréas nous soufflait au visage.)

      Avec ses îles,
      Innombrables, diverses,
      Les unes blanches avec le gris-vert des oliviers,
      Les autres dorées, où l’on aperçoit des villages;
      D’autres : de longues choses bleues qui se cachent;
      Avec des détroits pleins de musique,
      Bonifacio semblable aux portes de la mort,
      Messine avec le
      Faro,
      Scylla étincelant
      Dans la nuit,
      Les
      Lipari avec de rares lumières (une, haute et rouge
      et coulante) ;
      Et tout le jour
      Toute cette mer
      Pareille à un grand jardin fleuri…
      Non, aucune de ces choses,
      Aucun de ces spectacles,
      Ne saurait me distraire
      De la volupté éternelle de la douleur

      I
      Vous voyez en moi un homme
      Que le sentiment de l’injustice sociale
      Et de la misère du monde
      A rendu complètement foui
      Ah! je suis amoureux du mal!
      Je voudrais l’étreindre et m’identifier à lui;
      Je voudrais lo porter dans mes bras comme le berger porte
      L’agneau nouveau-né encore gluant…
      Donnez-moi la vue de toutes les souffrances,
      Donnez-moi le spectacle de la beauté outragée,
      De toutes les actions honteuses et de toutes les pensées viles
      (Je veux moi-même créer plus de douleur encore;
      Je veux souffler la haine comme un bûcher).
      Je veux baiser le mépris à pleines lèvres;
      Allez dire à la
      Honte que je meurs d’amour pour elle;
      Je veux me plonger dans l’infamie
      Comme dans un lit très doux;
      Je veux faire tout ce qui est justement défendu;
      Je veux être abreuvé de dérision et de ridicule;
      Je veux être le plus ignoble des hommes.
      Que le vice m’appartienne,
      Que la dépravation soit mon domaine!

      II faut que je venge tous ceux qui souffrent
      (Et le bonheur n’est pas non plus dans l’innocence);
      Je veux aller plus loin que tous
      Dans l’ignominie et la réprobation,
      Je veux souffrir avec tout le monde,
      Plus que tout le monde !
      Ne fermez pas la porte!
      Il faut que j’aille me vendre à n’importe quel prix;
      Il faut que je me prostitue corps et âme;
      J’ai si faim de mépris!
      J’ai si soif d’abjection!
      Et tant d’autres en sont repus; tant d’autres :
      Les
      Pauvres!
      Hélas, je suis trop riche; le
      Mal
      M’est à jamais interdit quoi que je fasse :
      Je suis un
      Riche, naturellement bon et vertueux;
      Si j’étais plus riche encore, peut-être
      Je pourrais acheter la
      Honte,
      Et la douleur et la bassesse toute nue du monde?

      Mais que du moins j’entende,
      Monter toujours
      Le cri de la douleur du
      Monde.
      Que mon cœur s’en remplisse ineffablement;
      Que je l’entende encore de mon tombeau,
      Et que la grimace de mon visage mort
      Dise ma joie de l’entendre!

      Valery Larbaud

      l'Amour rayonne quand l'Ame s'?l?ve, citation maryjo
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